En explorant l’appli « Alltrails », une des plus populaires chez les randonneurs, notre journaliste a découvert que la voie commerciale de l'Everest, très fréquentée, y figurait parmi les itinéraires. Plus surprenants encore, les commentaires. Car si le Toit du monde est "généralement considéré comme un itinéraire très difficile", certains témoignages laissent sans voix !
J'ai une confession à faire : quand j’étais ado, en quête d'un but dans ma vie, je voulais faire l’ascension de l’Everest. Honte à moi. Mais je n’étais qu’un enfant et on n’était qu’au début des années 2000, on baignait dans une ignorance crasse, moins d'une décennie après le best-seller de John Krakauer faisant l'apologie de l'alpinisme de haute altitude, et plus d'une décennie avant que Ueli Steck (l'un des plus grands alpinistes du XXIe siècle, RIP) ait été littéralement agressé pour avoir osé s'aventurer sur la voie commerciale du col Sud, à son propre rythme, et sans guide.
À l'époque, je ne savais rien des embouteillages en haute altitude, des guides Sherpas laissés pour compte depuis des lustres, ni du fait que l'ancien camp de base se transformait chaque printemps en un parc d'attractions jonché de détritus, où seuls les drapeaux de prière et les pujas donnaient un peu de couleur locale à un site tristement connus désormais pour son trafic constant d'hélicoptères et ses soirées dansantes enivrées.
Je ne savais pas non plus que l'oxygène en bouteille faisait chuter l'altitude d'une montagne de 7300 m à 3050 m, en fonction du débit et du niveau d'effort. Ce qui explique pourquoi des pros comme l'Équatorienne Carla Perez, qui a gravi l'Everest avec et sans oxygène d'appoint -elle sait donc de quoi elle parle – déclare que "si vous commencez avec de l'O2 à 6 500 mètres, c'est ce que vous avez gravi : une montagne de 6 500 mètres... D'un point de vue sportif, une ascension avec de l'O2 n'a pas de valeur".
Heureusement, j'ai été guéri de mes rêves d'Everest lorsque, à l'âge mûr de 15 ans, un ami grimpeur m’a dit "L'Everest, ce n'est pas de l'escalade, mec, c'est de la randonnée ! »
J’ai donc été ravi de découvrir que la voie commerciale népalaise de l'Everest – via le col Sud - se trouve enfin là où elle le méritait : sur AllTrails, une application de cartographie très populaire chez les randonneurs et les vététistes : 25 millions d'utilisateurs dans le monde et 20 000 randonnées référencées en France, quand même.
On peut donc lire dans la description de cette « rando » : "Procédez avec prudence sur ce sentier aller-retour de 45 km près de Khumjung, province 1" (…) "Généralement considéré comme un itinéraire très difficile, il ne doit être emprunté que par des personnes expérimentées. Il s'agit d'une zone très populaire pour la randonnée, le camping et les promenades, et vous rencontrerez donc probablement pas mal de randonneurs en route. Le sentier est ouvert toute l'année et il est magnifique à visiter à tout moment." Toute l'année ! Qui l'eût cru ?
Une brève (mais importante) mise en garde
Mais avant de trop dénigrer l'Everest, permettez-moi d'apporter quelques précisions. La montagne est assez grande. Et elle est assez abrupte. Et son altitude est bien réelle. Il y a plusieurs années, Cory Richards (le premier Américain à avoir atteint un sommet de 8 000 mètres en hiver) m'a dit que l'ascension de l'Everest sans oxygène supplémentaire était "une vraie aventure" et "un profond exercice de ténacité", même lorsqu'on a recours aux cordes fixes de la voie commerciale. Je lui fais confiance ; il l'a fait avec et sans oxygène, et il a même tenté une nouvelle voie sur la face nord-est de la montagne. J'ai également lu suffisamment de témoignages poignants dans les années 1980 pour savoir que même avec de l'oxygène supplémentaire, l'Everest est une entreprise sacrément sérieuse lorsqu'elle est tentée à partir, par exemple, de la face Kangshung de 3352 m ou de l'arête ouest rarement répétée et de sa célèbre variante, le couloir Hornbein.
Je tiens également à reconnaître que l'Everest est fascinant. Ce qui fait dire à Cory Richards, que, pour lui, cette montagne n'est pas seulement une montagne. Il s'agit d'une idée qui "relie la planète en un seul point [et] transcende les différences culturelles et les frontières".
Ainsi, même si je ne suis qu'un petit grimpeur amateur, je suis encore trop idéaliste pour accepter l’idée que l'Everest se résume désormais à un parc d'attraction plus saturé chaque printemps. Étant donné son attrait, je ne peux pas en vouloir à ceux qui veulent se biberonner à l'oxygène en altitude, mais j'aimerais que leurs "ascensions" très médiatisées ne dévalorisent pas les exploits des alpinistes purs et durs, vraiment talentueux, qui continuent à faire des choses extraordinaires sur les plus hauts sommets du monde, d'autant plus que les médias grand public semblent avoir de plus en plus de mal à faire la distinction entre les deux.
