Longtemps considérée comme la période la plus sûre pour l’alpinisme, l’été est devenu depuis quelques années une saison à haut risque. Dans les Alpes, la récente succession d’éboulements, de chutes de pierres et d’accidents témoigne d’un terrain devenu de plus en plus instable sous l’effet combiné de la chaleur, de la fonte des glaces, de l’augmentation de l’isotherme 0 et de la dégradation du pergélisol. L’Italie vient d’être à nouveau touchée, mais la France n’est pas épargnée non plus, alors que nous ne sommes que début août.
Le 5 août, un important éboulement s’est produit sur la face sud du Cervin, côté italien, projetant des tonnes de roches dans une impressionnante avalanche de poussière. Aucun alpiniste n’a heureusement été blessé et la voie normale italienne, l’Arête du Lion, n’a pas été directement touchée. Mais par mesure de précaution, la Société des guides du Cervin a néanmoins suspendu temporairement les ascensions encadrées par ses guides, appelant l’ensemble des alpinistes à renoncer aux tentatives jusqu’à une amélioration des conditions de sécurité. C’est le deuxième éboulement majeur observé en quelques semaines sur le Cervin, un premier épisode ayant déjà affecté le secteur du sommet côté suisse le 25 juin. Les images du guide de montagne Harry Lauber montrant d’impressionnantes cascades d’eau dévalant les flancs du Cervin avaient largement circulé sur les réseaux. Avec un isotherme 0 à plus de 4 000 mètres, un tel phénomène témoignait d’un apport d’eau exceptionnellement important dans un environnement habituellement dominé par le gel permanent.
Depuis la mi-juin, c’est dans le massif du Mont-Blanc que les accident s’enchaînent aussi. Le 13 juin, deux alpinistes d’une trentaine d’années se faisaient emportés sur près de 300 mètres par une chute de pierres sur l’arête Kuffner du Mont Maudit, un itinéraire d’alpinisme culminant à 4 465 mètres d’altitude. Le même jour, côté italien du massif, un skieur-alpiniste de 56 ans a trouvé la mort après le déclenchement d’une plaque de neige sur l’éperon de la Brenva, vers 4 100 mètres d’altitude.
Un mois plus tard, le 15 juillet, c’est dans le couloir du Goûter sur la voie normale du Mont-Blanc, que deux alpinistes perdaient la vie après avoir été touchés, eux aussi, par une chute de blocs rocheux alors qu’ils progressaient de nuit, une période pourtant choisie habituellement pour limiter les risques liés au réchauffement diurne. Ce couloir, surnommé depuis longtemps « le couloir de la mort », reste l’un des passages les plus redoutés de l’ascension du Mont-Blanc. Et si, entre 1990 et 2017, il a été le théâtre de 102 décès et de 230 blessés, la chaleur et la sécheresse exceptionnelles de cet été accentuent encore sa dangerosité.
Une nouvelle alerte est venue hier du glacier du Tour, près de Chamonix. Une alpiniste russe d’une soixantaine d’années, partie seule sur le glacier, a été retrouvée jeudi 6 août sans vie au fond d’une crevasse après d’importantes recherches menées par le Peloton de gendarmerie de haute montagne de Chamonix. Pas d’éboulis en cause cette fois, mais elle aurait traversé un pont de neige fragile, qui se serait écroulé sous son poids. Malgré l’aspect très sec de la montagne cette saison, les secours rappellent que ces pièges restent présents.
Les chiffres sont inquiétants mais ils n’ont rien d’étonnant.Depuis plusieurs années, scientifiques et alpinistes observent une évolution des conditions des parois en haute altitude. Les montagnes qui semblaient figées ne le sont plus désormais. Pour cause, le dégel du pergélisol, cette couche de glace du sous-sol présente dans les fractures des roches en terrains d’altitude. Tant qu’elle reste gelée, elle contribue à maintenir la cohésion de la roche, agisssant comme une couche de ciment. Mais avec l’augmentation des températures, les périodes de forte chaleur, les épisodes orageux qui infiltrent davantage d’eau dans les fissures et l’accélération des cycles de gel et de dégel, cette glace interstitielle devient de plus en plus instable, provoquant davantage d’éboulements.
Les travaux du géomorphologue Ludovic Ravanel, chercheur au CNRS et à l’Université Savoie Mont-Blanc, ont largement documenté cette évolution. Entre 2007 et 2024, il a analysé environ 2 500 écroulements de plus de 100 mètres cubes dans le massif du Mont-Blanc. Ses recherches montrent que le phénomène évolue non seulement sur la fréquence mais aussi sur le volume des éboulis. Les chutes de plusieurs dizaines de milliers de mètres cubes, autrefois exceptionnelles, deviennent plus fréquentes, et les scientifiques estiment désormais possible l’apparition d’écroulements atteignant plusieurs millions de mètres cubes. Au regard des événements récents, on peut craindre que les prochains relevés couvrant la période 2025-2026 viendront confirmer cette tendance. Des données qui dessinent surtout une perspective préoccupante pour les décennies à venir.
Photo d'en-tête : Meteo Aosta









