C’est la plus grande énigme de l’alpinisme : le Britannique George Mallory a-t-il, le premier, atteint le sommet de l’Everest avant de disparaître à jamais sur la montagne avec son compagnon Sandy Irvine ? Le mystère reste entier, mais avec la parution, pour la première fois en français, de ses textes de réflexion, récits d’ascension, lettres à sa femme Ruth, et de son dernier message confié à un Sherpa... c’est tout un pan de l’histoire de la conquête du Toit du monde qui s’éclaire avec la publication de "Vers l'Everest" aux Editions Paulsen. Derrière ce dandy, courageux dans l’effort et l’inconfort, cet alpiniste par passion, on découvre un écrivain. Un esthète aussi, convaincu que : « Les alpinistes n’admettent aucune différence sur le plan émotionnel entre l’alpinisme et l’Art ».
Avant de s’engager en 1924 pour ce qui sera sa dernière, et fatale, expédition sur l’Everest, on oublie trop souvent que George Mallory a fait d’autres tentatives sur le plus haut sommet du monde. Si elles ne le conduiront pas au sommet, elles auront eu l’immense mérite d’ouvrir la voie aux alpinistes qui plus tard tenteront eux aussi cette ascension. Jusqu’à la victoire, le 29 mai 1953, par Edmund Hillary et Tenzing Norgay.
En 1921, George Mallory aura été le premier Occidental à approcher le plus haut sommet du monde, à le décrire, à le photographier, et à s’élever sur ses pentes. C’est sur ses traces et ses écrits que les Editions Paulsen ont entrepris de s’aventurer dans « Vers l’Everest », paru en février dernier. Car, on le sait peu, Mallory écrivait. Des récits de ses ascensions, des textes destinés à des conférences ou à des ouvrages parus sous d’autres signatures, mais aussi de longues lettres, notamment à sa femme Ruth. Ses textes et photos racontent au plus intime ce que fut l’exploration exaltante de l’Everest.





Des récits rassemblés pour la première fois en français
« Son récit inachevé était là, éparpillé dans diverses publications jusqu’en 1924 », écrit dans la préface de l’ouvrage Charlie Buffet, formidable traducteur de l'ouvrage. « Nous l’avons rassemblé pour la première fois (il n’existe pas d’œuvres complètes de Mallory en anglais). Il faut lire ce récit comme une aventure inachevée. Et s’en emparer pour imaginer ce qu’aurait pu en être la fin, quel récit sensible cet homme en aurait fait. George Mallory nous a légué une formidable matière romanesque. »
Au fil des 12 chapitres, George Mallory, ce fils d’un pasteur anglican, proche du « groupe de Bloomsburry » (Keynes, Virginia Woolf) alpiniste élégant et lettré, passé par Cambridge, détaille sa conception de l’alpinisme : « Les alpinistes n’admettent aucune différence sur le plan émotionnel entre l’alpinisme et l’Art. Ils prétendent que quelque chose de sublime est l’essence même de l’alpinisme. Ils peuvent comparer l’appel des cimes à une mélodie merveilleuse, et la comparaison n’est pas ridicule. »
Il raconte aussi avec force détails ses expéditions alpines. Notamment la troisième ascension du mont Blanc en août 2011. Passionné, Mallory suit également de près l’évolution des techniques d’alpinisme et du matériel alors en cours dans sa critique de « Mountain Craft », de M.G.W. Young . « Il s’agit pour l’alpinisme de l’ouvrage le plus important de notre génération », écrit-il.
Sur l'Everest, tout restait à imaginer, la voie, l'acclimatation...
Mais c’est avec les chroniques de ses ascensions de l’Everest, qu’il se montre le plus passionnant. Entre lettres, récits et extraits de son journal, on comprend l’ampleur de la tâche qui attendait les alpinistes au début du XIX siècle. Pour les Occidentaux, tout restait à faire.
« D’un point de vue historique, la plus haute montagne du monde a attiré l’attention dès 1850. Au moment de commencer notre voyage en 1921, nous connaissions déjà le point de vue du géomètre ; c’était un pic triangulé, placé sur la carte ; mais du point de vue de l’alpiniste, on ne savait presque rien. », raconte George Mallory. Et c’est loin d’être facile, reconnait-il. Sur tous les plans. Son expérience en matière d’alpinisme repose alors exclusivement sur ses ascensions dans les Alpes. La communication avec les « coolies » est très difficile, pour des problèmes linguistiques évidents, leur formation aux techniques alpines quasi nulle. Et tant de choses restent à apprendre alors, et à tester, sur les limites du corps humain en très haute altitude.