Mais revenons à l’appli AllTrails et à ses pépites.
De vrais commentaires et... du grand n'importe quoi
Il y a beaucoup de choses incroyables sur la page AllTrails de l'Everest. A commencer par un manque flagrant de photos des sommets mais aussi, à mon grand étonnement, des commentaires qui ont l'air vrais. Un certain Alexander Pancoe, par exemple, écrit : "Summited May 23rd 2019. L'aboutissement de 4 ans d'entraînement technique et physique. Je suis parti avec Adventure Consultants. Un défi physique et mental incroyable. Venir préparé. Incroyable. Un défi à relever. Assurez-vous d'être prêts".
C'est assez juste, Alex, même si c'est un peu répétitif. Mais pourquoi avoir choisi Adventure Consultants plutôt que la formule de luxe Signature Expedition de Furtenbach Adventures ? Était-ce à cause de ses tarifs ? 215 000 dollars ?
Susan Yao, qui a atteint le sommet en 2021, écrit quant à elle que "des ascensions antérieures à très haute altitude sont nécessaires", même si un peu de recherche sur Internet suggère qu'elle s'est elle-même plutôt pas mal préparée pour l'Everest sur le Denali (6190 m) et l'Aconcagua (6962 m). Pas si extrêmes que ça, mais bon. Elle ajoute que, même s'il est "difficile de penser" dans la zone de la mort, les futurs alpinistes doivent néanmoins "connaître leurs limites [car] deux personnes sont mortes le jour de mon sommet". C'est du sérieux. Mais il est bon de rappeler aussi que des personnes bien préparées meurent aussi là-haut chaque année. (Il y a quelques semaines, un guide malchanceux et son client sont tombés de la face Kangshung suite à l'effondrement d'une corniche sur l'arête sommitale).
Pour chaque Alex ou Susan, cependant, il y a dix ou vingt faux posts totalement délirants qui, s'ils étaient pris au sérieux, pourraient faire des dégâts. Jazz Man, par exemple, déclare : "Nous avons laissé notre voiture au Tibet et nous avons fait cette randonnée de bout en bout, ce qui a ajouté un peu de temps de route (252 heures). Le sentier de la face nord n'était pas bien balisé, nous recommandons de télécharger la carte AllTrails. Superbes vues et pas d'insectes !" Impressionnant Jazz Man. Mais tu as descendu la face nord plutôt que l'arête nord, c’est bien ça ? Je ne suivrai certainement pas ta trace GPS. Et puis, savais-tu que c'était probablement illégal ? La Chine occupe le versant nord de la montagne depuis qu'elle a envahi le Tibet en 1950 et les bureaucrates de ce pays ont tendance à refuser les permis de randonnée. Je te conseille d'éviter de te rendre en Chine pendant quelque temps.
"Il y a beaucoup trop de neige "
Toby Ugbele, quant à lui, n'a pas beaucoup apprécié l'expérience. "Il y a beaucoup trop de neige", écrit-il, et "je ne parle même pas des montées". Mais le lecteur averti commence à douter que Toby se soit réellement trouvé au sommet du monde lorsqu'il se plaint d'avoir "littéralement grimpé à la hauteur d'un avion de ligne". C'est un peu trompeur. Bien sûr, le sommet se trouve à 8848 mètres il a donc peut-être grimpé "jusqu'à" cette hauteur, mais à moins de faire quelque chose de vraiment impressionnant (une ascension de la mer au sommet), votre gain d'altitude total, selon AllTrails, ne sera que de 4000 mètres, sans compter, bien sûr, les ascensions d'acclimatation.
Ugbele a en revanche apprécié le café au sommet, comme beaucoup d'autres critiques, bien qu'il y ait une certaine confusion quant à savoir s'il s'agit d'un café ou d'un bar. La communauté des amateurs de véhicules tout terrain n'est pas non plus d'accord sur la question de savoir si l'on peut garer sa Prius au sommet sud ou s'il faut un véhicule à traction intégrale pour s'y rendre. De nombreux randonneurs s'accordent aussi à dire que les crampons sont utiles, et certains recommandent même l'utilisation de bâtons, bien qu'un minimaliste sadique nommé Matthew Cote affirme qu'il "s'est très bien débrouillé" avec ses Crocs et que le sentier devrait vraiment être classé "modéré à facile".
