Figure de l’Himalaya, l’alpiniste espagnol Carlos Soria s’apprête à défier une nouvelle fois l’Himalaya. A 86 ans. Son objectif : retourner au Manaslu (8 163 m), au Népal, pour célébrer le cinquantenaire de la première ascension espagnole de ce sommet mythique, réalisée en 1975. Expédition à laquelle il avait pris part sans parvenir à atteindre le sommet. Cinquante ans plus tard, Carlos veut refermer ce chapitre inachevé. Mais derrière ce projet, il y a bien plus qu’une simple commémoration : une trajectoire de vie hors normes, un esprit de résistance et une philosophie simple qui guide depuis 70 ans ses pas en montagne. « Pour grimper, il faut y aller », répète-t-il inlassablement.
En 1975, Carlos Soria qui travaille alors comme tapissier, fait partie de la première expédition espagnole au Manaslu, qui allait entrer dans l’histoire comme la première ascension nationale d’un « huit-mille » principal. Il n’atteindra pas lui-même la cime : blessé alors qu’il installait les cordes fixes, il dut laisser à ses compagnons Jerónimo López et Gerardo Blázquez le soin d’ouvrir la voie jusqu’au sommet. Une frustration restée vivace, même si lui-même insiste davantage sur la beauté de l’expérience collective que sur la déception personnelle.
En 2010, il y retourne et atteint enfin la cime. Il a alors 71 ans et a grimpé sans oxygène. Mais l’histoire n’était pas complètement refermée. Cette année, il rêve de clore le cycle : gravir à nouveau cette montagne, exactement cinquante ans après cette expédition fondatrice. Mais avec oxygène cette fois. Un changement motivé par l’âge, sa condition physique (prothèse de genou, blessures à la jambe), et aussi par le désir de maximiser ses chances.
Pas de sponsors cette fois, refroidis par son grand âge
Initialement prévue au printemps, son ascension a été reportée à l’automne, après la mousson. Revers de la médaille, c'est la haute saison, avec des centaines d’alpinistes convergeant sur le Manaslu, devenu l’un des sommets les plus fréquentés de l’Himalaya. Un défi logistique et humain supplémentaire. D'autant qu’en ce mois de septembre 2025, le contexte est loin d’être anodin. Le Népal traverse actuellement des moments de forte instabilité politique et sociale, et les nouvelles en provenance de Katmandou, que Carlos suit avec attention, font état de confusion et d’incertitude. Sur son compte Instagram, il écrit : « Nous sommes avec le peuple népalais et depuis leurs magnifiques montagnes, nous envoyons tout notre soutien et notre affection à ce peuple que nous aimons et auquel nous nous sentons liés ».
Beaucoup d'affect donc dans cette expédition. Mais pas que. C’est aussi un défi physique et l’aboutissement d''un combat contre les obstacles matériels et financiers. Malgré sa prothèse de genou et les séquelles de la fracture du tibia et du péroné subie au Dhaulagiri il y a trois ans à 7 400 mètres, Carlos n’a jamais envisagé de renoncer. Et à 86 ans, sa motivation reste intacte. Comme il le confiait à Desnivel après son sommet de l’Aconcagua en février dernier : « Gravir une montagne de près de 7 000 mètres en si peu de temps a été très dur pour la tête, mais très gratifiant. Je me suis senti avec l’envie de continuer à gravir des montagnes, comme toujours ».
Actuellement en pleine phase d'acclimatation
Carlos ne part pas seul. À ses côtés se trouvent Mikel Sherpa et Luis Miguel Soriano, fidèle compagnon de nombreuses expéditions et cameraman de haute altitude, dont il loue le professionnalisme et la confiance : « Nous nous connaissons depuis longtemps, c’est la meilleure personne avec qui partir en expédition. Tout lui paraît toujours bien, il a un caractère incroyable, en plus d’être le meilleur cameraman de haute altitude, ce qu’il prouve depuis des années ». Deux autres amis, Pedro Mateo et Juan Boada, l’accompagnent, l’un pharmacien, l’autre alpiniste, bien qu’ils n’aient pas pour objectif d’atteindre le sommet. Leur présence apporte à Carlos un soutien moral essentiel et une logistique légère, conformément à sa philosophie des expéditions minimalistes.
