Et de 8 ! La Norvégienne Kristin Harila vient de gravir ce matin l’Annapurna (8091 m), une ascension qui lui permet de poursuivre sa course au record d’ascension des 14 sommets de plus de 8000 mètres ( avec oxygène supplémentaire). Pour la soutenir, une équipe de Sherpas entièrement renouvelée depuis sa séparation d'avec Pasdawa et Dawa Ongju, les deux Népalais qui l’avait accompagnée l’an passé sur ce même projet. Une réorganisation qui ne va pas sans remous et qui rappelle le déséquilibre existant depuis des décennies dans l'alpinisme himalayen entre les Sherpas et les clients qui les engagent.
Fin juillet 2022. Deux alpinistes népalais, Pasdawa Sherpa et son oncle Dawa Ongju Sherpa, ouvrent la voie sur l'arête sommitale du Broad Peak (8015 mètres) pour l'alpiniste norvégienne Kristin Harila, qui tente alors d'établir le record de vitesse pour l'ascension des 14 sommets de plus de 8 000 mètres, actuellement détenu par le Népalais Nirmal Purja. Tout à coup, une avalanche emporte les deux Sherpas présents sur la crête. Vivants mais très secoués, ils parviennent à se dégager et à poursuivre leur chemin vers le sommet, avant d'être frappés par une seconde avalanche. « À ce moment-là, nous savions que la montagne nous disait de faire demi-tour », nous avait alors déclaré Dawa Ongju. « Mais nous nous sommes dit : ‘Si nous devons vivre, nous vivrons. Si nous devons mourir, nous mourrons. Cela n'a pas d'importance’. Nous avons donc risqué nos vies et continué jusqu'au sommet ». « Tout ça pour Kristin », a-t-il ajouté.
Le trio poursuit son chemin et finit par parvenir au sommet. Le Broad Peak, huitième sommet de plus de 8000 mètres atteint par Kristin Harila aux côtés des deux hommes. Le succès de l’alpiniste, ainsi que sa stratégie d’ascension peu conventionnelle attirent désormais l'attention des médias internationaux. Car si les recordmen adeptes des plus hauts sommets du monde font souvent appel à des équipes de Sherpas différentes pour chaque montagne, ce n’est pas le cas de Kristin qui déclare aux médias vouloir entrer dans l'histoire aux côtés de ses deux guides, travaillant pour l’agence 8K Expeditions. « Pasdawa et Oncle Dawa sont extraordinaires » nous avait expliqué l’alpiniste en mai 2022. « J'aimerais partager le record avec eux. Je n'ai pas besoin qu'il soit centré sur moi ».
Mais en novembre 2022, la relation entre le trio se dissout brusquement, en dépit du fait qu’il leur reste encore deux 8000 à gravir : le Cho Oyu (8188m) et le Shishapangma (8027 m). Des sommets généralement tentés depuis la Chine, sauf qu’à ce moment-là, les frontières du pays sont fermées en raison de la pandémie. Ce qui empêche Kristin d’obtenir les autorisations nécessaires pour entrer dans le pays. Par la suite, l’alpiniste planifie une ascension hivernale du Cho Oyu depuis le Népal, mais Pasdawa et Dawa Ongju sont manifestement absents de sa liste. Ces derniers ne précisent pas pourquoi ils cessent alors de travailler avec Kristin, mais un représentant de 8K Expeditions déclarera, lors d'une interview réalisée quelques mois plus tard, en mars 2023, qu'il y avait eu un désaccord sur le paiement.
Hélas, la tentative de Kristin sur le Cho Oyu n'aboutit pas et, quelques semaines plus tard, l'alpiniste norvégienne annonce son intention de poursuivre le record de vitesse sur les 14 sommets en 2023 avec une autre agence. Elle invite toutefois Pasdawa et Dawa Ongju à se joindre à elle pour ses deux premières ascensions en avril, le Cho Oyu et le Shishapangma, afin qu'ils puissent réaliser les 14 sommets ensemble.
« Nous avions l'intention de partager le record, alors bien sûr, ça fait mal »
Quelques mois plus tard, en avril 2023, Pasdawa et Dawa Ongju admettent être blessés par la situation. Ce qui ne les empêche pas de souhaiter bonne chance à Kristin pour sa tentative de 2023. « Nous avions l'intention de partager le record, alors bien sûr, ça fait mal » a déclaré Dawa Ongju. « Nous avons lutté ensemble et nous avons risqué notre vie pour elle. Mais je lui donne ma bénédiction ».
