Depuis 2024, l’Empire du Milieu s’est engagé dans une course assumée au gigantisme sur le marché encore balbutiant du ski indoor. Des complexes démesurés, des investissements colossaux et une ambition claire : devenir un acteur incontournable de l’industrie mondiale du ski. Entre stratégie nationale, tourisme de masse et contraintes climatiques, la Chine redessine un paysage longtemps façonné par l’Occident... qui n’a désormais plus le luxe d’ignorer ce nouvel épicentre.
Où s’arrêtera l’expansion mondiale du ski indoor ? Fin novembre 2025, deux des plus importants acteurs européens de ce secteur ont annoncé une fusion stratégique : SnowWorld, groupe néerlandais très actif en indoor, s’est allié avec Snowcentres, leader britannique des pistes indoor. Le nouvel ensemble opérera sur douze sites répartis dans cinq pays : les Pays-Bas, le Royaume-Uni, la France, l’Allemagne et la Belgique. L’objectif est d’attirer plus de 4,5 millions de visiteurs et de générer plus de 120 millions d’euros de revenus. Avec cette fusion, le ski indoor européen entre dans une nouvelle ère à la logique claire : se renforcer et étendre ses parts de marché. Un modèle bien différent de celui d’il y a encore dix ans, quand chaque piste indoor fonctionnait comme un petit équipement de loisirs autonome.
En France, le principal site se situe à Amnéville, en Moselle. Inaugurée en 2005, la piste connaît divers rebondissements, entre préconisation de cesser l’exploitation en 2016 à cause de problèmes financiers et passage de mains en mains pour relancer l’activité. Après avoir été exploité par la régie municipale d’Amnéville ou le groupe Labellemontagne – un groupe spécialisé dans la gestion des stations de montagne –, le site passe finalement sous le giron de SnowWorld en 2021. Le désormais SnowWorld Amnéville, nom officiel, possède l’une des plus grandes pistes d’Europe avec ses 620 mètres de long et 35 mètres de large.
300 millions de Chinois sur les skis d'ici 2030 ?
Globalement, la France est assez en retrait sur le marché européen du ski indoor. Et pour cause, le pays mise historiquement sur un réseau montagneux structuré autour des Alpes, des Pyrénées, du Massif central et des Vosges en adéquation avec les saisons naturelles. Le ski outdoor est la norme dans l’Hexagone, contrairement aux Pays-Bas, à la Belgique, au Royaume-Uni ou à l’Allemagne, des pays plutôt plats. Chez nous, les investisseurs rechignent à s’engager sur des pistes indoor qui demandent un investissement initial important et des coûts d’exploitation élevés, surtout avec un environnement montagnard assez accessible.
À l’autre bout du monde, les Chinois rigolent sans doute devant le site d'Amnéville, présenté comme « l’une des plus grandes pistes européennes ». Depuis les Jeux olympiques d’hiver 2022, à Pékin, l’Empire du Milieu s’est en effet lancé dans une course au gigantisme dont l’ambition dépasse de loin le simple centre de loisirs. Dans une économie où les projets d’envergure servent de démonstration de puissance technologique, un dôme gigantesque est un signal politique fort... de surcroît très rentable. Dans les mégapoles chinoises, les projets “neige” fonctionnent comme un accélérateur foncier ; le cocktail loisirs-shopping-hôtellerie, assurant aux investisseurs une rentabilité rapide. C’est donc bien sur une “ice and snow economy” que le gouvernement chinois mise. Evaluée à 1 500 milliards de yuans d’ici 2030, elle viserait 300 millions de pratiquants de sports d’hiver en Chine. Objectif ? Démocratiser le ski auprès de populations urbaines éloignées des montagnes et stabiliser la fréquentation en supprimant les saisons : une station indoor n’a ni avalanches, ni redoux, ni manque de neige. La solution est toute trouvée : des sites gigantesques, à l’échelle d'un population de près de 1,5 milliard d'habitants, dont 67,5 % d'urbains.
Ouvert en septembre 2024 près de Shanghai, le Shanghai L+Snow Indoor Skiing Theme Resort détient aujourd’hui le record mondial d’aire couverte, certifié par un Guinness World Record : un complexe de plus de 350 000 m², dont près de 100 000 m² consacrés au ski et aux activités neige. Plus qu’une station indoor, c’est une destination touristique à part entière avec hôtels, restaurants et attractions diverses, conçue pour attirer des millions de visiteurs, y compris ceux qui ne skient jamais en extérieur. Quelques mois plus tard, un autre géant annonçait son ouverture progressive : Huafa Ice & Snow World, à Shenzhen. Il est immédiatement crédité par les autorités locales du titre de "plus grande station de ski indoor au monde" — avec ses 5 pistes FIS, près de 450 m de longueur et 83 m de dénivelé.
L'Australie et en Nouvelle-Zélande gagnées par la fièvre du ski
Mais la Chine ne compte pas s’arrêter à son territoire, elle entend bien devenir la première puissance mondiale du ski indoor. Et elle s’en donne les moyens. Elle a déjà exporté son modèle en Australie et en Nouvelle-Zélande. Chez les Australiens, un projet majeur a été signé à Penrith, à l’ouest de Sydney. Cette première station de ski indoor, dont l’ouverture est prévue en 2028, contiendra une piste de 300 mètres de long, des hôtels haut de gamme et des restaurants. Objectif : 1,3 millions de visiteurs par an. Derrière le projet, on retrouve Sunac-BonSki, le géant chinois spécialisé du ski indoor.