Le voyage a commencé dans la vallée du Khumbu, où Carlos et ses compagnons ont travaillé leur acclimatation avant de rejoindre le Manaslu. Dans ses récents posts Instagram, il décrit ses étapes : « Premier jour de marche autour de Chukung, 4 700 m. Malgré la pluie et les nuages du monzon, nous avons avancé, profitant de paysages ponctués par le Lhotse et l’Ama Dablam ». Les ascensions d’acclimatation sur le Chukung Ri (5 550 m) lui ont permis de tester sa forme physique et sa résistance, avec des sensations « très positives », précise-t-il. Depuis Namche Bazar jusqu’à Tengboche, chaque étape est autant un entraînement qu’un émerveillement : « Nous avons traversé des chemins presque déserts, le monzon s’éloigne peu à peu, et les sommets apparaissent entre les nuages… c’est un spectacle unique ».
« L’important, c’est de se sentir vivant et d’avoir envie de vivre »
Cette préparation méticuleuse est d’autant plus importante que le Manaslu attire de plus en plus d’alpinistes, et les conditions d’accès sont plus strictes que dans les années 1970. Le corde-fixing est désormais organisé par l’Expedition Operators Association of Nepal (EOAN), ce qui permet une meilleure coordination pour les 160 alpinistes attendus cette saison.
Carlos Soria, cependant, s’inscrit dans une logique bien différente : il ne cherche pas à battre des records, mais à honorer une histoire personnelle et collective. En 1975, lors de sa première tentative, il avait dû céder la corde de sommet à ses compagnons Jerónimo López et Gerardo Blázquez, victime d’une blessure. Aujourd’hui, avec plus de cinq décennies d’expérience, il retrouve cette montagne pour conclure une aventure commencée à ses 37 ans. Et son moral est intact. « L’important, c’est de se sentir vivant et d’avoir envie de vivre. On doit s’adapter à son époque, profiter de ce qui est là, sans râler. Tout change, et celui qui ne s’adapte pas souffre. Je vis dans l’année que je vis, pas dans celle que j’ai vécue », dit-il.
S'arrêter de grimper ? La question ne se pose pas pour lui
Bien sûr, le doute existe. Il le reconnaît : à 86 ans, les probabilités d’échec – voire de ne pas revenir – sont plus élevées que celles de réussir. Ce qui a sans doute refroidit les sponsors. Mais l’homme ne s’accroche pas aux statistiques et reste optimiste : « Je n’ai pas un sponsor, mais six : moi-même, ma femme et mes quatre filles, qui m’ont toujours soutenu ». Et il ne cesse de s’émerveiller. Les paysages qu’il décrit sur Instagram sont un mélange de souvenirs et d’émotions : « Je ne peux m’empêcher de regarder ces sommets impressionnants, chargés de souvenirs… Le Manaslu est plus proche » (source).
Cette expédition au Manaslu pourrait bien être sa dernière grande aventure himalayenne. Mais lui se garde d’annoncer une fin. « J’ai toujours envie de continuer à grimper. Tant que j’aurai la force et l’envie, je le ferai », assure-t-il.
Alpes, Pyrénées et Himalaya : une carrière couvrant plus de 70 ans d’alpinisme
Carlos Soria n’est pas seulement l’alpiniste qui défie le temps. C’est aussi l’un des rares à avoir enchaîné les plus hauts sommets à un âge avancé. Son palmarès impressionne : douze « huit-mille » gravis, souvent après 60 ans, dont le K2 manqué de peu, et des ascensions sur presque tous les continents
12 sommets de plus de 8 000 m gravis, dont
- Manaslu (2010, à 71 ans, sans oxygène)
- Annapurna (2010)
- Kangchenjunga (2014)
- Makalu (2008)
- Gasherbrum I (2009)
- Gasherbrum II (2011)
- Shishapangma (2005)
- Broad Peak (2009)
- Lhotse (2008)
- Cho Oyu (2004)
- Dhaulagiri (1998)
- Everest (1999, à 60 ans)
- Plusieurs sommets andins majeurs : Aconcagua, Huascarán, Alpamayo…
- (Palmarès sélectif )
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