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Everest

Le sommet de l’Everest n’est pas atteint ? Le guide gagne en justice face à son client mécontent

Cordée ascension Everest

Frederick Reimers Frederick Reimers

  • 3 janvier 2022
  • 6 minutes

L’affaire était exceptionnelle, et depuis un an le procès était suivi de près aux Etats-Unis mais aussi outre Atlantique : en 2020, Garrett Madison, guide de haute montagne spécialiste de l’Himalaya, se voyait poursuivi par l'un de ses clients. Motif : il avait annulé une expédition, considérant qu’elle était trop dangereuse, compte-tenu des conditions d’enneigement. Or un accord signé stipulait que, dans ce cas, le client n'avait droit à aucun remboursement, et qu’un guide devait avant tout garantir la sécurité des personnes dont il avait la charge, sans crainte des poursuites judiciaires. Un verdict qui devrait faire jurisprudence. Explications. 

En septembre 2019, le guide himalayen Garrett Madison a annulé une tentative d’ascension de l’Everest : un sérac en suspens au-dessus de l'itinéraire prévu rendant l’expédition trop dangereuse, expliqua-t-il alors à ses clients. Mais quelques mois plus tard, en mars 2020, l'un d'entre eux, Zac Bookman, a entrepris de le poursuivre, exigeant pas moins 100 000 dollars pour rupture de contrat et fraude. En réponse, le guide a intenté une contre-poursuite visant à obtenir un jugement déclaratoire l’absolvant de tout préjudice. Garett Madison a mis en avant le fait que son client n'avait droit à aucun remboursement, tout simplement parce qu'il avait signé une renonciation reconnaissant qu'accéder au sommet n'était pas garanti si des conditions imprévisibles ne le permettaient pas.

Après plus d'un an de bataille juridique, les deux parties ont réglé leur différend fin décembre, devant un tribunal de Seattle, dans l’Etat de Washington. Zac Bookman se voit contraint d’accepter la sentence : sa demande de remboursement n’est pas recevable.

Garrett Madison et Zac Bookman
Le guide de haute-montagne Garrett Madison (à gauche) et Zac Bookman, le CEO de OpenGov (Photos: Garrett Madison / Creative Commons. OpenGov / Nader Khouri)

L'accord signé à l’issue du procès stipule clairement que "Madison Mountaineering (l’agence de Garrett Madison, ndlr) et Garrett Madison sont les "parties dominantes" et les "parties gagnantes"". Le tribunal a effet pris en pris en compte que "la peur des poursuites judiciaires et les répercussions financières de celles-ci pouvaient entraîner des blessures, des maladies et des décès chez les clients, les guides, les Sherpas et les autres professionnels de la montagne".

Aux Etats-Unis, mais pas seulement, l’affaire avait fait la une de la presse, car au cœur de l’histoire, se trouvait un conflit d’intérêt entre un client fortuné, mettant en avant une obligation de résultat, et un guide gérant une expédition sur l’un des sites les plus dangereux de la planète. Suite au jugement du tribunal de Seattle, c’est donc un soulagement dans le milieu de la montagne. "En fait, ce que nous craignons tous dans le secteur, c’est que nous  soyons poursuivis en justice chaque fois que nous prenons une décision qui déplaît à un client", explique Guy Cotter, PDG de la société néo-zélandaise "Adventure Consultants". D’autant, poursuit-il, qu’on sait que "parmi les clients type sur l'Everest, on a toujours compté des PDG et des flambeurs qui pensent que c’est à eux d’imposer leurs décisions en montagne."

Garrett Madison, qui a conduit plus de 70 clients au sommet de l'Everest, n’a pas tardé a réagir à cette bonne nouvelle: "C'est une grande victoire pour moi et mon agence et plus largement pour toute l’industrie du guidage ", a-t-il déclaré. "Les chefs d'expédition doivent pouvoir prendre la décision qu'ils pensent être la meilleure et la plus sûre, même si cela a pour conséquence que le client ne puisse pas atteindre le sommet et qu’il soit mécontent. » De son côté Zak Bookman, contacté par Outside, n'a pas répondu à nos demandes de commentaires.

Kilian Jornet et Andrzej Bargiel renoncent au sommet, eux aussi

En septembre 2019, sur l’Everest, plusieurs groupes d'alpinistes, outre l'expédition commerciale de Garrett Madison, ont été stoppés par l’énorme sérac qui pendait à près de 900 m au-dessus de la voie. On estimait sa taille à celle d'un immeuble de 15 étages. Soit bien plus qu'un bloc de glace similaire qui s'était effondré sur la même zone en avril 2014, tuant 16 Sherpas qui travaillaient sur la cascade de glace du Khumbu, entre le camp de base et le camp I. Parmi ceux qui ont renoncé à leur tentative de sommet cette année-là figurent également deux pointures. Kilian Jornet et Andrzej Bargiel, skieur alpiniste polonais qui, on s’en souvient, avait réalisé quelques mois plus tôt la première descente à ski du K2. Il espérait alors réaliser un exploit similaire sur l'Everest. 

Comment ont réagi alors les clients de Garrett Madison ? Deux d’entre eux sont rentrés chez eux, tandis qu'un troisième a accepté une « expédition de consolation » pour l'ascension de l'Ama Dablam (6811 m). Zak Bookman, lui, a refusé deux offres : une autre tentative de sommet cet automne-là et même une place dans une expédition sur l'Everest la saison suivante, préférant prolonger son séjour au camp de base avec Garrett Madison, histoire de voir si le sérac allait tomber et libérer la voie pour une tentative de sommet. Au bout de huit jours d’attente, l'homme d'affaires a pris l'avion pour rentrer chez lui, à condition que son guide reste au camp pour voir si le danger se levait. Or personne n'atteint le sommet de l'Everest à l'automne 2019, et le sérac ne s’effondra qu'entre octobre 2019 et novembre 2020.

