Et si la pandémie nous conduisait à envisager les sommets à « un autre rythme et dans un autre état d’esprit, moins consumériste, plus dans l’expérience vécue », s’interrogent les guides de haute montagne du SNGM. Transformant les contraintes sanitaires du Covid-19 en leviers d’une évolution amorcée avec le réchauffement climatique, ces fins connaisseurs du milieu naturel préparent activement « l’après Covid-19 ».
Comment, pour qui et pour quand ? Réponses de Dorian Labaeye, guide depuis 2010, membre du bureau directeur du SNGM, syndicat représentant la quasi-totalité des guides de haute montagne en France.
Originaire du Vercors, Dorian Labaeye est basé en Vanoise. Membre du Groupe Haute Montagne, guide et moniteur de ski, formateur pour les moniteurs, il exerce exclusivement le métier de guide toute l’année, bien qu’il soit aussi ingénieur de l’espace rural. D’ici une dizaine de jours, le Syndicat national des Guides de Montagne, dont il est membre du bureau directeur, et la Coordination Montagne espèrent pouvoir communiquer au ministère des Sports toutes les règles de sécurité sanitaires qui seront adaptées aux activités de montagne. Leur but ? Parvenir à un retour à la montagne rapide et sécuritaire.

Quelles sont les dates clefs aujourd’hui pour un redémarrage ?
DL : Les professionnels sont concernés par deux dates différentes. La première, c’est la reprise des activités en tant qu’amateur, le 11 mai. Et là, on a déjà une bonne nouvelle : les amateurs vont pouvoir retourner dehors, dans un rayon de 100 km. Ce qui veut dire que nous, les guides, on va pouvoir retravailler. Il faut savoir qu’on est encore sous le coup d’une interdiction administrative qui devrait être levée le 2 juin, si les conditions le permettent. Mais du 11 mai au 2 juin, nous allons pouvoir nous entraîner et repérer les conditions de la montagne, où nous ne sommes pas allés depuis un moment. Cela va nous permettre également d’intégrer les règles sanitaires dans nos activités et de préparer des protocoles précis.
On travaille déjà en amont, en lien avec les autres syndicats et les autres acteurs, pour proposer des fiches protocoles aux pouvoirs publics. Ils connaissent peu nos secteurs. Il faut donc leur donner confiance, pour qu’ils nous laissent la possibilité de retravailler, mais aussi rassurer les amateurs et nos clients potentiels tentés de revenir en montagne.
On navigue un peu à vue, comme tout le monde, mais on commence à avoir des éléments un peu plus précis sur lesquels on peut se baser pour anticiper une reprise de l’activité amateur, puis de notre activité professionnelle.

A combien évaluez-vous l’impact de l’épidémie sur la saison ?
DL : La saison de ski hors-piste, ski de rando, va jusqu’en mai, normalement on réattaque alors les activités du type escalade et alpinisme. L’intersaison de printemps a tendance à être gommée. Maintenant, c’est vraiment en continu. Mi-mars, avril, mai et jusqu’à début juin, date prévue de sortie pour nous, ça fait deux mois et demie sur une période qui est traditionnellement très active. En gros, l’impact est de l’ordre de 40% du chiffre d’affaires de la saison hivernale et d’un tiers sur l’année. On est très touchés en tant que profession libérale, même si le mécanisme de fond de solidarité vient atténuer un peu ça.

Vous proposez de voir la montagne « autrement ». Concrètement qu’est-ce que cela peut vouloir dire pour le randonneur ou l’alpiniste ?
DL : Au-delà de la contrainte très forte qui se pose avec cette crise à la fois sanitaire et économique, ce qui est intéressant, c’est qu’on y voit aujourd’hui l’opportunité de parler différemment de nos pratiques.
La première chose, c’est de rappeler que nos activités de montagne sont définies par les conditions de la nature. Des choses assez simples, finalement. C’est la gravité - si on tombe, on se tue – mais aussi le froid, la chaleur, le vent. On a un rapport très direct avec notre environnement. Ce qui fait qu’on est tout le temps en train de s’adapter. Alors s’il y a un téléphérique on va le prendre, mais, s’il n’y en a pas, on peut aussi très bien faire sans. S’il n’y a pas de refuge ouvert, on bivouaque. S’il faut prendre un peu plus de temps, ou mettre un peu plus de distance entre les participants … Ce n’est pas un problème. Nous avons déjà des contraintes beaucoup plus fortes que ça à gérer. Des contraintes liées à un environnement qui peut être hostile, avec beaucoup de dangers. Donc si on rajoute une petite composante - les gestes barrières et la distanciation sociale- ça ne nous inquiète pas du tout. On sait déjà gérer la complexité.
Nous avons aussi envie de dire aux gens qu’il est important de se reconnecter à soi, à la nature, aux autres, et la montagne c’est un super cadre pour le faire. On y a vite de la place, on est vite dans des endroits sauvages, et chacun peut le faire à son rythme. La montagne, ce ne sont pas forcément que des choses difficiles et dangereuses, c’est d’abord une immersion dans un environnement naturel, une reconnexion à une certaine part animale qui est en nous.
Au moment du déconfinement, on va insister sur la progressivité, la nécessité d’y aller étape par étape, parce qu’on a été enfermés pendant un certain temps. Physiquement, on n’est pas forcément dans les mêmes conditions qu’il y a quelques mois. On a besoin de retrouver nos repères. Or nous, les guides, on est des éducateurs, des décrypteurs, des passeurs de cet environnement naturel. Des partenaires naturels pour revenir vers une pratique extérieure, dans de bonnes conditions, en douceur.