Chez le voisin néo-zélandais, la Chine n’est pas à un stade aussi avancé. La Nouvelle-Zélande ne possède à ce jour qu’une piste indoor, Snowplanet à Silverdale, un village à 30 kilomètres d’Auckland. Mais aucun doute sur le fait que les choses vont changer. NZSki, l’un des principaux opérateurs des sports de neige dans le pays, et Sunac-BonSki ont signé un partenariat stratégique début décembre. Selon la presse locale, il s’agit de l’un des accords internationaux les plus importants de l’histoire de l’industrie du ski en Nouvelle-Zélande. Entre cette signature et le lancement d’un chantier pharaonique de complexe indoor, il n’y a qu’un pas.
Un bilan carbone digne d’industries lourdes
Cette course au ski indoor et surtout au gigantisme n’est évidemment pas sans conséquence environnementale. Maintenir de tels complexes à une température négative, parfois dans des zones subtropicales, demande une consommation énergétique colossale. Le SnowWorld Amnéville, par exemple, est à -5°C toute l’année grâce à de nombreux systèmes de réfrigération. Une telle température étendue à un complexe comme celui de Shanghai, avec ses 98 000 mètres carrés de surface au sol, représente des dizaines de milliers de tonnes de CO2 chaque année. La production en neige artificielle pose également problème et de manière générale la gestion de la ressource eau. Même avec des mesures écoresponsables comme des panneaux solaires ou de la récupération de chaleur et d’énergie, le bilan carbone d’une piste indoor rivalise avec celui de nombreuses industries lourdes.
Avec l’essor d’opérateurs mastodontes comme Sunac-BonSki et leur entrée sur des projets internationaux comme en Australie ou en Nouvelle-Zélande, la Chine ne se contente plus de bâtir chez elle. Elle exporte son modèle. En Europe, pour l’instant, les principaux acteurs consolident leur position, à travers la fusion de SnowWorld et Snowcenters donc. Toutefois, l’arrivée potentielle de groupes chinois sur le marché européen n’est plus purement théorique. Elle dépendra de la capacité des acteurs européens à rivaliser économiquement et de l’appétit d’investisseurs locaux qui pourraient être tentés par des capitaux étrangers.
Pomo, la Compagnie des Alpes et TechnoAlpin déjà sur le coup
En attendant, les géants occidentaux du ski ont flairé un marché juteux. Des remontées mécaniques à la neige artificielle, l’explosion du ski indoor chinois crée une opportunité inédite. Plusieurs groupes franco-italo-autrichiens jouent déjà un rôle central dans ces mégaprojets.
A commencer par TechnoAlpin, champion de la neige de culture made in Europe. Le fabricant italien est présent dans de nombreux projets chinois, dont L+SNOW, où il fournit une partie des systèmes de production de neige. Dans ces enceintes fermées, il ne s’agit pas seulement d’enneiger : il faut créer une neige homogène, dense, stable, capable de résister à des milliers de passages quotidiens et ça, l’industriel sait le faire.
Du côté des remontées mécaniques, on retrouve des géants tels que le Français Poma et l’Autrichien Doppelmayr. Les mégadômes chinois nécessitent des télésièges, des tapis et autres télécabines. Exactement comme une station alpine, mais en version compacte et hyper-standardisée. Le Monde rappelait fin 2024 que Poma faisait partie des fabricants qui voient dans la Chine un marché à très forte croissance, grâce notamment à la multiplication des installations touristiques indoor. En dix ans, la Chine est devenue en dix l’un de leurs premiers marchés mondiaux pour cet industriel, tout comme pour Doppelmayr.
Présente également en Chine, la Compagnie des Alpes. L’opérateur français, gestionnaire de domaines tels que Les Arcs, La Plagne ou Tignes, s’est associé au projet Taicang Alps Resort, un futur complexe géant qui pourrait dépasser tous les records avec une piste intérieure de 650 m et jusqu’à 190 000 m² de neige en phase finale.
Enfin, les marques de ski s'intéressent elles aussi à un marché promis à une croissance vertigineuse. Rossignol, Salomon, Atomic, Head : si aucune ne communique encore ouvertement sur des partenariats massifs avec des dômes chinois, elles savent que ces complexes ont plus d'un atout : des skieurs débutants en nombre colossal, une activité douze mois sur douze et un besoin constant de location (chaussures, skis, casques).
Pour des marques qui se battent face à la stagnation de la demande en Europe, le ski indoor chinois a tout d'une nouvelle frontière commerciale. Et même les plus réticents à s’y attaquer ne peuvent s’empêcher de regarder de près ce qui pourrait bien être le laboratoire des futures installations européennes de grande échelle. Dans un contexte de réchauffement accéléré, l'hypothèse n’est plus théorique. Mais à quel prix sur le plan environnemental ?
Zoom sur les 5 plus grandes stations de ski indoor au monde
| Pays | Surface neige | Pistes (longueur / dénivelé) | ||
| 1 | Huafa Ice & Snow World (Shenzhen) | Chine | ~100 000 m² | 5 pistes — jusqu’à 450 m / 83 m |
| 2 | L+SNOW Indoor Skiing Resort (Shanghai) | Chine | ~90 000 m² | 3–4 pistes — 460 m max |
| 3 | Taicang Alps Resort (phase 2, en projet) | Chine | ~190 000 m² (prévision) | 650 m (prévu) |
| 4 | Wanda Harbin Indoor Ski | Chine | ~80 000 m² | plusieurs pistes courtes |
| 5 | SnowWorld Landgraaf | Pays-Bas | ~35 000 m² | 520 m / ~50 m |
Données publiques 2024-25, ces chiffres pouvant évoluer. Toutes les stations assurent ouvrir 365 jours par an.
La suite est réservée aux abonnés
- Accédez à tous les contenus d’Outside en illimité. Sans engagement.
- Votre contribution est essentielle pour maintenir une information de qualité, indépendante et vérifiée.
- Vous pouvez aussi acheter cet article pour 1€









