C'est un projet qui divise le monde de la montagne. Inès Benazzouz, un youtubeur ayant plus de 7 millions d'abonnés, plus connu sous le nom d'Inoxtag, s'envole ce mercredi 10 avril pour Katmandou avec une idée en tête : gravir le plus haut sommet du monde, l'Everest (8848 m). Avec un an d'expérience, seulement. Un sacré défi... qui interroge à l'heure où les problématiques se multiplient dans la région : surfréquentation causant des embouteillages sur la voie normale ; pollution du site ; recours fréquents aux hélicoptères. Une vision consumériste de l'alpinisme qui en dérange plus d'un. A juste titre. Dès lors, que penser de cette ascension ? S'agit-il d'un simple coup de com' ? Ou d'une réelle volonté de tirer la jeunesse vers le haut ? Retour sur ce projet en six points clés.
« On va la monter tous ensemble, cette montagne » répète Inès Benazzouz, aka Inoxtag dans sa vidéo diffusée sur YouTube samedi, la dernière avant son ascension pour l’Everest (8848 m). Le ton est solennel. La fougue propre à l’influenceur quasi absente. Et le storytelling parfaitement maîtrisé.
« Après un an d’acharnement, de dépassement de soi, je pars enfin à l’aventure » explique-t-il, un an après avoir annoncé son "projet de vie", l’Everest. « Est-ce que c’est un rêve trop grand ? Je ne sais pas. Mais je ne me suis jamais interdit de rêver grand, les amis. Je me suis toujours dit : autant rêver grand, autant rêver impossible. Et si jamais j’échoue, au moins, j’aurais appris. Et l’apprentissage, c’est ma raison de vivre ». Il refuse depuis d’être interviewé. Mais qui est ce jeune de 22 ans, totalement novice en alpinisme, en route pour le Népal dans le but de gravir le toit du monde avec une préparation de seulement un an ? Quels sont les détails de son projet ? Et pourquoi divise-t-il autant le monde de la montagne ?
1. Qui est Inoxtag ?
Pour comprendre l’univers d’Inoxtag, pas le choix : il faut traîner sur sa chaîne YouTube. Et pour celles et ceux qui n’en n'ont pas l’habitude, l’expérience peut être… déroutante. Des miniatures tape-à-l’œil et des concepts étonnants (tels que passer sept jours seul sur une île déserte, une vidéo ayant récolté 20 millions de vues) suivis par 7,48 millions de personnes. Avec ce chiffre, le jeune Youtubeur de 22 ans a déjà accompli son rêve, annoncé en 2016, alors qu'il n'avait que 16 ans, un micro-casque trop grand sur la tête et le visage encore enfantin : « Changer le ’YouTube game’, et qui sait ? On va peut-être devenir des légendes !».
À cette époque, Inoxtag, présent sur la plateforme depuis plusieurs années déjà, diffuse des parties de Fortnite, un jeu vidéo en ligne, en direct sur sa chaîne YouTube. Et les observateurs du milieu regardent ce jeune talent monter. Son atout ? Une profonde sincérité. Ce qui le conduit peu à peu à diversifier ses contenus. Si bien qu’il va peu à peu passer des jeux vidéo au divertissement, incluant de temps en temps des défis sportifs (une transformation physique de deux mois, à base de musculation et d’une alimentation millimétrée et un 320 kilomètres à vélo (Paris-Roubaix) notamment).
2. Un reflet de la surenchère aux projets fous sur YouTube ?
L’Everest, la suite logique pour Inoxtag ? Peut-être. Certains y voient là le paroxysme d’une compétition implicite entre les créateurs de contenu. Une quête au toujours plus sensationnel, désormais loin de l’univers des jeux vidéo et des formats d’adolescents insouciants. Car pour exister dans ce milieu de plus en plus concurrentiel, il faut séduire une audience toujours plus large et se lancer dans des projets ambitieux. Avec des moyens de production qui n’ont rien à envier à la télévision. Un moyen pour YouTube de concurrencer les plateformes Amazon Prime, Netflix, Disney +.
D’autant que les défis que se lancent les youtubeurs en question ne sont pas sans danger. À la fin de sa vidéo diffusée samedi, Inoxtag liste les risques liés à son projet. « Il y a beaucoup d’accidents en montagne, que ça soit des avalanches ou des chutes de séracs, des crevasses. Ce n’est pas inévitable », poursuit-il, l’air grave. « À l’Everest, il y a tout un passage qui s’appelle ‘l’ice fall’ où tu marches sur des échelles. [...] Tout est en mouvement là-bas [...] Si tu n’as pas de chance, tu as un sérac qui te tombe dessus et tu ne reviens pas ».
