« Il semble sorti des rêves les plus fous, l’Everest, ce géant brutal » écrit George Mallory, l’un des premiers alpinistes anglais à avoir côtoyé cet intimidant sommet de 8848 mètres. Cent ans plus tard, The Alpine Club, le club anglais d'alpinisme de renommée internationale - créé en 1857 c'est le plus ancien au monde - célèbre ces premières expéditions novatrices à travers l'exposition "Everest : by Those Who Were There" ("Les pionniers de l'Everest") qui regroupe une sélection unique de photos, de documents et d’objets, longtemps restée dans ses archives.
Au Mont Everest est souvent associé un nom et une date : Edmund Hillary, 1953. Bien souvent, on fait commencer l'histoire du toit du monde à la première ascension de cet alpiniste néo-zélandais - accompagné du sherpa Tenzing Norgay. Cependant, trois décennies furent nécessaires pour conquérir l'Everest... ce qui reste rarement en mémoire. Heureusement, les milliers d'archives du très select "Alpine Club" et les recherches intensives de l'équipe dirigée par Barbara Grigor-Taylor nous font découvrir une histoire assez méconnue, celle des premières expéditions à s'être aventurées dans une région inhospitalière.
À la fin du dix-neuvième siècle, pour les peuples himalayens, l’Everest, c’est Chomolungma, la déesse mère du monde. En Occident, ce n’est qu’un nom sur une carte, Peak 15, sommet à cheval entre le Népal et le Tibet, baptisé Everest et identifié comme la plus haute montagne du monde quelques années plus tard par des groupes de scientifiques.
En 1904, à une époque où l’empire britannique est le maître du monde, Francis Younghusband, président de la Royal Geographical Society (société savante londonnienne qui a contribué au financement des expéditions vers l'Everest), obtient du Dalaï-Lama quelques droits d’accès au Tibet, pays profondément isolationniste. Pour l’Angleterre, le véritable enjeu de ce sommet est d’arriver les premiers sur le toit du monde. Ayant échoué à conquérir les extrêmités nord et sud du globe, l'Everest représente pour eux "un troisième pôle". Après la Première Guerre mondiale, des expéditions au départ de Darjeeling, au nord des Indes britanniques, explorent une région encore inconnue.
1921, « quitter la carte »
En 1921, on a pleinement conscience que les principales contraintes de ce projet sont physiologiques et logistiques. En elle-même, l’escalade n’est pas complexe, sauf qu’elle se déroule à plus de huit mille mètres d’altitude. Pour les alpinistes habitués aux sommets des Alpes ne dépassant pas les quatre mille mètres, la chaîne de l’Himalaya est un nouveau monde. Selon George Mallory, après le monastère de Rongbuk, dernière habitation permanente à vingt-cinq kilomètres de l’Everest, ils ont l’impression de « quitter la carte ».
Sous la direction de l'explorateur britannique Howard Bury les premiers pionniers qui osent défier la divinité tibétaine parcourent d’abord les glaciers pour déterminer une voie vers le sommet, reconnaître et cartographier le terrain. En fin d’expédition, ils atteignent le col Nord (7020 m) identifié comme la clé menant au sommet. C'est une avancée considérable.





1922, l’Everest connaît ses premiers morts
Dès leur arrivée, en 1922, les alpinistes fixent leur ultime camp au col Nord. Ralentis par le mauvais temps, ils se lancent vers sommet. À une époque où les médecins déclarent que passer une nuit au-delà de 7000 mètres d’altitude est mortel, ces entreprises sont héroïques. D’autant que leur équipement est rudimentaire, les vêtements sont « totalement inadaptés. Ils laissent passer le vent. "Nous avons des bottes en peau de mouton et portons presque tous des costumes Knickerbocker, des sous-vêtements en laine et des pyjamas flanelle", raconte John Morris, alpiniste membre de l’expédition. Côté nourriture, ils ne possèdent aucune connaissance en nutrition mais ne manquent de rien, des ravitaillements sont organisés. Seul souci, les réchauds Primus ne fonctionnent pas à haute-altitude. Résultat, fin mai 1922, à plus de 8000 mètres, les alpinistes ont mangé du chocolat, des raisins secs et des confiseries, sans pouvoir boire de boisson chaude.






