À l'automne 2019, le guide américain Garrett Madison a dû interrompre son ascension vers le plus haut du monde pour des raisons de sécurité, selon lui. Dépité, son riche client, un PDG de la Silicon Valley, vient de l’attaquer en justice. Montant du préjudice demandé : 100 000 dollars. Une affaire qui sème le trouble dans le milieu de l’alpinisme et pourrait avoir de graves conséquences.
Si cette année la saison a été on ne peut plus calme sur l’Everest, l’épidémie de Covid-19 n’ayant permis que quelques ascensions du côté du Tibet, 2020 compte malgré tout son lot de drames mais d’une nature pour le moins inattendue : les principales victimes potentielles se trouvant cette fois du côté des guides, visés par une bataille juridique jamais vue à ce jour.
De quoi s’agit-il ? Le 27 mars dernier, Zac Bookman, PDG de OpenGov, une entreprise de la Silicon Valley Open, a intenté une action en justice contre Garrett Madison, un guide américain de Seattle. Ce dernier aurait mis un terme à leur tentative d'ascension de l'Everest en septembre 2019, au motif qu'un autre membre de l'expédition n'avait la condition physique requise et avait abandonné l’expédition, ce qui aurait découragé le guide de conduire ses autres clients au sommet. De plus, expliquent Zac Bookman et son avocat dans une lettre datée du 21 janvier 2020, les Sherpas engagés par la société de Garrett Madison, Madison Mountaineering, étaient "clairement paresseux et inefficaces", ce qui pourrait également avoir contribué à cette annulation. En conséquence, Zac Bookman a poursuivi le guide et exigé une compensation de 100 000 dollars (84 650 euros) pour rupture de contrat et fraude.

Prendre des risques de peur d'être attaqué en justice
Garrett Madison a riposté en août, expliquant que l'expédition avait bien été annulée, mais pour une toute autre raison : un sérac très dangereux surplombait l'itinéraire prévu. Il affirme également que les conditions d’une expédition étant par nature imprévisibles, aucun sommet ou expédition n'est garanti, Bookman n'a donc droit à aucun remboursement ni dommages-intérêts, d’autant qu'il a signé une renonciation standard reconnaissant cette réalité.
Selon Jim Moss, avocat spécialisé dans les pratiques outdoor, ce type de poursuite juridique est extrêmement rare. Et le guide et son ex client ont beau contester les faits, cette affaire pourrait créer un terrible précédent.
Si Garrett Madison venait à perdre son procès et à devoir débourser les 100 000 dollars exigés par Zac Bookman, cela le conduirait direct à la faillite, explique le guide. Par ailleurs, certains craignent que de telles répercussions financières conduisent les guides à prendre de mauvaises décisions sur le terrain. "Si un guide prend des risques qu’il ne prendrait pas en temps normal, par crainte de sanctions légales, c'est extrêmement dangereux pour les guides, leurs clients mais aussi potentiellement pour toute autre personne se trouvant leurs parcours, compte tenu des conditions particulières de la haute montagne », s’inquiète Luis Benitez, qui a longtemps exercé comme guide sur l'Everest.
En témoin, Kilian Jornet
Tout a commencé le 15 septembre 2019, lorsque Madison et ses quatre clients sont arrivés au camp de base de l'Everest, sur la face sud de la montagne. Outre Zac Bookman, Garrett Madison guidait l'alpiniste professionnel Tim Emmett, le président de Mountain Hardwear Joe Vernachio, et un quatrième alpiniste qui a refusé de commenter cette affaire.
La saison d'automne est généralement relativement calme sur l'Everest, et seules deux autres équipes d'alpinistes y étaient présentes, toutes deux polonaises. L'une d'entre elles comprenait Andrzej Bargiel, qui a effectué en 2019 la première descente à ski du K2 et espérait réaliser un exploit similaire sur l'Everest. Kilian Jornet se trouvait également dans la zone, bien qu'il ne soit pas au camp de base.
En 2019, les moussons de fin d'été et les températures anormalement élevées avaient créé de mauvaises conditions sur la région, les équipes de Sherpas de Garrett Madison ont donc progressé plus lentement que prévu lors de l’installation des cordes fixes et des échelles dans la zone notoirement dangereuse du glacier du Khumbu.