Et il semblerait que la notion du risque crée une fascination malsaine chez certains internautes. Car peu après l’évocation de ces dangers, les vidéos en noir et blanc annonçant la mort prochaine d’Inoxtag se sont multipliées sur le réseau social TikTok. « C’est effrayant, certains ont envie de le voir mourir parce qu’ils n’ont jamais vu un YouTubeur décéder dans des circonstances exceptionnelles », constate le youtubeur Captain Guzman dans les colonnes du Figaro. « C’est glauque ».
3. A-t-il des chances d’arriver en haut de l’Everest ?
« Les gens me demandent si je suis prêt. Je ne sais pas quoi répondre. Ce qui est sûr, c’est que j’ai fait mon maximum, j’ai tout donné cette année » confie Inoxtag dans sa dernière vidéo. « Ma vie était rythmée par le sport, j’ai monté une quinzaine de montagnes. Je me suis donné toutes les chances […] ». Et pour cela, le youtubeur a été très bien entouré. Ce ne sont pas uniquement des entraînements. Mais une philosophie. J’ai pu prendre du recul sur plein de choses, j’ai une équipe de cracks qui m’accompagne. Des Népalais, des Sherpas »... et son mentor, le guide de haute montagne Mathis Dumas.
« Inoxtag peut réussir, oui » affirme Charles Dubouloz, alpiniste et habitué des grands exploits. « Il est bien accompagné, avec quelqu’un qui s’y connaît. Évidemment, ça reste la montagne, ça reste dangereux et il existe des risques ».
4. Gravir le plus haut sommet du monde, un exploit, vraiment ?
« Mais la voie normale de l’Everest, dans ces conditions [bien entouré, en suivant les cordes fixes et avec de l’oxygène, ndlr], c’est effectivement plus anecdotique que ce qu’on considère comme un exploit sportif » tempère Charles Dubouloz. « On parle de défi lorsqu’il faut s’entraîner chaque minute de son quotidien, quand les alpinistes y mettent leur vie depuis vingt ans et qu’ils risquent de mourir dans chacune des ascensions. La plupart des gens ne font pas la différence, alors que ce n’est absolument pas la même chose ».
Car bien que gravir le plus haut sommet du monde reste une prouesse physique et une réalisation personnelle de taille, Inoxtag, en plus de sa préparation de qualité, bénéficiera d’une logistique plus fournie que la moyenne. Ce qui lui permettra, sauf imprévu majeur, d’atteindre le sommet de l’Everest aux alentours de la mi-mai. Il sera accompagné sur la montagne par son guide français, Mathis Dumas, et une équipe de tournage composée de deux cadreurs d’altitude, un Français et un Népalais. Capital. Car si le youtubeur va se montrer absent des réseaux pendant son ascension ( une vraie détox digitale !) il entend bien en revenir avec une brassée d'images de qualité. De quoi réaliser un long documentaire, un vrai, qui devrait être diffusé à la rentrée. Un événement qu'il saura savamment orchestrer, personne n'en doute.
« Le groupe sera guidé et assisté par six sherpas, travailleurs d’altitude népalais expérimentés : trois pour Benazzouz et Dumas, trois pour les cadreurs, un taux d’encadrement très confortable, supérieur à la moyenne des expéditions commerciales sur l’Everest » précise Libération. « Dumas, guide solide, n’a jamais gravi de sommet de 8 000 mètres mais peu importe : la totalité du travail logistique et technique sera assurée par les pros népalais, tous employés de l’agence Himalaya Vision. Cette société aussi discrète qu’efficace est l’une parmi la quarantaine de structures népalaises qui assurent la commercialisation et la logistique des ascensions de l’Everest, pour un prix débutant à 35 000 euros par client ». De quoi assurer un certain confort : transfert en hélicoptère jusqu'à l'entrée de la haute vallée du Khumbu, tentes personnelles, tentes mess chauffées et meublées, wifi, cuisine à base de produits frais. Mais aussi un itinéraire soigneusement préparé par les travailleurs d’altitude, des cordes fixes, en mode grande via ferrata, des prises de décision assurées par des pros. Sans oublier de l’oxygène additionnel à partir de 7300 mètres.
