C’est un témoignage émouvant que nous publions aujourd’hui sur l’un des plus grands skieurs du siècle, le premier à avoir réalisé la descente intégrale de l’Everest. A l’annonce de sa mort, à 56 ans, lundi 16 septembre, les hommages se sont multipliés. Ses expéditions légendaires sur les sommets les plus exigeants ne se comptaient plus, mais rares étaient ceux qui connaissaient vraiment Davo Karnicar, tant le skieur slovène était réservé et peu enclin à se glorifier de ses exploits. Devon O’Neil, notre journaliste, se souvient d’une journée mémorable passée avec cet homme solitaire.
Début mai 2017, je suis sorti du petit aéroport de Ljubljana, en Slovénie, avec deux énormes sacs de voyage et une housse de ski. Un Land Rover orange s’est garé sur le trottoir. Davorin « Davo » Karničar en est sorti. Nous ne nous étions jamais rencontrés, mais il m’a serré la main et m'a souri comme si nous étions de vieux amis.
Quelques minutes plus tard, nous avons pris la route vers Jezersko, le village de 600 habitants où Davo Karničar a vécu toute sa vie et où il est mort lundi 16 septembre, dans un accident, en voulant abattre un arbre. Nous avons serpenté le long de la rivière Kokra, en discutant tranquillement. Son anglais n’était pas très bon – « un anglais d’expédition », disait-il -, mais son éternelle bonne humeur faisait volontiers oublier ce détail.
"Allons plutôt skier ensemble"
Nous nous étions rencontrés de façon totalement improbable : un mois plus tôt, ayant appris que Karničar s’apprêtait à tenter la première descente à ski intégrale du K2 (8 610 m), je lui avais envoyé un mail pour lui demander une interview. Il m’avait alors répondu quelques heures plus tard avec ce qu’il avait appelé « une proposition ». Au lieu de faire l’entretien par téléphone, il se proposait de prendre l’avion pour le Colorado, où je réside, à 3 100 m d’altitude, et d’aller skier ensemble. Le deal était clair : il pouvait s’entraîner en altitude et j’avais mon entretien. « Qu’en pensez-vous ? » concluait-il.
J’étais ravi, bien évidemment. Il a acheté un billet pour le 1er mai. Je devais venir le chercher à l’aéroport de Denver à minuit. Quelques heures avant mon départ, j’ai reçu un mail de sa femme, Petra. Davo avait été arrêté à Istanbul, en raison de l’interdiction de voyager récemment décrétée par le président Trump, et renvoyé en Slovénie. Il s’était vu refuser l’entrée aux États-Unis pour avoir skié en Iran quelques années auparavant. Nous étions déçus bien sûr et ne savions pas vraiment comment tout cela allait se terminer, mais il y avait aussi un plus gros problème, d'ordre logistique cette fois. Avant sa visite, Karničar avait commandé huit tentes d’expédition et huit sacs de couchage et les avait envoyés chez moi, car ils n’étaient pas disponibles en Europe. La seule façon de les apporter en Slovénie à temps pour son départ imminent au Pakistan était que je les lui livre en personne. J’ai pu voir son soulagement lorsqu’il m’a récupéré à Ljubljana et qu’il a vu que l’équipement était bien là.
La célébrité: "je m'en fiche"
Karničar était de la vieille école. Il n’a jamais recherché et ne s’est jamais soucié de l’attention qu’il suscitait en skiant sur les plus hauts sommets du monde. Or il n’y avait pas de skieur-alpiniste plus accompli sur terre, même si peu de gens en dehors de la Slovénie savaient qui il était.
Il comptait à son actif les premières descentes jamais réalisées sur des 8 000 : l’Annapurna, en 1995, avec son frère Drejc ; et l’Everest, en octobre 2000, seul cette fois-ci. Il avait également descendu des sections de cinq autres des quatorze 8 000 m, ainsi que des lignes très engagées dans les Andes et les Alpes. Sa première tentative sur le K2, interrompue par une tempête, remonte à 1993. Le premier à skier intégralement l’ensemble des Seven Summits (sommets les plus hauts de chaque continent), il avait terminé sa quête en novembre 2006, par le Mont Vison dans l’Antarctique.
L’Everest marqua l’apogée de sa carrière, mais il n’en revint pas indemne. Lors de sa première tentative, sur la face nord en 1996, il est stoppé à 8 300 m par une tempête qui cause la mort de huit alpinistes. Cette « Tragédie à l’Everest », relatée dans l’autobiographie de Jon Krakauer, lui coûte deux doigts, suite à des engelures. En 2000, il glisse de près de 8 mètres sur le Hillary Step – paroi rocheuse proche du sommet – avant de stopper sa chute de justesse.
