Ampoules, estomac retourné, douleurs musculaires, hallucinations… Sur un ultra-trail, le corps peut se dérégler de bien des manières sans que cela conduise nécessairement à l’abandon. Mais certains symptômes doivent immédiatement alerter. Quatre médecins habitués à encadrer des courses d’endurance nous aident à distinguer les douleurs presque ordinaires de celles qu’il ne faut jamais ignorer.
John Anderson avait déjà connu de sérieux passages à vide sur des ultra-trails. Mais rien de comparable à ce qu’il a vécu sur le Tor des Glaciers, l’épreuve de 450 kilomètres et 32 000 mètres de dénivelé positif, sans balisage, disputée dans la Vallée d’Aoste. Au cœur de la course, épuisé et privé de sommeil, il a soudain senti son corps lâcher. « J’ai baissé les yeux et j’ai vu mon corps disparaître, d’abord mes bras, puis mes jambes. Je ne distinguais bientôt plus rien. J’étais persuadé d’avoir atteint le nirvana, d’être devenu un pur esprit, d’avoir cessé d’exister. »
L’anecdote prêterait à sourire si John Anderson n’était pas lui-même médecin urgentiste, directeur médical de plusieurs courses d’ultra et ultratraileur expérimenté. Une double expérience qui lui a appris à distinguer un coureur simplement épuisé d’un athlète réellement en danger. « Les gens ont parfois l’air terriblement mal en point. Quand on court soi-même, on sait qu’une partie de cet état appartient simplement à l’ultra. Il faut comprendre les particularités de la médecine d’endurance pour distinguer ce qui peut être surmonté de ce qui devient dangereux. » Car le corps ne sort jamais indemne de plusieurs dizaines d’heures d’effort. Mais entre les petits dégâts inévitables, les symptômes réversibles et les véritables urgences, la frontière n’est pas toujours évidente.
1. Les pieds commencent à se désagréger
Les pieds figurent souvent parmi les premières victimes. Une simple zone d’échauffement peut devenir une ampoule, puis modifier la foulée et provoquer, par compensation, des douleurs aux chevilles, aux genoux ou aux hanches. Le plus efficace reste d’intervenir avant que la peau ne se décolle : retirer les petits cailloux, changer de chaussettes humides, sécher les pieds et protéger immédiatement la zone de frottement. Le choix des chaussures, le laçage et les soins réalisés en amont comptent autant que le traitement pendant la course.
Les ongles noirs, eux, sont généralement dus aux chocs répétés contre l’avant de la chaussure, notamment dans les descentes. Couper et limer ses ongles quelques jours avant le départ réduit le risque, tout comme l’utilisation d’une paire de chaussure suffisamment grande. Mais même avec toutes les précautions du monde, certains ongles ne franchiront pas la ligne d’arrivée.
2. Les muscles et les articulations font progressivement grève
Quadriceps détruits, genoux douloureux, dos verrouillé, ischio-jambiers contractés : plus la course avance, plus la liste s’allonge. Dans la majorité des cas, ces douleurs traduisent simplement l’accumulation de fatigue et de microlésions musculaires. Ralentir, alterner course et marche, utiliser ses bâtons ou modifier légèrement sa foulée peut permettre de continuer. Le travail musculaire en descente réalisé à l’entraînement reste l’une des meilleures protections : partir trop vite dans les premières portions descendantes se paie souvent plusieurs heures plus tard. Toute douleur n’est cependant pas anodine. Une douleur soudaine, très localisée, qui modifie fortement la foulée ou s’accompagne d’une perte de force ne relève plus du simple inconfort. Continuer peut alors transformer une alerte en véritable blessure.
3. Le système digestif se rebelle
Nausées, crampes abdominales, vomissements et diarrhées sont extrêmement fréquents sur les longues distances. Chaleur, altitude, stress, déshydratation, effort trop intense, aliments mal tolérés ou diminution du débit sanguin vers le système digestif, les causes peuvent être multiples. Pour limiter les risques, mieux vaut avoir testé son alimentation à l’entraînement et éviter les repas inhabituellement copieux ou riches en fibres avant le départ. L’intestin s’entraîne lui aussi, plus il a été habitué à recevoir des glucides pendant l’effort, plus il sera capable de les assimiler le jour de la course.
Lorsque les nausées apparaissent, ralentir, se refroidir et fractionner les prises peut aider. Certains coureurs tolèrent alors mieux une boisson énergétique, un bouillon ou quelques gorgées de soda que des aliments solides. En revanche, vomir de manière répétée, ne plus parvenir à boire ou avoir du sang dans les selles impose de consulter l’équipe médicale. La prise préventive d’antidiarrhéiques ou d’autres médicaments n’est pas anodine et ne devrait pas être improvisée en pleine course.
4. La peau brûle là où on ne l’attend pas
Sur un ultra, tout ce qui frotte finit par irriter. L’intérieur des cuisses, l’aine, les aisselles, les mamelons, le dessous de la poitrine ou encore les fesses peuvent devenir extrêmement douloureux. La transpiration, la pluie, les traversées de rivière et les vêtements humides aggravent le phénomène. Une crème antifrottement appliquée avant le départ, puis renouvelée pendant la course, permet généralement de limiter les dégâts. Il faut aussi se méfier des coutures, des poches remplies et des sangles de sac qui semblaient parfaitement confortables pendant deux heures, mais le sont beaucoup moins après vingt. Ces irritations sont rarement dangereuses. Elles peuvent néanmoins devenir suffisamment douloureuses pour provoquer un abandon — ou s’infecter dans les jours suivants.