« Faire l’Everest reste une réalisation personnelle incontestable, cela ne représente plus ni une performance sportive de haut niveau ni un exploit digne d’être consigné » conclut François Carrel, correspondant à Grenoble pour Libération. Alors bien sûr, il faut affronter la « zone de la mort », au-delà des 8 000 mètres, mais le taux de mortalité sur l’Everest est inférieur à 3 %. Bien en deçà de ceux du K2 (8611 m) ou de l’Annapurna (8091 m). Tous deux supérieurs à 20 %.
5. Envoyer le mauvais message, celui d’un Everest déjà sur-fréquenté ?
Les chiffres parlent d’eux-mêmes. Entre 1953, année où l’être humain l’a vaincu pour la première fois, et 1993, seules 522 personnes, pour la plupart des montagnards chevronnés, avaient réussi l’ascension du « toit du monde ». Aujourd’hui, ils sont plus de 6000.
« La fréquentation de l’Everest est désormais telle que, lors des fenêtres météos favorables, des embouteillages se créent sur la route du sommet » précise Reporterre. « Ces files indiennes représentent un danger mortel : en retardant l’avancée des alpinistes, elles augmentent le risque de se faire piéger, parfois mortellement, par les intempéries ». Et en s’entassant sur les cimes himalayennes, les visiteurs y amoncellent aussi les ordures.
« Nos montagnes commencent à sentir mauvais !» s’insurgeait récemment Mingma Sherpa, président de la municipalité rurale de Pasang Lhamu, interviewé par la BBC. Une association népalaise, le Sagarmatha Pollution Control Committee, en charge de la préservation de l’Everest, a par ailleurs estimé qu’il y a environ trois tonnes d’excréments humains entre le camp I et le camp IV. Et ce ne sont pas les seuls déchets à joncher les pentes de l’Everest.
Car à proximité des camps de base, des canettes, des bouteilles ou du matériel d’alpiniste sont abandonnés. Mais il ne semblerait pas qu’Inoxtag veuille inciter à la surfréquentation du toit du monde. C’est du moins ce que laissait entendre Mathis Dumas lorsque nous l'avons interviewé : « Il ne veut pas que tous les jeunes aillent faire l’Everest. Mais Inox, il faut savoir que plus il annonce qu’un défi est impossible, plus sa communauté lui dit qu’il ne va pas y arriver, plus ça le galvanise. Et il se dit que même s’il n’y arrive pas, ce n’est pas grave. Il vient de l’univers des jeux vidéo où les mecs s’abrutissent devant un écran. Il sort de ça et il maintenant il veut rester dans le mouvement ».
6. Alors, démarche sincère ou gros coup de com’ ?
« Si vous croyez que vous pouvez faire quelque chose, faites-le » déclare Inoxtag dans sa dernière vidéo, faisant référence à un concept, l’esprit shonen, qu’il emprunte au monde du manga. Ces derniers mettent en scène des personnages persévérants et talentueux qui se sont fixés pour objectif de devenir les meilleurs dans leur domaine, une discipline souvent martiale ou qui requiert de la force physique. Des figures incarnant une forme de nouvel héroïsme, mais aussi des stéréotypes de la masculinité. « N’écoutez pas les gens. Essayer de devenir meilleurs, essayez d’apprendre. Et si jamais vous échouez, ce n’est pas grave, vous aurez appris. Vivez à fond. Et pas à travers quelqu’un. Développez-vous des passions, apprenez, lancez-vous des challenges, des défis. Allez dehors. Allez découvrir des choses. Testez. S’il y a quelque chose que je voudrais vous transmettre, c’est ça. […] J’ai aussi envie que tu deviennes celui que tu as envie d’être ».
Un message puissant. C’est exactement pour ça que Mathis Dumas a accepté de l’accompagner. Il a vu dans la proposition du youtubeur, l’opportunité de « toucher énormément de personnes de milieux différents » en montrant une belle image de la montagne. « En un an, je l’ai vraiment vu mûrir. Il a été sensibilisé tout en étant un vecteur d’apprentissage envers sa communauté. C’était un joueur bloqué derrière les écrans avec une vie à 100 à l’heure à Paris » explique le guide. « Avant toute chose, il fallait le reconnecter à la nature et l’emmener vers l’émerveillement qu’elle peut produire. […] Et qu’il y arrive ou non, qu’il y ait un bad buzz ou non, son projet permet de passer des messages forts et on a fait en sorte que ce soit fait dans les règles de l’art avec une belle démarche derrière ».
La suite est réservée aux abonnés
- Accédez à tous les contenus d’Outside en illimité. Sans engagement.
- Votre contribution est essentielle pour maintenir une information de qualité, indépendante et vérifiée.
- Vous pouvez aussi acheter cet article pour 1€