Peu de temps après, leurs permis pour gravir les sommets du côté chinois n’ayant pas été acceptés, Kristin fait l'ascension sans eux. Des projets de voyage qui échouent une nouvelle fois pour la deuxième fois consécutive, ce qui conduit Dawa Ongju à écrire un message glacial sur Facebook. « Nous avons porté tout le matériel, les sacs à dos, les crampons, les vêtements, les bouteilles d'eau, les bouteilles d'oxygène, l'appareil photo, les batteries de secours, la nourriture et tout l'équipement en donnant la priorité à Kristin. Elle n'a pas eu à poser un seul mètre de corde ni à faire un seul nœud. Après avoir reçu nos passeports, annulés, nous étions terriblement choqués, abasourdis », a-t-il écrit. Pour comprendre les raisons de ce refus Outside a contacté le consulat chinois de Katmandou, sans réponse à ce jour. Six jours après l'échec de leur projet de voyage à trois, Kristin gravit toutefois le Cho Oyu. L’alpiniste refusera d'expliquer pourquoi elle a fait le choix de travailler avec une autre agence. « Les gens croient que c'était notre projet [à Kristin, Pasdawa Sherpa et Dawa Ongju Sherpa, ndlr], mais en fait, c'était mon projet depuis le début », nous a-t-elle expliqué en avril 2023.
« J'ai gravi avec succès 37 sommets de plus de 8 000 m. Mais cela ne suffit pas »
La fin de cette relation vient mettre en lumière un malaise existant depuis des décennies dans l'alpinisme himalayen entre les Sherpas et les alpinistes occidentaux. En gravissant les plus hauts sommets du monde, ces derniers captent souvent la gloire et les fonds des sponsors. L'attention médiatique générée par leurs exploits alimente leurs futures expéditions et les aide même parfois à franchir les barrières diplomatiques délicates pour venir à bout des sommets les plus reculés. Mais les travailleurs de haute altitude qui les assistent restent bien souvent dans l'ombre, eux, et n'en récoltent que des miettes. Pourtant, leurs compétences en matière d'alpinisme et de survie dans le climat le plus rude du monde sont parmi les meilleures, et leur travail est difficile et dangereux. De plus, lorsqu'un problème survient, à commencer par les avalanches, ce sont souvent eux les grands perdants. Sans parler bien sûr des refus à l'heure d'obtenir un visa, comme l'ont constaté Dawa Ongju Sherpa et Pasdawa Sherpa
« En tant que Sherpas, nous n'avons généralement pas le mérite du travail que nous accomplissons », explique ce dernier. « Nous travaillons, mais ce sont les clients qui sont sous les feux des projecteurs. C'est blessant. Les choses auraient été complètement différentes si nous avions eu la chance de faire de l’alpinisme au Tibet cette année ».
L'impossibilité pour Dawa Ongju et Pasdawa d'obtenir un visa pour la Chine a eu des conséquences énormes sur leur carrière. L’enchaînement des 14 sommets de plus de 8000 mètres aurait renforcé leur valeur en tant que guides, leur donnant la crédibilité nécessaire pour se lancer dans l'enseignement de l'alpinisme par exemple, ont-il expliqué. « Au cours de ma carrière, j'ai gravi avec succès 37 sommets de plus de 8 000 mètres. Mais cela ne suffit pas », raconte Dawa Ongju. « Je veux vraiment enseigner et former d'autres alpinistes. Mais au vu de palmarès, personne ne m'écoute pas. C'est rageant ».
Une frustration encore aggravée par leur manque de perspectives, faute d’éducation. La plupart des membres de la génération actuelle des travailleurs d'altitude les plus robustes du Népal ont grandi dans les villages reculés de l'Est du pays. Sans ressources, ils n'ont eu que très peu de possibilités de s'instruire. Dawa Ongju a quitté l'école pour rejoindre le monde du travail à 8 ans, Pasdawa à 10 ans. Pour eux, pas d'autre choix que de travailler sur les hauts sommets. L'économie népalaise étant en perte de vitesse, il est difficile de trouver un emploi dans d'autres secteurs que l'alpinisme au demeurant parmi les professions les mieux rémunérées.
L’ascension des Sherpas bien souvent limitée sur la scène internationale
Ces dernières années, le monde entier a peu à peu ouvert les yeux sur le sort des guides sherpas sur l'Everest et les autres montagnes de l'Himalaya. Une étude réalisée en 2014 par Outside a révélé que les Sherpas sont confrontés à un taux de mortalité au travail de 4053 décès pour 100 000 personnes. Au début du printemps, le New York Times a également dressé le portrait du légendaire alpiniste népalais Kami Rita Sherpa, qui a gravi l'Everest 28 fois, un record. Ce dernier a tout de même déclaré avoir du mal à subvenir aux besoins de sa famille de quatre personnes dans un appartement loué à Katmandou, espérant que ses enfants exerceraient une profession loin des hauts sommets.