Mais Zak Bookman n’attendit pas pour demander justice. En mars 2020, il intenta en Californie un procès à Garrett Madison en demandant 100 000 dollars pour rupture de contrat, alléguant que son guide lui avait promis oralement un remboursement de son expédition. Il affirma également que Garrett Madison avait délibérément sabordé l'expédition parce que l'un de ses clients n’était pas au niveau physiquement, ce qui l'aurait démotivé à l'heure de tenter l'assaut vers le sommet. Curieusement Zak Bookman n'a jamais mentionné la question du sérac dans son dossier. Pourquoi ? Parce que cette histoire de sérac n’est « qu’un prétexte », nous a-t-il expliqué en 2020 lors d’une interview. "Il y a des séracs suspendus partout sur la paroi ouest de l'Everest », a-t-il poursuivi. » C'est comme dire qu'on ne peut pas marcher dans la forêt parce qu’un arbre risque de tomber."

Or Garrett Madison nie lui avoir proposé le moindre remboursement, aussi en août 2020, a-t-il intenté une action en justice, mais à Seattle, dans l’état de Washington. L'accord conclu en décembre dernier dans cet état, règle donc ce litige. Car la plainte de Zak Bookman, ouverte en Californie, a été rejetée en septembre 2020 au motif qu'elle aurait dû être déposée dans l'état de Washington, où "Madison Mountaineering" est constituée en société. Démarche que l’homme d’affaires n'a jamais tentée par la suite.

Le jugement est accablant pour Zak Bookman :  il rappelle en effet qu’à la signature de son contrat, il avait "assumé les risques météorologiques, de sécurité et autres" liés à ce type  d’expédition et qu’il n'avait donc pas droit à un remboursement. Par ailleurs, l’homme d’affaires s’est vu notifier que son avocat "n'aurait pas dû utiliser la phrase 'les Sherpas experts et les ice doctors (Sherpas ouvrant la voie en début de saison, ndlr) étaient clairement paresseux et inefficaces'", allégation qui figurait dans une lettre du 21 janvier 2020 demandant un remboursement. En octobre 2020, Garrett Madison nous a déclaré qu'à eux tous, les membres de l'équipe de Sherpas qu'il avait engagés avaient 100 sommets de l'Everest à leur actif et qu’il les considéraient comme des amis. « Affirmer que l'un d'entre eux est paresseux est offensant", dit-il.

Everest icefall
(Dariusz Bogumil)

Déjà deux affaires similaires, aucune n'a donné tort aux guides

"La sentence est de toute évidence une bonne chose pour Garret Madison comme pour toute l'industrie du guidage", commente Leah Corrigan, avocate comptant parmi ses clients plusieurs grands noms de l’outdoor. Mais il n’aura sans doute pas étonné son confrère, James Moss.  L’avocat, auteur de « Outdoor Recreation Insurance, Risk Management, and Law » (analyse de la gestion du risque dans l'industrie de l'outdoor, ndlr), explique en effet que deux autres litiges ont déjà générés par des clients cherchant à se faire rembourser par des guides de l'Everest. Aucun n'a abouti. "Si le contrat du guide est bien rédigé, il stipulera que le guide a le droit d'annuler le voyage en raison de conditions dangereuses", dit-il. Ce qui est intéressant dans cet accord, précise James Moss, c'est qu'il a été "rédigé non pas pour le tribunal, mais comme un communiqué de presse. Il est destiné à dissuader d'autres poursuites similaires".

Interviewé par Outside, Garrett Madison explique qu'il n'avait pas d'autre choix que de se battre contre la poursuite de Bookman : débourser 100 000 $ l'aurait ruiné. Les guides des plus hauts sommets du monde ont la réputation de réaliser de faibles marges en raison du coût élevé des permis, de l'équipement des camps de base, des Sherpas et des frais liés aux autres membres du personnel indispensables à l’expédition. (Précisons que le Garrett Madison fait actuellement face à un autre procès de la part d'un client d'une expédition sur le K2. A l'été 2019 ce client affirme que le guide lui aurait facturé des frais supplémentaires inutiles et aurait ensuite annulé prématurément une tentative de sommet).

Garrett Madison et son équipe juridique expliquent également qu'ils se sont sentis tenus de défendre les communautés de Sherpas et de guides. "Nous étions particulièrement préoccupés par les conséquences que ce type de procès pourrait avoir pour les Sherpas", commente Doug Grady, l'avocat de Garrett Madison, dans un communiqué. A noter que le cabinet de Doug Grady, Baker and Hostetler, a pris en charge l'affaire à titre gracieux (ainsi que l'action en justice du client de K2). "Les Sherpas supportent la majeure partie du fardeau de l'escalade et prennent souvent les plus grands risques", a-t-il poursuivi. "C'est une chose qu’ils prennent sciemment ces risques en tant que professionnels de la montagne rémunérés, c'en est une autre que le système juridique américain crée des pressions malsaines qui rendent leur travail encore plus dangereux ».

L’avocat a également mentionné que des procédures d'arbitrage, réglant les désaccords entre les guides et leurs clients, seraient à l’étude afin d’éviter à l'avenir les poursuites judiciaires. "En regardant le Western Cwm depuis le camp de base de l'Everest, absolument personne ne devrait songer à des poursuites judiciaires", a-t-il conclu.

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