5. Boire trop peut être aussi dangereux que ne pas boire assez
La déshydratation peut entraîner fatigue, vertiges, accélération du rythme cardiaque et baisse des performances. Mais se forcer à boire continuellement expose à un autre danger : l’hyponatrémie associée à l’effort. Elle survient lorsque la concentration de sodium dans le sang devient anormalement basse, le plus souvent à cause d’une consommation de liquide supérieure à ce que l’organisme peut éliminer. Les symptômes — nausées, maux de tête, confusion, troubles de l’équilibre — peuvent facilement être confondus avec ceux de la chaleur ou de la déshydratation. Dans les cas graves, l’hyponatrémie peut provoquer des convulsions, un coma et même entraîner la mort.
Les recommandations médicales actuelles privilégient une hydratation guidée par la soif plutôt qu’un volume imposé à intervalles fixes. Les électrolytes peuvent être utiles, mais ils ne compensent pas une absorption excessive d’eau. Si le coureur montre des signes de confusion, de vomissements persistants ou d’un comportement inhabituel, il ne doit pas tenter de régler lui-même le problème avec quelques pastilles de sel, il doit être pris en charge par l’équipe médicale.
6. Les muscles peuvent commencer à se détruire
L’effort prolongé provoque nécessairement des lésions musculaires. Mais lorsqu’elles deviennent massives, les cellules libèrent dans le sang des substances que les reins doivent ensuite filtrer. C’est la rhabdomyolyse. Des douleurs musculaires anormalement intenses, une faiblesse prononcée, des membres gonflés ou des urines très foncées, couleur thé ou cola, doivent immédiatement alerter. La complication la plus redoutée est l’insuffisance rénale aiguë, qui peut apparaître pendant la course ou dans les heures suivant l’arrivée.
Les anti-inflammatoires non stéroïdiens, comme l’ibuprofène, sont particulièrement déconseillés pendant un ultra. Dans un organisme déshydraté et soumis à un effort extrême, ils peuvent accroître la pression exercée sur les reins. Une étude menée sur des coureurs d’ultra avait ainsi observé un risque d’atteinte rénale aiguë plus important chez ceux ayant pris de l’ibuprofène.
7. La fatigue finit par troubler la coordination
Après des heures passées sur un sentier technique, la vigilance baisse, les pieds se lèvent moins haut et les temps de réaction s’allongent. Racines, pierres et irrégularités du terrain deviennent autant de pièges. La plupart des chutes se soldent par des égratignures ou des contusions. D’autres provoquent entorses, fractures ou traumatismes crâniens. Plus que la chute elle-même, c’est parfois l’incapacité du coureur épuisé à en mesurer les conséquences qui pose problème. Un choc à la tête suivi de maux de tête, de nausées, de confusion ou de troubles visuels doit conduire à l’abandon. Même chose si le coureur n’est plus capable de marcher normalement ou de prendre des décisions cohérentes.
8. Le cerveau commence à inventer son propre parcours
Sur les épreuves dépassant 24 heures, les hallucinations sont loin d’être exceptionnelles. Le manque de sommeil, l’obscurité, l’épuisement et la monotonie peuvent transformer une pierre en animal, une souche en personne ou une forêt en village. Certains coureurs entendent également des voix, perçoivent des odeurs inexistantes ou ressentent d’étranges sensations corporelles. D’autres vivent plutôt des illusions, ils interprètent de travers un objet qui existe réellement.
Les coureurs en plaisantent souvent en fin de course, mais ces épisodes augmentent considérablement le risque de chute, d’erreur d’orientation ou de comportement dangereux. Un accompagnant ne doit pas chercher à convaincre brutalement le coureur que ce qu’il voit n’existe pas. Il doit le rassurer, l’aider à retrouver ses repères et, surtout, évaluer s’il est encore capable d’avancer en sécurité. Quelques minutes de sommeil peuvent parfois suffire à faire disparaître les hallucinations.
Des troubles visuels importants ou une perte temporaire de la vision sont beaucoup plus rares. Il faut s’arrêter et consulter immédiatement.
9. La ligne d’arrivée ne met pas toujours fin aux symptômes
Une fois l’effort terminé, de nombreux coureurs se mettent à trembler ou ressentent un froid intense, même lorsque la température extérieure est douce. Après avoir produit énormément de chaleur pendant plusieurs heures, le corps continue à transpirer alors que sa production thermique chute brutalement. Se couvrir, retirer les vêtements humides, manger, boire selon sa soif et se reposer suffit généralement. Des sueurs nocturnes ou une profonde fatigue peuvent également survenir dans les jours suivants, le temps que l’organisme retrouve son équilibre.
Mais l’apparition tardive d’urines foncées, l’impossibilité d’uriner, des vomissements persistants, une confusion, une difficulté à respirer ou une douleur inhabituelle ne fait pas partie de la récupération normale. Certains problèmes, notamment rénaux, peuvent ne se manifester que plusieurs heures après l’arrivée.
Souffrir n’interdit pas de demander de l’aide
Les équipes médicales ne sont pas là uniquement pour gérer les urgences ou imposer un abandon. Leur objectif consiste d’abord à traiter les problèmes avant qu’ils ne s’aggravent et, lorsque cela reste raisonnable, à permettre au coureur de repartir. Une ampoule, une nausée passagère, des quadriceps douloureux ou un coup de froid n’imposent pas nécessairement de rendre son dossard. Mais confusion, convulsions, difficulté respiratoire, douleur thoracique, perte de vision, incapacité à marcher droit, vomissements répétés ou urines très foncées ne relèvent plus du dépassement de soi. Demander de l’aide ne signifie donc pas nécessairement abandonner. C’est souvent ce qui permet de repartir.
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