La saison 2019, particulièrement meurtrière, a suscité une demande mondiale pour l’amélioration de la gestion du plus haut sommet du monde. Peut-on changer les choses ? Mark Jenkins, alpiniste chevronné ayant atteint le sommet en 2012, répond par un oui catégorique et propose des solutions simples et radicales.
Impression de déjà-vu. Un troupeau d’humains qui fait la queue pour 15 minutes de gloire sur le toit du monde alors que les corps commencent à geler, les forces diminuent et l’oxygène se raréfie. Ici, les malchanceux et ceux qui privilégient l'ego à la raison risquent de le payer de leur vie ; leurs dépouilles statufiées par la glace seront un avertissement pour les ambitieux de l’année prochaine.
Ce printemps, onze personnes ont trouvé la mort sur l’Everest. Non pas à cause des avalanches, des tremblements de terre ou des tempêtes de neige imprévues, mais en grande mesure, à cause d’une affluence excessive. Parmi eux, neuf sont morts sur le chemin du retour, après avoir touché la cime. Pourquoi ? Si chaque décès est une tragédie unique, un grand pourcentage est dû au mal d’altitude aigu, dû probablement à des séjours trop longs dans la zone de la mort – entre le camp IV à 7 900 mètres et le sommet à 8 847 mètres. Un ralentissement causé par un embouteillage humain près du sommet.
On doit éviter à tout prix que cette situation absurde se reproduise. L’Everest est devenu aujourd’hui l’antithèse de ce qui fait la beauté de l’esprit de l’alpinisme. Par ignorance, par cupidité ou par arrogance, on semble avoir perdu de vue le bon sens, et les acteurs impliqués — alpinistes, compagnies de guides et gouvernements – ont tous une part de responsabilité.
La première fois que j’ai tenté l’Everest c’était il y a 33 ans, en tant que membre de l’expédition américaine North Face Everest de 1986. À l’époque, pour y aller, il fallait vraiment être un alpiniste expérimenté. Pour obtenir ma place dans l’équipe, j’ai dû fournir un CV d’escalade long comme le bras. Dans le groupe, on avait tous déjà atteint un sommet au-dessus de 8 000 mètres et escaladé des parois de roche et de la glace au parc Yosemite, en Amérique du Sud ou dans les Alpes. Sans porteurs ni sherpas, on a tout fait nous-mêmes : porter l’équipement d’un camp à l’autre, cuisiner, placer le matériel sur chaque voie. On a trimé sur la face Nord pendant 75 jours, sans jamais utiliser d’oxygène. Et on n’a pas atteint le sommet. Mais on est tous rentrés à la maison, avec nos dix doigts et nos dix orteils.
Dans les décennies qui ont suivi, j’ai grimpé partout dans le monde, j’ai fait plusieurs premières ascensions de l’Afghanistan à l’Arctique, du Congo au Tibet. Je suis retourné sur l’Everest en 2012 en tant que membre de l’expédition du 50e anniversaire de National Geographic. Nous avons pris la route classique, celle de l’arête sud-est, à l’instar de la première expédition américaine en 1963, et avons atteint le sommet. J’avoue que je n’étais pas bien à l’aise lors de cette ascension, les conditions m’attristaient, j’en éprouvais un vague sentiment de honte. Pour moi, compter sur le soutien des Sherpa, des bouteilles d’oxygène et des cordes déjà fixées, c’était tricher.
La situation n’a fait qu’empirer au cours des sept années qui ont suivi. On a bousillé l’Everest. Mais on peut encore le sauver, et j’ai quelques idées.
Limiter le nombre d’autorisations
Après les images épouvantables de cette année, où la longueur de la queue pour accéder au sommet faisait penser au premier jour des soldes, personne ne niera qu’il y a trop de monde en même temps là-haut. On dirait qu’ils se sont passé le mot. En fait, on utilise tous les mêmes prévisions météorologiques qui sont remarquablement précises. Il y a vingt ans, la météo sur l’Everest tenait des prévisions à la Nostradamus, et les expéditions se lançaient à sa conquête lorsqu’elles se sentaient prêtes physiquement et psychologiquement, et leur présence s’étalait sur plusieurs semaines. Aujourd’hui, grâce aux progrès technologiques, les fenêtres de météo favorable qui augmentent les chances de toucher le sommet — vents plus faibles, températures plus tempérées, absence de précipitations – sont prévisibles à l’heure près.
Le fait est qu’il y a un excès d’affluence sur la voie classique, et qu’une grande partie de la responsabilité en incombe au ministère de la Culture, du Tourisme et de l’Aviation civile du Népal. Pour la période d’avant la mousson de 2019 — avril, mai et juin – l’administration a délivré un nombre record d’autorisation individuelles, 381, à 11 000 dollars chaque – 9600 euros environ. Un bénéfice de plus de 4 millions de dollars, qui d’après ce qu’on sait, n’est même pas réinvesti sur le mont lui-même ni sur le parc national Sagarmatha — où l’Everest se trouve. Si on ajoute les équipes d’encadrement et les sherpas, on approche les 750 personnes sur la crête sud-est cette année. Ce qui dépasse de loin la capacité maximale de cette zone si dangereuse si on veut que tout se déroule dans de bonnes conditions… Sans parler d’une approche esthétique de l’alpinisme.