Notons tout de même que la rémunération et la reconnaissance des Sherpas se sont améliorées ces dernières années. Notamment grâce à l'alpiniste népalais Nirmal « Nims » Purja (qui n'appartient pas à la communauté des Sherpas), auteur du temps record de l’enchaînement des 14 sommets de plus de 8000 mètres (six mois et six jours). D’après lui, les exploits des alpinistes sherpas sont de plus en plus reconnus au sein de l'alpinisme international.

« La communauté népalaise a toujours aidé les alpinistes à réaliser leurs grands rêves de montagne, qu'il s'agisse des Sherpas, des guides et des porteurs, des propriétaires de maisons de thé, des cuisiniers des camps de base ou des équipes", explique-t-il. "Une contribution souvent négligée. Mais je pense qu'il y a eu récemment un changement dans la façon dont la communauté des alpinistes népalais est reconnue pour son travail, ce qui est vraiment positif ».
Pour Kristin, il est normal que « les alpinistes se soucient avant tout de pouvoir dire qu’ils ont atteint le sommet. Au vu de leur investissement, c’est entièrement normal », explique la Norvégienne. « Ils ont payé pour les services fournis par l'équipe de fixation, l'entreprise et les sherpas. Et je pense que la plupart du temps, les alpinistes apprécient vraiment les sherpas ».
En parallèle, on assiste également à une augmentation du nombre d’agences d’expédition appartenant à des Sherpas. Ces derniers emmènent désormais des clients au sommet des plus hauts sommets. Mais parmi les célébrités en quête de records qui évoluent dans le cercle très fermé des alpinistes, rares sont les Sherpas. Ce qui s'explique en partie par la faiblesse de leur réseau au niveau international, indispensable pour financer les expéditions et franchir les obstacles diplomatiques. Mais, aussi, comme c'est le cas pour Pasdawa et Dawa Ongju, leurs difficultés à parler anglais et leur manque de connaissance en marketing.

Certains Sherpas ont tout de même tenté de se faire un nom en cherchant à établir des records de vitesse. En 2022, Gelje Sherpa, un alpiniste de 31 ans, a par exemple collecté des fonds via le site de crowdfunding GoFundMe pour tenter de devenir le plus jeune à gravir les 14 sommets. Comme Pasdawa et Dawa Ongju, il n'a pas pu entrer en Chine pour faire l'ascension du Cho Oyu, et a préféré monter une expédition pour le gravir du côté népalais qui s'est avérée infructueuse.
« Seuls, nous pourrions aller deux fois plus vite que Kristin »
26 avril 2023. Kristin Harila atteint le sommet du Shishapangma en compagnie d'un cinéaste norvégien et de deux guides : Tenjen Sherpa et Mingma Sherpa. Six jours plus tard, elle se dresse au sommet du Cho Oyu. Actuellement, elle a gravi six autres sommets de plus de 8000 mètres : le Kangchenjunga, le Makalu, l’Everest, le Lhotse, le Dhaulagiri et désormais l’Annapurna. La phase suivante va se déplacer du côté du Pakistan où 5 montagnes l’attendent (le Nanga Parbat, le Broad Peak, le Gasherbrum I et II ainsi que le K2). Et si tout se passe comme prévu, elle devrait revenir au Népal en fin d’été pour se confronter au Manaslu.
Pasdawa et Dawa Ongju, quant à eux, étaient sur les pentes de l'Everest cette saison, établissant des camps et conduisant de nouveaux clients dans des rotations d'acclimatation à travers la dangereuse cascade de glace du Khumbu. Cette expédition a marqué le huitième voyage au sommet de Dawa Ongju et le onzième de Pasdawa.
Malgré sa frustration, Dawa Ongju a déclaré qu'il souhaitait bonne chance à Kristin Harila pour la suite de son projet. « Elle était comme un membre de ma famille. Je la considère toujours ainsi… Je serai très heureux si elle réussit », a-t-il déclaré. Et lorsqu'on lui demande si lui et Pasdawa pourraient battre le record de vitesse sur les 14 sommets s'ils avaient accès aux ressources financières et diplomatiques de la Norvégienne, sa réponse ne se fait pas attendre : « Nous pourrions aller deux fois plus vite car nous n'aurions pas à attendre que les clients nous rattrapent », a-t-il déclaré. « Je suis convaincu que nous pourrions battre le record d'au moins un mois ».
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