C’est dans les pages de « L’appel de la forêt », le roman le plus célèbre de Jack London, que le gamin de Cavaillon s’est fait son premier film, en suivant les pas de Buck, animal domestique vendu comme chien de traîneau à l’époque de la ruée vers l’or. Le deuxième, c’est quelques décennies plus tard. Un diplôme d'ingénieur, une carrière au Canada, et une série de podiums derrière lui, Mathieu Blanchard s’est offert un voyage dans le temps en courant, et en gagnant, le Yukon Arctic Ultra 2025, 608 km du Yukon Arctic Ultra dans le grand nord canadien, par – 40°C. Comme une parenthèse dans ce vacarme médiatique qu’il dit subir un peu, mais orchestre si bien. Il en a tiré un documentaire actuellement en tournée en France. Un 52 minutes qui a rempli la salle du Grand Rex – 2 800 places – dimanche soir, et affiche quasiment complet partout en France. De Toulouse, ce soir, à Annecy, ce jeudi, ses fans sont au rendez-vous, visiblement fascinés par un athlète qui ne cesse de brouiller les pistes en multipliant les expériences, que ça plaise, ou non. Autant qu’ils s’y habituent : le trailer n’est pas près de s’arrêter là.
18h00, dimanche, devant le Grand Rex, l’immense salle de cinéma parisien que tous les réalisateurs rêvent de remplir, deux files d'attente interminables. La séance ne commence qu’à 19h30, mais elle affiche complet, et les spectateurs ne veulent rien perdre du show. Car outre la projection de « L’appel du silence », documentaire de 52 minutes sur sa victoire à la Yukon Arctic Ultra 2025 (608 km), « Mathieu sera bien là », se rassure-t-on dans la foule. A peine remis de sa victoire à une autre course polaire, la Lapland Arctic Ultra, (185 km et 2 000 m de dénivelé ), en Laponie suédoise, le trailer a filé droit sur Paris. Et ce soir, il est plutôt nerveux, assure sa mère. De Lucas, son frère, à son père, et bien sûr Alix Noblat, la compagne de Mathieu, la tribu Blanchard est au complet pour ce qui ressemble au sacre du gamin de Cavaillon, devenu l’un des trailers les plus suivis du moment, passé par les plateaux de Koh Lanta avant de franchir l’arche de l’UTMB, quelques minutes derrière Kilian Jornet en 2022.
Une carrière fulgurante, tout en virages aussi improbables les uns que les autres, que, sur scène, se charge de rappeler Denis Brogniart devant un public totalement acquis. Blanchard ne renie rien. Mieux, il se nourrit de tout et suit sa boussole qui, pour l’heure est tournée plein nord. Direction le Yukon, où deux jeunes réalisateurs l’ont suivi en 2025. Pour sa première course polaire, l'athlète professionnel avait mis toutes les chances de son côté. Car le lecteur de Jack London a beau se montrer romantique, c’est aussi un compétiteur, athlète du team Salomon, son sponsor sur les sentiers comme dans cette aventure hors norme. Equipement spécifique grand froid, tests en frigos, entraînement intensif... un léger cran au-dessus des moyens de Guillaume Grima, qui sur le Yukon Arctic Ultra va pourtant le talonner, décrochant au final une belle seconde place.
Mais dans l’affaire, ce n’est pas seulement le matériel qui compte, on le sait. Le mental aussi. Car tirer une pulka pendant des dizaines de kilomètres, seul dans le grand blanc, ça vous casse le moral. A moins que la présence d'un drone, même lointain, ne vous rassure un peu, ne peut-on s’empêcher de demander à Mathieu Blanchard à l’issue de la projection d'un film qui ne cache rien de ses états d'âme. Souffrance, épuisement, découragement… la caméra est là pour capter les émotions du trailer au plus près. Pas de quoi remettre en cause la performance de l’athlète ni son engagement, mais on s’interroge.
« En fait, ce que tu vois, c'est un condensé d'images tournées pendant une dizaine de jours », nous explique Mathieu Blanchard. « Ça a été un défi énorme pour l'équipe. Tu as un certain rythme qui est finalement hyper dense de plans qui s'enchaînent, de drones, comme tu as dit, et aussi de moments d'échanges humains dans les checkpoints [où tous les coureurs peuvent voir un proche, si tant est qu'il puisse atteindre ces refuges très isolés, ndlr]. Mais le vrai rythme, ce n'est pas tout à fait ça. Le vrai rythme est beaucoup plus lent. Là-bas, tout est blanc, un petit peu comme dans un désert de sable, et mon évolution est super monotone.
On avait fait un pacte avant la course : aucune assistance, aucun échange verbal.
Il faut savoir que les gars qui sont venus là, Mathis et Colin [les réalisateurs], ne connaissaient pas du tout cet environnement, ils n'avaient jamais piloté de motoneige. Ils devaient donc avoir un guide avec eux, parce que c'est dangereux et extrêmement coûteux. Ils ont eu droit à seulement trois journées de motoneige sur la dizaine de jours de la course. C'est vrai que je les ai vus très peu de fois, et seulement une heure ou deux par-ci, par là. Sur quatre checkpoints seulement, sur la dizaine que compte l’épreuve. Donc je pense que c'est plutôt une question de précision. C'est vrai que quand je les ai croisés, ils en ont profité pour capitaliser sur le moment, pour faire plein de plans de drones. Et je t'avoue que le drone, je ne l'ai jamais vu, parce qu'il était super haut. Et de toute façon, avec les batteries ils n'avaient qu’une autonomie de cinq minutes maximum avant qu’elles soient à plat, à cause du froid. C’est sûr que je les ai rencontrés ponctuellement. Mais il y avait cette forme de solitude qui, humainement, était hyper dure. On avait fait un pacte avant la course : aucune assistance, aucun échange verbal. Pas le droit de donner des nouvelles de mes proches, pas le droit de me donner des nouvelles du monde et surtout pas le droit de me dire : « Allez, go Mat ! »
Rester trop longtemps tout seul, certains sont capables de le faire, mais moi, je sais que ça peut me rendre fou.