Des problèmes de chaussures et d'oxygène
Au fil des récits relatant ses différentes tentatives d’ascension à partir de 1921, on voit Mallory tenter de comprendre la configuration de l’Everest, évaluer les voies possibles, l’altitude idéale du dernier camp, et toujours butter sur l’accès qui lui permettra l’ultime assaut. L’alpiniste se heurte aussi à des problèmes d’acclimatation et de matériel.
« Dans deux domaines, la prochaine expédition pourrait être mieux équipée. », écrit-il. « Il était décevant, après tant de temps et de réflexion consacrés au problème des chaussures, que rien n’ait été développé en 1922 pour remplacer les modèles bien connus de chaussures alpines. Leur grand inconvénient est qu’on ne peut pas porter de crampons avec en haute altitude, car la sangle étroitement serrée autour du pied provoquerait presque certai- nement des gelures ; des chaussures différentes doivent être inventées – ou d’autres types de crampons. Il est essentiel que les alpinistes en soient équipés pour éviter le travail de taille des marches, et l’absence de cet équipement pourrait bien les priver de la victoire sur les dernières pentes raides avant le sommet.
Cette question de chaussures n’est pas anodine, mais celle de l’appareil à oxygène l’est encore moins. Il est concevable, et je crois en aucun cas improbable, qu’un type de bouteille différent puisse être utilisé dans l’avenir, et capable de contenir plus d’oxygène pour un même poids que celles de 1922. Un gain de 50 % dans ce sens changerait tout le problème de l’utilisation de l’oxygène ».
On découvre aussi la vie du camp : les menus - soupes de pois, harengs et pruneaux - les loisirs entre lecture, dessin et conversations, les « pauses thé » bien arrosées d’alcool et surtout son éternelle fascination pour des montagnes dont la beauté ne cesse de l’enchanter.





"Temps parfait pour le job" écrit Mallory le 7 juin 1924
Après deux expéditions infructeuses, dont une où la cordée en réchappe de peu, George Mallory a 37 ans, il quitte Darjeeling avec la troisième expédition britannique vers l’Everest. Et il a le sentiment que c’est sa dernière chance de parvenir au sommet. Il n’aura pas l’occasion, cette fois, de raconter lui-même cette dernière aventure, qui s’achève tragiquement le 8 juin. C’est donc via ses derniers messages et une longue dépêche envoyée au Times qu’on a un aperçu de son état d’esprit lors des deux derniers mois de sa vie, explique Charlie Buffet.
« Le 7 juin 1924, George Mallory, installé dans une petite tente moins de 700 mètres sous le sommet de l’Everest, griffonne deux notes pour ses compagnons d’expédition. Au photographe qui doit tenter de le suivre le lendemain avec une longue-vue, il annonce qu’il partira tôt vers le sommet et qu’on pourra com-mencer à les observer dès 8 heures du matin avec Sandy Irvine sur l’arête sommitale. À Noel Odell qui doit monter en soutien, il s’excuse d’avoir laissé la tente dans un tel désordre et conclut, optimiste : ' Temps parfait pour le job. ' Ces notes de quelques lignes confiées au Sherpa qui s’apprête à redescendre vers les camps inférieurs sont les derniers messages de George Mallory. Le lendemain à la mi-journée, Odell voit les brumes se déchirer et observe deux petits points sur l’arête. Il les voit traverser une plaque de neige et surmonter un ressaut rocheux, puis les nuages se referment, la vision disparaît. Tels sont les derniers mots et la dernière image de George Mallory. »
75 ans plus tard, le 1er mai 1990, son corps, momifié, sera retrouvé à 8100 mètres d’altitude par l’alpiniste américain Conrad Anker. Quant au fameux appareil de l’expédition, qui détiendrait peut-être la preuve d’une ascension réussie, il reste introuvable. Et l’objet de mille fantasmes, récits et films...

Vers l'Everest
Georges Mallory. Editions Paulsen. 25€
Article initialement publié le 24 mars 2024, mis à jour les 10 juin 2024
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