Pour certains, le rapport à la montagne s’est transformé en course à la performance, comment pensez-vous pouvoir faire passer votre discours ?
DL : Il y a vraiment une question de rapport au temps qui fait maintenant la différence. Après deux mois de confinement, peut-être que les gens ont un peu ralenti leur rythme et pris un peu de recul par rapport à leur façon de fonctionner. Le déconfinement, serait alors aussi l’occasion de changer d’approche. Et plutôt que d’être dans une consommation de l’activité, l’idée serait de prendre un peu plus le temps et de s’immerger un peu plus dans cet environnement naturel. Non plus de consommer une activité, mais de vivre une expérience. Le bivouac permet de vivre ces deux notions, de temps un peu plus long et d’expérience. Être dehors, dormir dehors, c’est un peu retrouver son âme d’enfant. Il faut imaginer que pour certains citadins, c’est très rare. Or bivouaquer dans la nature nous donne un rapport à notre environnement naturel beaucoup plus direct. Avec beaucoup d’expériences sensorielles, voir les étoiles, sentir la petite rosée du matin, entendre les bruits des animaux. Se sentir partie intégrante d’un environnement qui est fragile. En bivouac, on se sent vite un peu plus vulnérable. Il y a donc des apprentissages à faire, s’adapter entre autres à un confort qui est un peu moins présent que dans un hôtel ou un refuge. Mais on retrouve le plaisir de choses simples : boire chaud grâce à un réchaud quand on est fatigué, se protéger du vent avec une tente, retrouver la notion de l’abri. C’est l’occasion de retrouver une certaine simplicité de la vie et une temporalité un peu plus longue. Prendre le temps de vivre les choses plutôt que de zapper d’une chose à l’autre. Si on réalise une ascension au lieu d’en faire deux, on va la faire en prenant plus le temps d’apprécier ce qu’on est en train de faire, et en portant aussi ce regard pas seulement sur le sommet mais aussi sur le chemin que l’on prend pour y accéder.
C’est à la fois un cheminement intérieur et une introspection. Lorsqu’on a du temps, on peut revenir sur soi-même et aussi prêter attention à la beauté des paysages, aux odeurs, aux traces des animaux. On devient plus contemplatif. Pour le guide, qui a tous les codes pour accompagner cette expérience, c’est également un temps d’échange et de partage.

En quoi la période actuelle favorise-t-elle, cette transition ?
DL : L’enjeu aujourd’hui est individuel mais aussi collectif. On se rend bien compte que ça va être compliqué de continuer nos modes de vie, très gourmands en ressources naturelles et en énergie. C’est là-dessus qu’il va falloir communiquer. Peut-être qu’il va falloir remettre en cause de manière profonde nos modes de consommation et de fonctionnement. Mais ça ne veut pas dire que tout à coup on ne peut rien faire d’intéressant. Au contraire. La situation actuelle permet de se rendre compte que pas très loin de chez soi, il y a des tas de choses intéressantes à faire, à vivre, à partager. Or les guides ont une conscience environnementale très forte et une appétence pour une certaine sobriété, une certaine liberté.
Peut-être va-t-il falloir sortir d’un certain confort pour certains et retrouver des gestes un peu perdus. On a un peu oublié aussi ce que c’était de porter des sacs un peu plus lourds quand il faut transporter le matériel de bivouac, mais c’est une occasion de nous réapproprier différemment notre espace. D’autant que cela n’a jamais vraiment disparu de notre pratique. Dès qu’on commence à aller dans des zones un peu moins parcourues, bien souvent il n’y a pas de refuges. Et quand on fait des ascensions un peu longues, on se retrouve forcés de bivouaquer en montagne.
Mais on peut aussi imaginer plein d’autres choses. Si on avait par exemple des clients moins aptes à porter des charges un peu lourdes, pourquoi ne pas intégrer dans la cordée un membre dont le rôle serait d’aider à porter le matos ? L’idée relève encore de l’initiative individuelle, il faudrait l’étudier sous l’angle économique ou des assurances notamment, mais on peut très bien y réfléchir. L’objectif étant avant tout de permettre à des publics ayant des freins physiques - une famille, une personne à mobilité réduite – d’accéder à la montagne ; comme on le fait déjà d’ailleurs en randonnant avec un âne par exemple.
De même y a-t-il beaucoup de réflexions au sujet de la réouverture des refuges, en collaboration bien sûr avec la FFCAM (Fédération française des clubs alpins et de montagne). On l’espère pour courant juin, de manière progressive et certainement différente des conditions habituelles. Peut-être devra-t-on venir avec son propre sac de couchage ? Peut-être y aura-t-il juste un gardien et aucun hébergement. Et, pourquoi pas de la restauration à emporter ? Dans tous les cas, il y a une vraie volonté de ne pas laisser les refuges vides cet été, mais avec beaucoup de prudence.
Au final, ce qui est étonnant c’est que toutes les réflexions que nous venons d’évoquer rejoignent des solutions déjà envisagées, bien avant la crise du Coronavirus. Mais elles étaient plutôt en lien avec l'urgence climatique. En ce moment, on a l’impression que le temps long et le temps court se rejoignent. Les solutions que nous proposons pour le temps court, l'épidémie, sont les mêmes que celles que nous avions identifiées pour répondre aux problématiques de temps long, à savoir le réchauffement climatique.
Redécouvrir les richesses locales sans aller très loin, oser sortir des sentiers battus. C’est ça qui est intéressant aujourd’hui. Ainsi quand on part en montagne en consommateur, on passe à côté de l’essentiel. Mais si on y va différemment, ça vous transforme. Petit à petit, c’est ce qui va nous permettre d’opérer les changements profonds dont nous avons besoin pour nous adapter aux changements climatiques et diminuer notre impact sur notre environnement.
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