Des Sherpas "paresseux et inefficaces"
Au camp de base, il y a eu une altercation entre les « icefall doctors », ces Sherpas expérimentés chargés de sécuriser l'itinéraire d'accès à l'Everest, et une des équipes polonaises, visiblement très contrariée par le fait que les cordes n’étaient pas installées assez rapidement. Les Sherpas « traînaient dans le camp, fumaient des cigarettes et tapaient le carton », auraient raconté les Polonais à Zac Bookman. Garrett Madison est intervenu et serait parvenu à atténuer les tensions et surtout à remettre les Sherpas au travail. En fait, une partie du problème tournait autour d’une zone cruciale du glacier que contre toute attente, les Sherpas n'avaient pas réussi à passer. Or le 18 septembre, l'alpiniste pro Tim Emmett est parvenu à les aider à surmonter les difficultés.
Zac Bookman raconte que lorsqu’il a été recruté pour cette expédition par Garrett Madison, le guide lui a expliqué qu'il s'agissait en grande partie d'une expédition officielle de la marque Mountain Hardwear, destinée à tester du matériel ; Garrett Madison et Tim Emmett sont tous deux sponsorisés par la marque.
Garrett Madison aurait qualifié leur équipe de "vrais pros expérimentés", explique Zac Bookman, dont le CV comprend l’ascension du Denali, de l'Aconcagua, du Mont Vinson dans l'Antarctique et des expéditions non guidées sur le Mont Rainier ( sommet de 4 392 m, situé dans l’Etat de Washington). Or quelle n’a pas été sa surprise, raconte-t-il, de voir que lors de la marche d'acclimatation depuis le camp de base, Joe Vernachio était à la traine et avait terminé le trekking avec une heure de retard sur le groupe.
Danger sur le Khumbu
Le 21 septembre, les Sherpas de Garrett Madison ont remarqué un sérac suspendu à près de 900 mètres au-dessus du glacier. Une des équipes polonaises a utilisé son drone pour l'observer de plus près et a estimé qu’il était de la taille d'un immeuble de 15 étages. Pour Garrett Madison, ce fut un choc. En avril 2014, un sérac plus petit était tombé sur le glacier du Khumbu et avait tué 16 Sherpas qui y travaillaient, dont trois de sa cordée. Pendant deux jours, le guide avait alors participé à récupérer leurs corps. "Je n’étais pas prêt à risquer ça à nouveau", a expliqué Garrett Madison, qui a pourtant déjà guidé soixante clients au sommet de l'Everest depuis 2009.
Le lendemain matin, après avoir analysé les images du drone et discuté de la situation avec Garrett Madison, Tim Emmett et Joe Vernachio ont annoncé qu'ils quittaient l'expédition. "C’était hallucinant que ce sérac soit encore en suspens", raconte Tim Emmett. "Le terrain était incroyablement fragile. A titre personnel, je ne voulais en aucun cas mettre en danger les autres grimpeurs ou les Sherpas." Interviewé par Outside, Joe Vernachio a déclaré de son côté qu’ils « avaient choisi la sécurité plutôt que leur ego ».
Mais Zak Bookman n'était pas présent lorsque Garrett Madison, Tim Emmett et Joe Vernachio ont pris leur décision, et il a été sidéré, dit-il, de découvrir à son arrivée dans la tente cuisine que l'équipe de Mountain Hardwear mettait un terme à l'expédition et que Garrett Madison ne laissait pas ses Sherpas retourner travailler sur le Khumbu. Le guide lui aurait alors expliqué que lui et son équipe resteraient sur place, dans l'espoir que le sérac tombe et qu’ils puissent faire une tentative vers le sommet.
"Le sérac ? un prétexte "
Au cours de la semaine suivante, Zac Bookman et Garret Madison ont discuté à plusieurs reprises avec les deux équipes polonaises et avec Kilian Jornet qui s'était arrêté au camp de base pour un repas et avait même joué aux échecs avec l’homme d’affaires américain. "Nous avons effectivement discuté longuement de la situation ", explique Jornet. "Et il était évident que le sérac représentait une menace sérieuse."