Ces conditions n’empêchent pas Charles Granville Bruce et George Ingle Finch, respectivement alpiniste et physicien, d’atteindre l’altitude record de 8350 mètres grâce à l’innovation de l’époque : l’utilisation de l’oxygène qui suscitera de nombreux débats éthiques. « Sans aucun doute, l’oxygène nous a sauvé la vie » livre George Ingle Finch dans son autobiographie publié en 1960. Mais découverte récente rime souvent avec imperfection. Ces appareils, très lourds, étaient souvent défectueux. Lors de leur tentative, les alpinistes auront besoin de douze porteurs.
Quelques jours plus tard, sept sherpas perdent la vie sous le col Nord dans une avalanche. Première tragédie sur le toit du monde. L’Everest connaît ses premiers morts.



1924, ont-ils atteint le sommet ?
En 1924, le nuage d’incertitudes se dissipe : les équipes expérimentées connaissent les montagnes et possèdent de l’oxygène en quantité. Suivant l’itinéraire prévu, les alpinistes établissent une nouvelle fois leur camp de base dans la vallée du Rongbuk et une série de camps intermédiaires jusqu’au col Nord. De violentes tempêtes de neige les poussent à passer plusieurs semaines à 6000 mètres, parfait pour l’acclimatation. Le sommet semble désormais atteignable.
Après avoir établi une série de camps sur l’arête reliant le col Nord au sommet, les alpinistes Howard Somervell et Edward Norton vont jusqu’à 8572 mètres sans oxygène, un record ! Deux jours plus tard, George Mallory, obsédé par cette montagne depuis 1921, accompagné du jeune Andrew Irvine se lancent dans une autre tentative. Aux alentours du sommet, sur l’arête nord-ouest, vers 8600 mètres, ils disparaissent à jamais dans une tempête de neige. Presque une décennie plus tard, en 1933, on retrouvera le piolet d’Irvine, objet authentique que l’on peut admirer lors l’exposition londonienne, symbole d’une énigme encore présente qu’Odell, le photographe de l’expédition, dernière personne à voir les alpinistes le 8 juin est le premier à formuler : « Le Mont Everest vient-il d’avoir été gravi ? Une question sans réponse parce que sans preuve … Personnellement, je pense qu’il est très probable que Mallory et Irvine aient réussi », dira-t-il.
En 1999, le corps gelé de Mallory sera retrouvé à quelques centaines de mètres du sommet par un alpiniste américain. A-t-il perdu la vie à la montée ou à la descente après avoir réussi ? Le mystère reste total et continue de faire couler beaucoup d'encre.



L'exposition vue par Barbara Grigor-Taylor, conservatrice
Un an de travail fut nécessaire pour retracer l'histoire authentique de ces expéditions où le bravoure a cotôyé l'innovation. Derrière ce long travail d'archives, l'équipe dirigée par Barbara Grigor-Taylor, bibliothécaire honoraire, propose une exposition regroupant des photographies, des documents et des objets inédits utilisés par les alpinistes de l'époque - un vieux masque à oxygène, le piolet d'Irvine ou encore les extraits de journaux de Mallory - sont une réelle plus value apportant le réalisme nécessaire pour se plonger dans l'histoire de ces premières ascensions audacieuses.
D’où est née l’idée de cette exposition ? Avez-vous eu beaucoup d’archives à traiter ?
C’est un projet qui date des premiers mois de 2020 : nous voulions marquer le centenaire de la première expédition à l’Everest. Et grâce à la situation sanitaire actuelle, j’ai pu passer une année entière à préparer l’exposition. La collection de The Alpine Club, le plus vieux club d'alpinisme au monde aux membres prestigieux regorgeait d'archives fabuleuses sur ce grand volet de l'histoire de l'alpinisme. Certains objets comme le piolet d’Irvine ou les très fragiles photos de John Noel, photographe officiel de l'expédition sont très précieux.