La solution la plus basique et la plus efficace pour prévenir les bouchons, les engelures et le nombre de mort est, à l’évidence, une réduction drastique du nombre d’autorisations. Tout simplement, le ministère devrait limiter les autorisation à 200 par an, 100 pour la période pré-mousson et 100 pour la période post-mousson, c’est-à-dire, octobre et novembre.
"La saison de l’après- mousson est pratiquement oubliée ", regrette la guide néo-zélandaise Lydia Bradey, alpiniste émérite et première femme à avoir gravi l’Everest sans oxygène, en 1988. "C’était au mois d’octobre" rappelle-t-elle, à raison. Au fil du temps, la mise en place de l’organisation et des infrastructures par les sherpas a fini par se cantonner presque exclusivement au printemps. On semble avoir oublié que les conditions pendant l’après-mousson sont parfois très bonnes, car si les jours sont plus courts et parfois plus froids, les tempêtes sont moins fréquentes.
Il existe un précédent exemplaire de limitation d’accès dans une région mythique pour les aventuriers. Le parc national du Grand Canyon en Arizona organise chaque année un tirage au sort pour les visiteurs qui veulent faire du rafting sans guide sur le Colorado, et on doit attendre parfois plusieurs années pour l’obtenir. Un tirage au sort pour l’arête sud-est de l’Everest devrait inclure les équipes guidées et non guidées, et on devrait annoncer les résultats pour chaque saison au moins 18 mois à l’avance afin que les grimpeurs aient suffisamment de temps pour se préparer.
Cette solution simple et évidente risque de déplaire aux compagnies de guides en activité sur l’Everest, (moins d’argent) le gouvernement népalais (moins d’argent), et les sherpas (moins d’argent). Je les entends hurler d’ici. Mais il faut que l’Everest cesse d’être la plus haute montagne de fric du monde. Si on veut que l’alpinisme sur le toit du monde retrouve du sens, il faut réduire le nombre total de grimpeurs.
Il faut savoir que seulement 400 personnes tentent d’escalader l’Everest du côté népalais chaque année, alors que près de 30 000 randonneurs montent jusqu’au camp de base. Ni les Sherpas, ni les salons de thé, ni l’administration ne risquent la banqueroute si le nombre d’ascensions au sommet diminue de moitié. On sait que le gouvernement népalais soigne son image, et la pression internationale pourrait l’inciter à adopter cette mesure.
Une autre mesure souhaitable consisterait à réduire la taille des cordées à un maximum de huit grimpeurs. Étant donné qu’ils grimpent le plus souvent accompagnés d’un sherpa, voire deux, cela garantirait aussi un soutien adéquat pour chacun d’entre eux.
Mettre en place un système de concessions pour les compagnies de guides
On trouve actuellement sur l’Everest des compagnies de guides qui ne devraient absolument pas être autorisées à travailler là-haut. Elles manquent de compétences techniques, de personnel de soutien, et n’ont pas d’éthique alpiniste ou environnementale. Le Népal devrait créer un conseil international dont la mission serait de contrôler ce type de prestataires, et de ne délivrer des licences qu’à ceux qui répondraient aux normes les plus exigeantes de sécurité, de professionnalisme et de service au client.
Exiger des pratiques "Zéro trace"
Certaines sections de l’arête sud-est de l’Everest ressemblent à des dépotoirs. Au camp II, à 6 500 mètres, on trouve des centaines de pyramides de crottes congelées d’un mètre de haut. Les grimpeurs devraient être obligés de prévoir le matériel pour redescendre leurs excréments.
On trouve aussi dans tous les camps des tentes remplies de détritus parce que les équipes refusent tout simplement de les enlever. En théorie, ceux qui laissent leurs déchets sur place sont passibles d’une amende, mais cette sanction est rarement appliquée. On devrait augmenter les salaires des sherpas afin que leur rémunération comprenne le ramassage des déchets de chaque camp. Certes, ça ferait monter le prix de l’expédition sur l’Everest, et alors ? Lorsqu’on est prêt à payer entre 45 000 et 90 0000 euros pour qu’ils transportent tout notre barda jusqu’en haut de la montagne, on devrait être prêt à les payer pour qu’ils nettoient derrière notre passage.