Quand je les voyais au loin, qu'ils avaient arrêté leur motoneige, je savais que j’allais les approcher. J'avais besoin, parce que c'est humain, d'aller chercher du réconfort. Je me disais, non, Mathieu, retiens-toi, n'oublie pas le pacte. Parfois, je m’arrétais pour me faire un lyophilisé, pour manger un bout avec la sensation désagréable de manger devant deux personnes qui n’osaient même pas me regarder dans les yeux. Je faisais un monologue, je parlais à un mur, et au fond de moi, je me disais, j'espère qu'ils vont craquer pour me poser une main sur l'épaule et me dire, ça va aller, Math. Mais non, ils ont été super pros. La solitude, ce n'est pas agréable comme sentiment, et je pense qu'à terme, ce qui me ferait craquer dans l'exploration de contrées reculées, ce n'est pas la fatigue, ce n'est pas l'effort, c'est la solitude. Rester trop longtemps tout seul, certains sont capables de le faire, mais moi, je sais que ça peut me rendre fou. Parfois, il y a eu des longueurs sur cette course, entre deux checkpoints : 130 kilomètres sans voir personne. Là, j'avais hâte d'arriver pour voir des humains. Il faut savoir aussi qu'il y a quelques images, pas beaucoup, peut-être 4 ou 5 plans, qui ont été refaits après l'aventure. Des plans où je marche avec les bâtons ou celui aussi où je glisse sur la luge. ce qui fait que ça multiplie aussi les minutes passées avec la caméra.
J’aurais aussi pu partir avec seulement une caméra embarquée, mais il y a deux raisons pour lesquelles je ne l'ai pas fait. La première, c'était par rapport au conseil de Thierry Corbarieux : « Math, tu ne te rends pas compte, mais quand tu fais 500-600 bornes, tu te pousses tellement si tu es dans une optique de course ! Tu es obligé de l'être, parce que les barrières horaires sont quand assez strictes. Il faut faire au minimum 60 km par jour. Donc, tu ne peux pas te balader. Tu ne te rends pas compte à quel point c'est difficile de sortir une caméra, de se filmer. » D'ailleurs, lui, Thierry, n'a jamais trop ramené d'images de ses courses. Parce que c’était trop dur. Tu dois déjà survivre, et si en plus, tu dois te filmer pour raconter des histoires, ce n'est pas possible. Donc, voilà, c'était la première problématique.
Et la deuxième, c'était une question technique, par rapport à la gestion des batteries. À - 40°C, tu prends ton téléphone, tu le poses dehors, il crache en moins de 5 minutes. Donc, je pouvais avoir des batteries sur moi, sur mon t-shirt. J'avais fait des petites poches, j'y avais mis mes gels que j'essayais de tenir au chaud pour qu'ils ne deviennent pas durs comme du béton. J'avais aussi mes batteries de lampe frontale, parce que la nuit durait très longtemps, une quinzaine d'heures je crois et le reste de jour. Voilà pourquoi je n'ai pas voulu faire utiliser de caméra moi même. Les gars m'ont dit, plutôt que de te prendre la tête avec la caméra, ce qu'on va faire, c'est que tu vas juste prendre un petit magnétophone à cassette. Et tous les jours, tu vas t'en servir comme journal de bord. Tu vas raconter. Nous, on s'occupe des images. Et toi, tu t'occupes de ton journal de bord. Et on essaiera de faire quelque chose comme ça. »
Après ? Un UTMB… ou une Diagonale ? « Très sincèrement, je suis indécis. Je n'arrive pas à choisir.
Un choix qui s’avère plutôt payant au final, si l’on veut bien se montrer indulgent sur la méthode. De quoi nourrir un 52 minutes. Car entre les scènes tournées sur le terrain, quelques plans reconstitués et des images animées, ce documentaire visiblement destiné à une large audience retranscrit plutôt bien la rudesse du Yukon Arctic Ultra et les émotions vécues sur une épreuve qui n’a rien d'anecdotique pour Mathieu Blanchard, car elle fait partie d'un projet plus vaste, le Glacial Odissey Project, dont le Yukon Arctic Ultra était le premier volet, le Lapland Arctic Ultra, le second. Avec deux courses polaires (deux victoires aussi) dans la poche, le trailer peut désormais prétendre s'inscrire au format 500 km de l'Odyssée Project. En espérant pouvoir un jour décrocher un dossard pour la 1 600 km.
Mathieu Blanchard semble avoir pris goût au froid et au Grand Nord. Et pour longtemps. Pas de quoi pour autant laisser tomber les sentiers. Dès la fin de la tournée de son documentaire, dans une semaine, il rechausse ses baskets. Pas de Hardrock cette année ( il n’a pas eu de dossard), mais un UTMB… ou une Diagonale ? « Très sincèrement, je suis indécis. Je n'arrive pas à choisir. Donc, j'espère que je vais réussir à trouver les réponses dans les prochains jours », dit-il. En attendant, on va sans doute le voir sur le Ventoux by UTMB mi-avril et le UTMB Andorre mi-juin.
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