Aucune des équipes polonaises n'a tenté sa chance sous le sérac, mais Jornet a fait, lui deux traversées, l’ultratraileur pensait en effet pouvoir se déplacer assez rapidement pour minimiser le risque et surtout cela n’engageait que lui, il ne mettait aucune équipe en danger. Au final, Kilian a abandonné son ascension, compte tenu des risques d'avalanche plus haut sur la montagne. Le skieur alpiniste polonais Bargiel n'a pas répondu à la demande d'interview de Outside, mais dans un post sur Facebook du 29 septembre, il expliquait : "Marcher dans cette zone, sous le sérac, est extrêmement dangereux. Malheureusement, je ne peux pas accepter ce genre de risque. Le sérac peut se briser et tomber à tout moment et cela nous empêche de continuer à avancer".
Personne n'a finalement atteint le sommet de l'Everest l'automne dernier.
Reste que Zac Bookman en est arrivé, lui, à la conclusion que le sérac n'était pas la raison de l'annulation de l’expédition. "Mon procès ne mentionne pas le sérac parce que c'est un leurre, un prétexte", explique-t-il. "Il y a des séracs suspendus partout sur l'Everest. C'est comme si on disait qu'on ne peut pas marcher dans la forêt tant que tel ou tel arbre n'est pas tombé. On parle quand même de l’Everest. Voilà pourquoi j’ai précisément engagé un guide. Je ne suis pas un idiot », dit-il.
"Un manque total d'éthique !"
L’argumentation de l’homme d’affaires s'est donc plutôt concentrée sur le conflit entre les Sherpas et les Polonais, sur les difficultés de Joe Vernachio lors de la marche d'acclimatation et sur l'annulation rapide du voyage qui s'en est suivie. Garrett Madison, selon Bookman, considérait sa présence comme secondaire par rapport à celle de l'équipe de Mountain Hardwear. Ce qui est totalement contraire à l’éthique.
La déclaration de Joe Vernachio n’aborde pas les allégations concernant sa condition physique, mais Tim Emmett comme Garrett Madison soutiennent tous deux qu’il était parfaitement en condition physique pour parvenir jusqu’au sommet de l'Everest.
Zac Bookman affirme qu'il a entendu le récit du guide sur la fameuse chute fatale du sérac de 2014 au moins une fois, "probablement dès la marche vers le camp de base", dit-il. Mais il reste convaincu que ce dernier essayait de trouver un moyen d'empocher ses 69 500 dollars (58 800 euros) de frais sans avoir à terminer l'expédition.
Le sommet ou le remboursement
Le 26 septembre, raconte Garrett Madison, Zac Bookman s'est fâché et a exigé de faire une tentative de sommet ou de recevoir un remboursement partiel. "Il ne pensait pas que le sérac représentait une menace réelle ", explique Garrett Madison. "Il était agressif. Il a menacé de me poursuivre en justice." Le guide dit avoir refusé de le rembourser, au motif qu'il avait signé une renonciation reconnaissant que les 69 500 $ versés ne garantissaient pas l’accès au sommet.
Mais Zac Bookman n'est absolument pas d'accord et affirme que c'est Madison qui lui a offert un remboursement partiel une première fois, au camp de base, puis à nouveau une deuxième, une fois rentré chez lui en Californie en octobre, avant de revenir sur sa parole. C’est donc le contrat oral que Garrett Madison aurait violé, selon l’homme d’affaires. Zac Bookman nie également avoir exigé une tentative de sommet et avoir menacé de poursuivre Madison alors qu’ils se trouvaient tous deux au camp de base.
Garrett Madison a proposé à son client de tenter un autre sommet népalais ou, s’il le préférait, de faire une nouvelle tentative d'ascension de l'Everest l'année suivante. Or Zac Bookman a refusé … parce que "ce n'était pas le voyage pour lequel j'avais signé".
Le 29 septembre, le sérac n'étant toujours pas tombé, Zac Bookman a pris l'avion pour rentrer chez lui, après que Garrett Madison lui eut dit qu'il l'attendrait au camp de base, et que si le sérac tombait à temps, il pourrait revenir pour tenter le sommet.
