Certains parlent de désenchantement. Et au vu des problématiques qui se multiplient dans la région, on comprend pourquoi. Surfréquentation causant des embouteillages sur la voie normale, pollution du site, recours fréquents aux hélicoptères… Une vision consumériste de l’alpinisme qui en dérange plus d’un. À juste titre. Will Cockrell, l’un de nos contributeurs, a décidé de faire un pas de recul, et en tiré un livre très documenté, "Everest Inc." Ecrit en anglais, il n'est malheureusement pas encore traduit à ce jour, mais il apporte un regard nouveau sur le sommet le plus convoité au monde. Son objectif ? Analyser l’évolution d’un business ayant mis près de cent ans à se développer. À quand remonte ce désir de commercialiser le toit du monde ? Qui en est à l’origine ? Et quelles sont les perspectives d’avenir des expéditions sur l’Everest ?
Des livres sur l’Everest, il en existe des tas. Alors quand Will Cockrell, journaliste outdoor américain ayant aussi bien contribué à Outside, Men’s Journal que GQ, nous a annoncé qu’il prévoyait d’en écrire un, on n’était pas très emballé. « Le mien sera différent » a-t-il répondu. « Il retracera l'histoire de tout le business créé par les guides sur et autour de la plus haute montagne du monde ». De quoi susciter notre attention.
Car l'histoire du business de l’Everest n’avait encore jamais été retracée à ce jour. Sauf qu’un point nous faisait hésiter sur le résultat d’un tel travail. Will Cockrell n’a jamais gravi l’Everest – et il est encore moins guide de haute montagne. Comment allait-il réussir à comprendre ce métier dans toute sa complexité ? Et, à défaut, allait-il se contenter, comme tant d'autres avant lui, de dénoncer l'exploitation des Sherpas, la destruction de l'environnement et l'encombrement d'une montagne sacrée par des néophytes privilégiés qui n'avaient pas « gagné » le droit d'être là ?
Un business façonné par la soif d’argent… et par le plaisir d’évoluer en montagne
Or, lors de ses recherches, Will Cockrell fait le choix de se concentrer sur deux grands bouleversements. Le premier – ayant eu lieu à la fin des années 1980 et au début des années 1990 – s'est produit lorsque les expéditions soutenues par les nations occidentales ont cédé la place à des voyages financés par les clients. Ces derniers se sont à leur tour transformés en ascensions guidées. Ce qui était autrefois inimaginable est devenu la norme. Cette évolution a été marquée et façonnée par des tragédies, par la soif d'argent, de publicité et de pouvoir, mais aussi par l'héroïsme et le plaisir absolu de grimper et d'évoluer dans des environnements extrêmes.
La deuxième grande transformation – actuellement en cours – est le transfert de pouvoir entre les étrangers (la plupart occidentaux) à l’origine de la création du business autour de l'Everest vers les Népalais et les Sherpas. Ces derniers étant déterminés à façonner leur avenir. Là-dessus, le travail de Will Cockrell vaut clairement le détour ! Tout simplement parce que c’est un véritable journaliste, et non un antagoniste de plus ayant des comptes à régler. Il s’est pour cela appuyé sur un millier d’interviews réalisé avec celles et ceux qui ont façonné ce business lucratif et qui en ont porté le poids. Et même dans les cas où des acteurs majeurs – notamment Jon Krakauer et Nims Dai ! – n'ont pas voulu lui parler, il a tout fait pour donner une évaluation équilibrée de leur contribution à l'histoire de l'Everest.
L’indiscutable rôle des médias
Dans son travail, le journaliste étudie également les nombreuses controverses autour de l’Everest. Telles que les tensions ethniques et économiques ayant entraîné des changements dans le business en Himalaya. Ou encore le fait que les alpinistes passent régulièrement, durant leur ascension, à côté des corps de leurs prédécesseurs.
Il met également en lumière les relations entre l’alpinisme et les médias. Un sujet délicat pour certains. Mais Will Cockrell insiste : les journaux, les magazines, les livres et les films sont également des éléments importants dans le business de l’Everest. Leur tendance à mettre en avant les décès et les catastrophes a sans aucun doute servi à l'alimenter. Car, jamais les affaires n'ont été meilleures qu'à la suite d'accidents et de drames bien médiatisés, a-t-il analysé. Car selon le journaliste, plus d'un alpiniste a tenté l'Everest... pour se démarquer des simples mortels.
Quid de la démocratisation de l’accès à l’Everest ?
Vient également une grande question : celle de la démocratisation de l’accès à l’Everest. Car une chose est certaine, l’himalayisme devient plus accessible. Ce que beaucoup considèrent comme une bonne chose en soi. De quoi développer le business de certains.
Sauf que plus il y a de gens sur la montagne, plus il y a de morts. C’est mathématique. Se pose également la question des agences low-cost. Car confier l'activité à des personnes désireuses d'accepter plus de clients pour moins d'argent – et d'embaucher par la même occasion des travailleurs de montagne moins expérimentés – n’est pas sans conséquence. Il va y avoir des morts, et des gros titres dans le monde entier, prédit l’auteur. Et ce, même si une tempête ou une avalanche majeure n'en n'est pas la cause. Ne s’aventure pas qui veut sur l’Everest, rappelle-t-il.
Will Cockrell fait le choix de conclure ses recherches sur une touche positive. L’époque des grandes expéditions pionnières, celles des Mallory, Hillary/Norgay ou Messner, pour ne citer qu’eux, sur l’Everest du siècle dernier est révolue. Ce sont désormais des alpinistes d’origine plus diverses qui foulent les pentes du toit du monde. Pour le meilleur. Et pour le pire ? À chacun d’en juger.
Le livre de Will Cockrell "Everest Inc." (en anglais) a été publié aux éditions Gallery Books. Il est notamment disponible ici (en ebook, à 14,62€)
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