Traversée des Pyrénées, Via Alpina ou encore Pacific Crest Trail… Une fois lancés sur les milliers de kilomètres de ces randonnées qui font rêver plus d’un d’entre nous, difficile imaginer abandonner – souvent par peur de décevoir, les autres et soi-même. Pourtant, il n’y a rien de mal à cela, explique notre journaliste qui retrace ici son expérience sur l’Arizona Trail, un périple de 1300 km, du Mexique à l’Utah.
"Ne jamais abandonner à la suite d'un mauvais jour", l'adage est bien connu. Pourtant, le jour où je renonce sur l'Arizona Trail, je me sens forte, le paysage est magnifique et le sentier n'a jamais été aussi tranquille, malgré d'intenses montées et descentes sur une trentaine de kilomètres.
Cependant, j'ai quelques petits problèmes de peau et ce, depuis les premiers jours de mon périple. Tout a commencé avec une éruption cutanée aiguë au niveau des jambes et des mains. Toutes les deux heures, j'applique sans relâche de la crème solaire, sans grand succès : en quelques jours, l'inflammation rougeâtre s'est transformée en un véritable urticaire sur mes jambes, ma poitrine et mes doigts.
Puis c'est au niveau du short que ça empire. Au bout des 160 premiers kilomètres, des irritations, dues sans doute aux coutures et aux frottements avec le sac, se transforment en plaies suintantes. J'achète alors divers gels, pommades et crèmes, mais rien n'y a fait. Au point que, pour en atténuer les pires symptômes, je passe à la marche en pantalon, nettement plus confortable.
En raison d'obligations familiales, je n'avais de toute façon pas prévu de terminer l'Arizona Trail (AZT) d'une seule traite. Je visais plutôt la ville de Flagstaff, avec l'intention de terminer les quelque 300 derniers kilomètres à l'automne, dans un deuxième temps, donc. Certes, mes problèmes de dermato m'inquiètent un peu, mais certainement pas assez pour me donner envie d'abandonner mon objectif.
Jusqu'à cette nuit, où incapable de dormir pour la troisième fois consécutive à cause des brûlures causées par mes diverses infections cutanées, j'ouvre mon appli GPS, aux alentours des 2 heures du matin, pour voir à quoi ressemblera le dénivelé du lendemain. À environ 25 kilomètres de mon campement actuel, je remarque que le sentier croise une route. « L'occasion d'aller en ville et d'essayer de soigner ma peau pendant un jour ou deux », me dis-je.

J'éteins mon téléphone et me tourne dans tous les sens, veillant à ce qu'aucune matière - de mon pantalon à mon sac de couchage - ne vienne s'accrocher sur ma peau suintante. Une autre heure passe. Je rallume à nouveau mon téléphone et regarde la carte. Il ne faudrait pas faire beaucoup d'efforts pour rejoindre une ville dotée d'un aéroport ou d'une gare. « Et si je m’arrêtais avant Flagstaff ? »
"Mais si j'abrège ma rando, que me restera-t-il de tout ça ?"
Ce n'était pas mon plan initial mais après tout, personne ne me force à rester sur ce sentier. Oui, j'aime être sur l'AZT, je me sens forte et en forme, mais je ne me sens pas non plus obligée d'atteindre Flagstaff à tous prix. Pendant les minutes suivantes, je n'ai de cesse d'y penser. Et je n'arrive toujours pas à dormir.
Au moment où l'aube éclaire les murs de ma tente, j'ai un plan. Je ne suis pas obligée d'atteindre Flagstaff, ce but fixé de façon totalement arbitraire. J'ai le droit de rentrer chez moi, sans avoir à considérer mes quelques centaines de kilomètres de randonnée comme un échec. Et si je me focalisais plutôt sur ces accomplissements et que je m'en contentais ?
Cette réflexion, peut-être guère éclairante pour certains, me conduit à une importante décision. Depuis toujours, je fais en sorte que ma capacité à souffrir fasse partie de ma personnalité. Je compense mes capacités manquantes par ma ténacité et ma détermination. Mais si j’abrège ce voyage, que me restera-t-il de tout ça ? Je fais mes bagages aux premières lueurs du jour et quitte le camp, mon esprit s'emballant à l'idée de devoir faire un choix d'ici les prochaines 15 kilomètres. Je sors alors mon téléphone, submergée, non loin des larmes. Je n’arrive pas à définir ce que je ressens.
Qui suis-je sans mes succès ? Que dois-je faire ? Je rédige alors un message à l'intention d'un de mes amis qui doit être encore en train de dormir à deux fuseaux horaires de là. Je fixe l'écran jusqu'à ce qu'un point d'exclamation rouge se matérialise : pas de réseau. Si je ne me sentais pas aussi désespérée, je pourrais en rire. Je suis seule.
"Au final, je me demande ce que je prouve exactement"
D'aussi loin que je me souvienne, j'ai toujours eu une mentalité de "dure à cuire". Je me relevais immédiatement après avoir cassé mon VTT ou après une chute en pleine ascension, prouvant que l'impact ne m'avait pas affectée. Mon premier réflexe étant toujours de prouver que rien ne me touchait, de montrer que j'allais bien avant de vérifier par moi-même si c'était bien le cas. Sur les sentiers, cela s'est traduit par moins de chutes, par plus de résistance. Au final, je me demande ce que je prouve exactement avec ça. Que je suis plus forte ? Plus endurante ? Que je sais mieux souffrir que les autres ? Que j’atteins toujours mes objectifs ?
Bien sûr, lorsque l’on fait de sa ténacité un pilier de son identité, on n'est plus vraiment dans le rationnel. Pour de nombreux randonneurs engagés dans ces très longs treks, il peut être plus difficile de s'arrêter que de continuer. Atteindre son objectif est considéré comme la finalité de toute démarche. Dès lors, s'arrêter prématurément est beaucoup plus compliqué.
Et si je n'atteignais pas mon objectif ? J'y pense pendant les sept heures qu'il me faut pour parcourir les 25 kilomètres jusqu'à croiser la route. Arrivée là, je trouve une voiture qui m'emmène en ville et je rentre chez moi. Que se passe-t-il ensuite ? Rien. Je mets de côté cette objectif quelque peu arbitraire, je réalise que, malgré tout, j'ai fait une rando extraordinaire et que mon amour-propre est intact !
J'espère que tous les randonneurs qui n'atteignent pas leurs objectifs initiaux, qu'il s'agisse d'un long tronçon ou de l’intégralité du sentier, se rendent compte que cela ne change absolument rien à leur valeur. Ce qui est important, c'est ce que l'on retire de l'expérience et le respect que l'on se porte. Ca a l'air évident avec un peu de recul, mais il m'a fallu beaucoup de temps pour en arriver à cette conclusion.
Article initialement publié le 17 mai 2022, republié le 12 août 2022
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