Voilà plus de 30 jours qu'il n'a pas plu sur l’Hexagone, un record en hiver dû à une omniprésence anticyclonique, laissant très peu de place aux précipitations et donc aux chutes de neige en montagne. Ce qui n’est pas sans conséquences. Tant sur les ressources en eau, que sur les glaciers mais aussi sur la praticabilité des itinéraires de montagne, sans parler de l'industrie du ski, nous explique Mathieu Schaer, météorologue également snowboardeur professionnel.
« Les massifs français enregistrent un déficit d'enneigement conséquent » explique le site Météo Paris. « La fin de l'hiver météorologique est pourtant la période de l'année au cours de laquelle l'enneigement est le plus haut durant l'année. Faute de précipitations depuis de longues semaines, ce n'est pas le cas. Pour les massifs du nord des Alpes, la situation de cette fin février 2023 est parmi les pires observées depuis plusieurs décennies, la faute à des chutes de neige pas assez importantes en première partie d'hiver et à une seconde partie d'hiver désespérément sèche ».
Les perspectives pour les semaines à venir ne sont d'ailleurs pas très bonnes, notamment sur les Alpes du Nord, selon le site Météo Paris. Car si les prochains jours verront le retour de l'instabilité, celle-ci va surtout concerner le sud-ouest de la France. Les Pyrénées seront donc de loin les mieux loties « avec des cumuls susceptibles d'atteindre les 50 cm dans les stations de montagne d'ici la fin de la semaine. En revanche, les chutes de neige s'annoncent bien plus maigres dans les autres massifs, atteignant tout au plus cinq à dix centimètres sur le sud des Alpes et les Alpes frontalières (encore moins sur le nord de la chaîne). Quelques centimètres tomberont aussi sur le sud du Massif Central, quasiment rien dans les Vosges et le Jura ». Afin d'en savoir plus sur les conséquences d'un tel hiver, nous avons échangé sur cette situation exceptionnelle avec Mathieu Schaer, météorologue et snowboardeur professionnel.
Pourquoi peut-on parler de « pire enneigement historique depuis l’hiver 1963-1964 » ?
Si l’on compare les niveaux de neige par rapport aux autres années, dans la plupart des régions, l’enneigement est proche des valeurs les plus basses. Les causes en sont multiples. La première : un hiver relativement doux – ce qui peut être plus ou moins vrai selon les régions. Mais si on prend l’ensemble du nord des Alpes, au-dessus de 1000 mètres on est dans les 10% des hivers les plus doux par rapport au début des relevés. S’ajoute à cela avec un hiver sec, se traduisant par très peu de précipitations – là, on est dans les 5% des hivers les plus secs. Conséquence d’un hiver doux et sec : faible enneigement. […] Autre point à prendre en compte : fin décembre début janvier, il a fait très chaud, une grande partie des précipitations est donc tombée sous forme de pluie, jusqu’à presque 2000 mètres. Un apport qui n’a donc pas amené de neige en moyenne et basse montagne.
Cette situation est-elle exceptionnelle ? Pourquoi ?
Même dans le climat actuel, on peut tout de même caractériser cet hiver très faiblement enneigé comme exceptionnel. Et si l’on se projette dans le futur, cette situation nous laisse un peu entrevoir ce qui peut arriver – à moyen terme, ça pourrait devenir des conditions d’enneigement normales […] surtout si les émissions de gaz à effet de serre continuent à ne pas être réduites au niveau global. Notons par ailleurs l’importante variabilité de la quantité de neige d’année en année. Car si les températures sont très liées au réchauffement climatique, les précipitations le sont moins – aujourd’hui, les simulations montrent plutôt que dans les Alpes, on aura tendance à avoir un excédent de précipitations sous forme de pluie, d'environ + 10%.