Accompagnée par l'archiviste honoraire Glyn Hughes et par les gardiens des photographies et artefacts, j'ai sélectionné les meilleures archives de The Alpine Club avant de rédiger le catalogue de l'exposition. Certains objets personnels des alpinistes présents lors des expéditions sont dévoilées pour la première fois au grand public. Je tiens à remercier particulièrement les nombreux bénévoles de The Alpine Club qui nous ont aidé à assembler l'exposition.
Quels sont les objectifs de cette exposition ? Éduquer le public à l’histoire de l’alpinisme ? Le sensibiliser à la montagne ? Que doit-on en retenir ?
L’idée principale est de mettre en avant l’histoire de ces montagnes à travers les récits peu connus des alpinistes qui ont été les premiers à concevoir ces aventures et à les vivre. Dès 1890, ces envies novatrices de sommets étaient présentes mais entre Première Guerre mondiale, isolationnismes tibétains et népalais, la situation géopolitique a quelque peu ralenti les choses. Notre exposition se veut fidèle aux récits livrés par les alpinistes de l'époque dans leurs carnets. Comment se sont-ils préparés ? Quels étaient leurs ambitions ? Leurs rêves ? À quelles incertitudes devaient-ils faire face ? Quels problèmes devaient-ils affronter ?
Nous voulons aussi témoigner notre reconnaissance à The Alpine Club qui pendant cent ans a fait un travail formidable de conservation de ces archives historiques pour l'alpinisme et qui a joué un rôle décisif lors de ces premières expéditions sur le Mont Everest.
Cette exposition intéresse tous les passionnés de montagne. Même si le contexte actuel complique un peu les choses, avez-vous le projet de l'exporter dans divers pays ?
Tout d’abord, nous avons choisi d’exposer à Londres car les premières entreprises sur l’Everest ont été réalisées par des alpinistes britanniques, avantagés politiquement grâce à leur empire. Pour l’instant aucun arrangement n’a été conclu avec d’autres pays mais nous sommes ouverts aux négociations. Nous serions ravis de partager cette exposition.
Pensez-vous que les ambitions des alpinistes soient les mêmes, un siècle après les premières expéditions ?
Oui je pense, même s'il se cachait sûrement des motivations différentes derrière leurs entreprises. Post-Première Guerre mondiale, la conquête des sommets était peut-être un moyen d'échapper aux horreurs de ce conflit. D'autres avaient peut-être en tête l'idée d'aller au "troisième pôle", ultime extrémité du monde qu'il restait à conquérir. Aujourd'hui, je dirais que les ambitions sont moins nationalistes, plus individualistes. Cependant, contrairement à aujourd’hui, les alpinistes n’étaient pas aussi bien préparés. Ne connaissant que les sommets des Alpes, beaucoup de choses étaient à améliorer : leur équipement, leur nourriture et leur organisation.
Se rendre à l’exposition « Les pionniers de l'Everest »
Rendez-vous du 22 juin au 17 octobre, le mardi et le mercredi de 12h à 17h30, à Londres, 55 Charlotte Road, Shoreditch, EC2A 3QF
En raison du COVID-19, les visiteurs sont priés de réserver à l’avance en envoyant un mail à admin@alpine-club.org.uk. Les visites peuvent avoir lieu en dehors de ces horaires en contactant The Alpine Club. Fermeture en août.
Découvrir le catalogue de l'exposition
Pour ceux qui ne peuvent pas assister à l’exposition en personne ou qui souhaiteraient posséder un souvenir de l’expérience, The Alpine Club a réalisé un catalogue d’exposition détaillant la collection complète, disponible à l’achat ici (23€).
Plus d'informations sur l'exposition sur le site
A lire sur l'histoire passionnante de ces premières expéditions
Les soldats de l'Everest ; Mallory, la Grande Guerre et la conquête de l'Himalaya, Wade Davis . Largement salué par la critique internationale ce récit, publié en 2016 aux éditions des Belles Lettres, part à la rencontre des hommes qui sont allés dans les régions inexplorées du Tibet. Géographes, naturalistes, meilleurs alpinistes du monde ont dû faire face à la rigueur d'un environnement jusqu'alors inconnu, guidés par l'espoir, après les atrocités vécues lors de la Première Guerre mondiale.
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