Le 6 octobre, Garrett Madison a jugé qu'avec ou sans le sérac, il ne disposait plus d’assez de temps pour terminer l'ascension avant que les conditions hivernales ne s'installent, alors il est rentré chez lui, lui aussi.
Une offense aux Sherpas
Quant à l'affirmation de Zac Bookman selon laquelle le voyage a été annulé parce que les Sherpa engagés par Madison étaient "paresseux et inefficaces", le guide précise que l'équipe de Sherpas en place sur l'Everest en septembre dernier comptabilisait cent sommets de l'Everest à son actif. "Ce sont mes amis", dit-il. "L'allégation selon laquelle ne serait-ce que l'un d'entre eux est paresseux est réellement offensante." Ce à quoi l’homme d’affaire réplique : « c’est mon avocat qui a écrit qu’ils étaient ‘paresseux et inefficaces’, c’est une maladresse et il n’aurait jamais dû écrire ça."
Autre point du litige : Zac Bookman était également très remonté par le fait que la contre-attaque de Madison évoquait son statut de patron d’ OpenGov, une entreprise de la Silicon Valley. "Il m'a dans le collimateur parce que j'ai créé une entreprise de tech", dit-il. "Il essaie de me dépeindre comme un titan de la tech pourri de fric. Quel est le rapport avec le bien-fondé de l'affaire ? »
Cela dit, les experts juridiques affirment qu'il est rare que des poursuites pour rupture de contrat comme celle de Zac Bookman aboutissent ... à condition que la renonciation que l’homme d’affaires a signée ait été correctement rédigée. Quoi qu'il en soit, le procès reste lourd de conséquences, explique Leah Corrigan, avocate spécialisée dans les pratiques outdoor. "Il n'est dans l'intérêt de personne qu’un guide pèse les risques d’être poursuivis en justice lorsqu'il s'agit de prendre des décisions concernant la sécurité d'une expédition."
Payer ne garantit pas le sommet
Garret Madison explique que pendant la semaine où il est resté au camp de base en attente de la décision de Zac Bookman, il était hanté par la crainte de subir des représailles juridiques. Bien qu'il se soit finalement tenu à son jugement initial, il a été totalement dévasté de se voir poursuivi pour cela. "Presque tous mes clients me disent que s’ils partent avec moi, c’est pour être sûrs de pouvoir rentrer chez eux, sains et saufs », affirme le guide qui se dit chanceux d'avoir trouvé un cabinet d'avocats de renom qui accepte de prendre l'affaire en charge bénévolement. Garrett Madison est effet représenté par l'avocat Doug Grady, qui a travaillé comme guide d'alpinisme pendant une décennie.
En fin de compte, soulignent Luis Benitez et Garrett Madison, payer pour une expédition ne donne pas la garantie d’atteindre le sommet. D'ailleurs, des milliers de clients avant Zac Bookman ont dû, eux aussi, renoncer au sommet de l'Everest en raison du temps ou pour d'autres raisons indépendantes de leurs volontés. "Mais parmi les clients typiques de l'Everest, certains n’aiment tout simplement pas s'entendre dire non », dit Luis Benitez.
Tim Emmett, choqué que Garrett Madison soit poursuivi pour ses décisions en matière de sécurité, est beaucoup moins tendre à l'égard de l'homme d'affaires. "Bookman n’a pas la même approche de la montagne que Garrett", dit-il. "Il a payé beaucoup d'argent, mais il ne peut pas acheter son sommet de l'Everest. Or Dame Nature peut être impitoyable envers ceux qui prennent de mauvaises décisions, et Garrett a pris la bonne décision".
A l’heure où nous bouclons cet article, l’affaire Bookman-Madison est toujours dans les limbes. Le 29 septembre dernier, un juge californien a accordé une motion de rejet au motif que la poursuite devrait être déposée à Washington, où la marque Madison Mountaineering est enregistrée, et non pas en Californie. Ce que Zac Bookman n’est pas encore sûr de faire, a-t-il déclaré à Outside. Reste que dans le cadre de sa défense, Garrett Madison va poursuivre sa « demande de jugement déclaratoire » qui l'absoudrait de tout préjudice dans cette histoire.
Affaire à suivre, donc.
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