Cet hiver mauvais est la combinaison de deux facteurs. D'une part, l’aspect d’un hiver sec, mais ça, on ne peut pas vraiment totalement l’attribuer au réchauffement climatique ; pour l’instant en tout cas, car aucun lien n'a été prouvé avec la fréquence des précipitations. D'autre part, le fait que les précipitations tombent sous forme de pluie, et non de neige, c’est clairement dû au réchauffement climatique. […] Dans un contexte où les températures continueront d’augmenter, comme on a pu avoir à Noël où l’on a eu beaucoup de pluie, les précipitations liquides vont être de plus en plus fréquentes. Et ça, ça fait une énorme différence sur le manteau neigeux puisque la pluie va venir accélérer sa fonte. […] En résumé : la différence entre la pluie et la neige joue un rôle très important sur les quantités de neige qui perdurent pendant tout l’hiver.
Au vu des nouvelles données issues de la situation actuelle, les scénarios récemment présentés par le rapport GIEC sont-ils toujours représentatifs de ce qu’il va vraiment se passer ou faudrait-il les revoir à la hausse ?
Pour l’instant, ce sont les meilleurs que l’on puisse avoir. Mais la plus grande part d’incertitude reste de savoir quel scenario [parmi les trois proposés par la GIEC, ndlr] va-t-on venir prendre en compte. Tout dépend de la capacité de nos sociétés à mettre en place des politiques fortes de réduction des émissions de gaz à effet de serre. Ce qui résulte de plein d’autres facteurs – de la géopolitique, des individus, des entreprises et de toute cette dynamique autour des questions climatiques. Ça reste toujours très compliqué de faire une prédiction. C’est pour ça que le GIEC propose différents scénarios. […] Les modèles sont de plus en plus précis bien qu’il y ait toujours une part d’incertitude. Mais en général, quand on définit un scenario, on donne la plage d’incertitudes qui y est associée.

Quelles vont être les conséquences de ce faible enneigement ?
Concernant les ressources en eau, le problème, c’est qu’on a déjà eu une sécheresse d’été [en 2022, ndlr]. Conséquence : les nappes phréatiques étaient très basses. En règle générale, toute la neige accumulée pendant l’hiver, est redistribuée, une fois fondue, au printemps et même jusqu’au début de l’été. Or, si l’on n’a pas d’accumulation de neige, on va aggraver cet état de sécheresse. Et si l’été prochain, on fait de nouveau face à une canicule, la sécheresse sera encore plus exacerbée. L’autre problème, c’est pour les glaciers. La neige, c’est comme une couverture de protection pour les glaciers. Tant qu’il y a de la neige par-dessus la glace, le glacier, en son cœur, ne fond pas. Mais une fois qu’il n’y a plus de neige la recouvrant, dans le courant de l’été généralement, la glace, qui est aussi plus foncée, va fondre beaucoup plus vite. Et plus la neige s’accumule, plus le moment où le glacier a perdu sa couverture protectrice est tardif. Par exemple, l’été passé, on a eu une fonte record des glaciers en Suisse, de 6% en moyenne, notamment parce que l’on n’avait pas eu un hiver très enneigé et des températures très chaudes au printemps. Assez vite, même au début de l’été, les glaciers étaient déjà à nu. S’il n’y a plus de neige, le même problème peut s’opérer.
Quid de la praticabilité des courses en montagne ?
Les itinéraires glaciaires vont être plus crevassés, donc moins facilement praticables. […] J’y vois aussi des conséquences économiques, c’est dur à dire mais en général, moins il y a de neige, moins les gens vont skier, évidemment. Après, il y a des stations qui doivent probablement, même si je ne me suis pas renseigné en détail sur le sujet, avoir de la peine à maintenir certaines pistes ouvertes. L’offre des stations se voit moins grande et un peu mise à mal. […] Un hiver comme ça, sur des versants ensoleillés, sans canons à neige, fait forcément fermer des pistes.
Ouverture : Webcam Portes du Soleil, Sommet de la Grande Conche, 2133m. Mardi 21 février 2023 à 14h00
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