Ce genre d'affirmation fait bondir certains critiques sans doute moins en forme. "CE N'EST PAS UNE RANDONNÉE POUR DÉBUTANTS ! s'exclame Kimo Keltz. "Les commentaires sur AllTrails sont des mensonges. J'ai eu beaucoup de mal avec cette randonnée, qui en plus ma coûté une fortune ! »
L'avis de Keltz pourrait en fait ressembler à une vraie critique, sauf que, lorsqu'il parle des conditions, il note qu'il n'y a "pas d'ombre", alors que, bien sûr, c'est la face sud de l’Everest dont on parle ici. Curieusement, cette question de l'absence d'ombre revient sans cesse sur le tapis. Mon post préféré étant un chef-d'œuvre de sobriété signé Jared McGee : "Deux mots : crème solaire".
Une rando "surestimée"
Toby Ugbele n'est pas le seul à se sentir un peu déçu par l'expérience de l'Everest. Joey Dann dit que c'est "surestimé", mais j'ai l'impression qu'il se moque des gens qui ont payé pour des services de guide plus chers, car il parle ensuite chaleureusement de la communauté internationale qu'il a trouvée dans les montagnes : "Nous avons rencontré un couple génial d'Austin, au Texas, au sommet.
D'autres déplorent les déchets sur le sentier, les faux cadavres laissés sur place pour effrayer les enfants, la présence d'un magasin de sport (ou son absence). L'absence de réseau cellulaire, la mauvaise qualité de l'air et le fait qu'il semble (Joey Dann à nouveau) y avoir "un sommet plus élevé au loin".
Les chiens et les grands-mères sont apparemment nombreux sur ce sentier, bien que certaines personnes affirment que les premiers ne sont pas techniquement autorisés (ce qui vaut au sentier « une étoile ! »). D'autres notent que l'épaisseur de la neige était un vrai défi pour leurs compagnons à quatre pattes, et un post fait même état de la disparition d'un border collie noir et blanc nommé Scooper sur la montagne.
Rien de tout cela n'est vrai, bien sûr.
En ligne, une petite guerre des commentaires
Mais ce qui est apparemment vrai, c'est que ces fausses critiques énervent certaines personnes, ce qui a déclenché une petite guerre intéressante dans la section des commentaires. Cornelius Walker s’indigne : "Personne ne surveille donc ces critiques ? Les commentaires sont plutôt stupides et enfantins. Enfin, grandissez ! " Jason Moulton déclare, lui : "Je n'ai pas terminé ou fait ce parcours. Je veux juste dire : "GRANDISSEZ ! Tous ces commentaires sont faux ! Il y a tant de gens qui sont morts au cours de ces expéditions. Aucun d'entre vous n'a jamais escaladé l’Everest. Il n'y a pas de restaurants sur les montagnes. Sans Sherpas et sans équipement adéquat, vous risquez de mourir ! C'est la plus haute montagne du monde !"
Quelques faux avis plus tard, le même Jason Moulton réapparaît, écrivant cette fois :
« Allez, arrêtez les gars, vous êtes une honte pour la communauté et j'espère qu'au moins l'un d'entre vous se rend compte de ce qui se passe en montagne et de ce que vous pourriez faire subir à quelqu'un". Cela semble bien sûr assez improbable. L'Everest a beau être rongé par le business, vous ne pouvez tout simplement pas (encore) enfiler vos tongues et vous lancer dans l’ascension de l'Everest, même si vous êtes riche comme Crésus.
Sur le site, un sage défenseur de la vérité nommé Josh Plunkett l'a mieux exprimé que je n'ai pu le faire : "Vous qui postez des commentaires sans queue ni tête, vous devriez avoir honte ! Quelqu'un qui n'a aucune connaissance de base pourrait lire votre critique, ne pas en comprendre l’ironie évidente, investir des heures et des milliers de dollars à acheter du matériel, faire appel à une agence de guides médiocre qui ne vérifie pas ses antécédents, se rendre au Népal, obtenir un permis auprès du gouvernement népalais, aller jusqu'au camp de base de l'Everest sans rencontrer un seul alpiniste bien informé et ensuite se blesser sur la montagne, tout cela parce que vous avez dit que c'était facile ! Vous auriez sa mort sur la conscience !... "
Attention, certains avis "sont faux", alerte AllTrails
Moi je dis : ces commentaires sont géniaux. Continuez à les lire et ne tenez pas compte des gens mal informées qui pensent que les vrais alpinistes en route pour l’Everest utilisent AllTrails".
Enfin, rassurons ceux qui craignent que Jason Moulton n'ait raison. Il n'est plus possible de tenter accidentellement l'Everest à cause des faux avis d'AllTrails. Le nouveau "résumé d'avis" généré par l'IA d'AllTrails informe utilement les lecteurs indélicats que l'Everest n'est "pas un sujet de plaisanterie" (oh non !) et que de nombreux avis ont été signalés comme faux et sarcastiques et ont le potentiel de "tromper les randonneurs inexpérimentés" en les incitant à tenter l’aventure sur la montagne et à périr seuls et dans le froid.
Pour ma part, je suis partant. Vous payez l'oxygène. La bière est pour moi !
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