Avancer l’installation des cordes fixes
Le Comité de contrôle de la pollution de Sagarmartha (SPCC) déploie chaque printemps une équipe de sherpas sélectionnés, qu’on nomme les "Ice Doctors". Ces "docteurs des glaces" installent les échelles et les cordes fixes sur la cascade de glace de Khumbu. Il y a vingt ans, on fixait celles menant au sommet dès la fin du mois d’avril, alors qu’aujourd’hui, on attend parfois la mi-mai, ce qui réduit de deux semaines ou plus la période où il est possible de l’atteindre et contribue au bouchon. Si au 1er mai ces cordes étaient déjà en place, des expéditions pourraient éventuellement profiter d’une fenêtre météo précoce.
Plus important encore, le SPCC devrait installer deux cordes fixes entre le camp de base et le sommet. À l’heure actuelle, il n’y en a qu’une seule sur de nombreuses parties de l’arête sud-est, c’est un peu comme installer une circulation alternée sur une autoroute. Quand il y a du monde, on est obligé de céder le passage et d’attendre dans un sens ou l’autre. Il faudrait installer une corde pour l’ascension et une autre pour la descente, et ce, à chaque saison, au début du printemps et au début de l’automne. Bien sûr, cela implique deux fois plus de matériel et deux fois plus de temps de travail pour les Sherpas, et donc, une nouvelle hausse du coût des expéditions. Une fois encore : et alors ?
Les guides titulaires d’une licence doivent en faire plus
Toutes les compagnies de guides devraient s’assurer que leurs clients, sans exception, possèdent de solides compétences en alpinisme, compétences que l’on n’acquiert qu’en escaladant des montagnes. L' "everesteur" aspirant devrait avoir escaladé au moins une douzaine d’autres grandes montagnes et au moins un sommet de 7 000 m d’altitude. Lorsque j’ai fait part de cette idée à Lydia Bradey, elle a répondu qu’elle exigerait même du 8 000, ce qui changerait complètement le profil des aspirants, qui seraient techniquement préparés et capables d’avancer plus vite. "Les clients que j’ai accompagnés pour l’ascension de l’Everest avaient déjà escaladé un 8 000, explique-t-elle. Ils s’y connaissaient, savaient ce qu’ils faisaient. On a pu voir des gens sur les pentes de l’Everest qui ne savent même pas comment mettre leurs crampons, encore moins comment marcher avec."
Cette exigence d’expérience serait une aubaine aussi bien pour les compagnies de guides que pour le gouvernement népalais, car il y aurait des rentrées d’argent provenant des permis et des besoins en guides pour des ascensions sur d’autres sommets du territoire.
Chaque alpiniste doit prendre ses responsabilités
L’Everest est la plus haute montagne du monde. Splendide, solennelle et sadique. Tout alpiniste qui en rêve doit se demander s’il mérite de l’escalader. Son ascension est un privilège et un honneur, pas un trophée. Est-ce que vous avez assez d’expérience pour vous lancer dans une telle aventure ? Sinon, vous mettez inconsidérément des vies en danger. Est-ce que vous avez l’endurance physique indispensable ? Combien de kilomètres êtes-vous capable de parcourir, et depuis quand ? Sinon, vous mettez inconsidérément des vies en danger. Est-ce que vous avez le cran pour tenir le coup si les choses tournent mal ? Sinon, vous mettez inconsidérément des vies en danger.
"Nous vivons dans une culture du blâme", dit Lydia Bradey. "Quand quelque chose ne va pas, surtout sur l’Everest, on cherche quelqu’un d’autre ou quelque chose d’autre à blâmer. Mais c’est de l’alpinisme, bon sang. Les choses tournent mal à un moment ou un autre. Ça fait partie du jeu. Qu’est-il arrivé à la prise de responsabilité personnelle ?! Si vous faites le choix d’escalader l’Everest, il faudra prendre vos responsabilités et celles de votre équipe."
C’est l’obligation éthique et morale de tout alpiniste de s’arrêter et d’aider un autre alpiniste en difficulté, peu importe si cela diminue ses propres chances d’atteindre le sommet. C’est le principe immuable de l’alpinisme, le lien indissoluble de la cordée. La vie humaine est plus importante que n’importe quel sommet à la con.
Il y a quelques années, Bradey et moi avons essayé une nouvelle route sur une montagne non-escaladée au Tibet. Nous avions grimpé le long de la face est, creusé un tunnel à travers une corniche sur la crête nord, et soudain, nous nous sommes retrouvés face à des murs de glace en surplomb devant nous alors qu’une tempête noire approchait. On pouvait voir le sommet tout près. Juste là. Ça ne nous aurait pris que quelques heures de plus.
J’ai regardé Bradey. Elle n’a rien dit. Elle a juste secoué sa tête casquée et pointé sa mitaine vers le bas. La tempête a frappé une heure plus tard, mais nous avons survécu et on est là pour le raconter et grimper encore. "Il n’y a qu’une seule façon de survivre à l’alpinisme, dit Bradey. "Et c’est de savoir quand faire demi-tour."
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