Sa descente de 3 650 m, sans oxygène, est enregistrée en direct par une entreprise de télécommunications slovène, ce qui fait alors de lui une célébrité dans son pays. Mais quand je lui ai demandé combien de personnes l’avaient vue, il s’est marré : « Je m’en fiche. Avant et après l’expédition, je ne me concentrais que sur mon travail. »
Rétablir la vérité? A quoi bon?
Il pouvait donner l’impression d’être froid et réservé, mais en fait cela masquait une grande simplicité. Lorsque Karničar a bouclé les Seven Summits, un mois après que Kit DesLauriers, en ait fait de même, certains Slovènes l’ont encouragé à contester la « première « de la skieuse américaine. Contrairement à Karnicar, elle avait mis deux jours à skier l’Everest et n’en n’avait pas effectué une descente complète en ski. « Les gens m’ont dit : ‘Davo, tu dois t’expliquer, tu dois rétablir la vérité’», m’a-t-il raconté. "Mais, moi je n’ai pas besoin de ça. Je suis heureux ! », a-t-il conclu.
Et il l’était, heureux. Père de sept enfants (dont trois d’un premier mariage) et grand-père de deux petits-enfants, Karničar était très attaché à sa famille. « Les enfants sont le plus beau cadeau de la vie« , m’a-t-il dit. Quatre d’entre eux étaient là, lorsque je lui ai rendu visite. Tous âgés de moins de 16 ans. Eva, 10 ans, faisait du vélo d’une main dans l’allée. Izidor, 15 ans, revenait tout juste de skier avec lui sur le Mont Elbrus, le plus haut sommet d’Europe. Martin, le plus jeune, âgé de dix mois, s’évertuait à grimper dans le lave-vaisselle pendant que nous parlions. Davo ne pouvait s’empêcher de se réjouir de la curiosité de son fils.
Une photo encadrée était accrochée à son mur : Karničar, fier catholique, avait rencontré le Pape. Sur le cliché, il arborait ses skis Elan utilisés sur l’Everest (il a gardé le même sponsor pendant 44 ans). Une hirondelle et un renard empaillés étaient posés sur le sol, à côté de diverses peaux et d'une douzaine de crânes de gibier qu’il avait tués ou trouvés dans des débris d’avalanches.
Quand j’ai parlé du K2 et des risques que sa tentative imminente pouvait faire peser sur sa famille, son fils Izidor s’en est mêlé. « Je n’ai pas peur, parce que je lui fais confiance«, affirma le garçon en anglais, l’une des trois langues qu’il parle couramment, avec le russe et le slovène. Karničar s’est levé et a embrassé son fils, déjà bien plus grand que lui.
Une vie marquée par des tragédies
Le lendemain matin, Karničar m’a conduit, avec un photographe, dans une vallée alpine époustouflante, jusqu’à son spot favori. Nous avons emprunté un sentier escarpé jusqu’au « Češka Koča », un chalet tchèque, entretenu par son père pendant 40 ans. Nous avons parlé de son frère, Luka, mort dans un accident à l’entraînement avec l’équipe slovène de sauvetage en montagne, dont Davo faisait également partie, et de son meilleur ami et partenaire de longue date, Franc Oderlap, décédé suite à une chute sur une paroi glacée du Manaslu, huitième sommet du monde. Davorin « Davo » Karničar était visiblement endurci par les nombreuses tragédies qui avaient marqué sa vie, mais il trouvait la paix dans le calme de son chalet.
Avant de devenir alpiniste, il avait passé huit ans dans l’équipe nationale de ski alpin de Yougoslavie, s’entraînant sur les pistes au-dessus du chalet. Alors que nous passions des baskets aux chaussures de ski, il reçut quelques appels sur son portable. En guise de sonnerie, il avait la voix de son jeune fils Martin répétant » Dada, dada » (papa, papa, ndlr). Nous nous sommes élancés et l’on s’est retrouvés dans un brouillard épais.
Au bout d’une heure, le brouillard s’est levé et a révélé de massives parois rocheuses recouvertes de neige et de glace. Karničar a continué seul, passant des crampons aux skis. Je l’ai retrouvé au milieu de sa descente, et nous avons skié jusqu’à la cabane sur une neige de printemps parfaite.
De retour au départ du sentier, nous nous sommes serrés la main et donnés l’accolade, en l’honneur de cette journée mémorable en montagne. « Parfois, » dit Karničar, les yeux pétillants, « quand je suis vraiment heureux, je m'offre une bière. » Nous sommes donc descendus dans la vallée - au -dessous du chalet que Petra, son épouse, et lui avaient acheté quelques années plus tôt - là où il avait alors le projet d'ouvrir une école de ski alpinisme et un lodge. Nous nous sommes arrêtés dans un restaurant au bord d’un lac et nous nous sommes assis près de la fenêtre pour contempler les pâturages verdoyants et les sommets imposants – sa version du paradis.
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