Pour la plupart des marcheurs, le mont Katahdin est considéré comme le point d'arrivée du célèbre sentier des Appalaches, aux Etats-Unis. Mais pour Will French, ce n’était que le point médian d'un périple courant sur plusieurs continents le long de l’épine dorsale des Appalaches, telle qu’elle existait à l’époque du Précambrien, première période l’histoire de la Terre où les continents n’étaient pas encore séparés par les océans. Une aventure que la randonneur américain a commencée il y a 25 ans.
Au printemps 2009, onze ans après avoir vendu sa société, Will French s’est lancé dans la randonnée et s’est attaqué à un gros morceau : le célèbre sentier des Appalaches (Appalachian Trail, plus connu sous le nom de AT). 3500 kilomètres courant le long du massif des Appalaches, sur la côte est américaine. C’est ce sentier qui lui a donné le « virus de la rando », raconte-t-il, car rien ne lui donnait autant de plaisir que de mettre un pas devant l’autre. Aussi l’a-t-on vu s’aventurer sur d’autres sentiers américains réputés : le Long Trail, le Colorado Trail et le John Muir Trail par exemple.
Cette histoire d'amour avec les longues marches l'a même conduit de l'autre côté de l'Atlantique, jusqu’en Ecosse, où il s'est attaqué au Cape Wrath Trail, un tronçon de 320 kilomètres miles non balisé tracé à travers des collines couvertes d'ajoncs. Ce n'est que plus tard cet automne-là, lors de l'ouverture du musée du sentier des Appalaches, que Will French a appris que l'Écosse allait faire partie du Sentier International des Appalaches, le très impressionnant « SIA ».

A quoi aurait pu ressembler une randonnée il y a 250 millions d'années
Pour la plupart d’entre nous, randonner se résume à choisir un long sentier et à marcher jusqu’au bout. Il peut s'agir d'un sentier de bout en bout ou de tronçons assemblés au fil des ans. Quoi qu'il en soit, il s'agit d'un tronçon de terre, bien tangible. Or le Sentier International des Appalaches révise totalement cette notion simple. Traversant les États-Unis et 22 autres pays et territoires d'Amérique du Nord, d'Europe et d'Afrique, le sentier imagine ce à quoi aurait pu ressembler une randonnée il y a 250 millions d'années, à l’époque où les continents n’étaient pas encore séparés par les océans. Il suit le tracé des anciennes Appalaches et du Calédonien à travers l'océan Atlantique. Et au lieu d'une marche réalisée de bout en bout, le SIA est un voyage à travers l'océan et le monde où les randonneurs établissent leurs propres règles. Il n'y a pas de kilométrage fixe ni de parcours unique et, contrairement aux randonnées traditionnelles, l'interprétation est laissée à l'appréciation du randonneur. Will French s'est rendu compte que c'était exactement ce qu'il recherchait ! "Ce n'est pas une randonnée, c'est un jeu", explique-t-il. "C'était un objectif mouvant, mais ce n'est pas grave. C’est ça qui rend la chose intéressante.
Lorsqu'il s'est lancé sur le sentier des Appalaches, Will French n'était pas un jeunot. Il avait 50 ans, et derrière lui un carrière dans l’enseignement technique dans l’industrie automobile. Mais il consacrait son temps libre à la randonnée dans les environs de sa ville natale de Sterling, dans le Massachusetts ; des marches d’un jour ou deux dans les superbes Montagnes blanches ». « L’endroit idéal pour apprendre", explique-t-il. "Elles sont vraiment dures. J’ai 16 000 km au compteur, mais je crois bien que c’est ce que j’ai fait de plus difficile.
Ce n’est que le 21 mars 1998, que Will French s’est lancé dans sa première « randonnée longue distance ». Parti de Springer Mountain, dans l’Etat de Géorgie, il a marché pendant 197 jours. « J’y ai trouvé une famille », raconte-t-il, « une camaraderie qui m’a tout de suite donné l’impression que j’étais chez moi, là où je devais être. J'ai été agréablement surpris par l'esprit de communauté qui y régnait". C'est au cours de ce premier voyage qu’il entend parler pour la première fois du SIA par d'autres randonneurs, qui lui racontent l'histoire d'un certain "Nimblewill Nomad". Nimblewill - de son vrai nom M.J. Eberhart – qui venait de devenir la deuxième personne à parcourir le sentier continental de l'Est, de Key West, en Floride, à Cap Gaspé, au Québec. "Ca a tout de suite fait sens à mes yeux », raconte Will French qui aussitôt envisage sérieusement de s’y lancer alors qu’à l’époque le SIA n’était qu'une extension du sentier à travers le nord du Maine et le Canada. Il y renonce pourtant - l’objectif était encore trop gros pour lui – mais l’idée était restée dans un coin de sa tête. Auparavant, il fera donc sa fameuse randonnée en Ecosse, puis prendra la route vers le Canada pour randonner à Terre-Neuve-et-Labrador, donnant ainsi le coup d'envoi officiel de sa quête du SIA.




Au fil des années son sac à dos s'allège : de 22 kg à 9 kg !
Depuis, ce projet est devenu un objectif annuel auquel il ajoute les kilomètres, les uns après les autres. En fait, le SIA commence là où l'Appalachina Trail se termine pour la plupart des gens, au sommet du mont Katahdin dans le Maine. Depuis Katahdin, le sentier se dirige vers le nord, au-delà de la frontière, vers le Québec et les provinces maritimes du Canada. Il traverse l'Atlantique en passant par Terre-Neuve, le Groenland, l'Islande, les îles Féroé et les îles britanniques avant d'atteindre sa deuxième masse continentale. À un océan de là, le tracé européen passe par la Norvège, la Suède, le Danemark, les Pays-Bas, la France, l'Espagne et le Portugal avant d'atteindre la Méditerranée, où il poursuit son chemin vers son troisième et dernier continent, pour se terminer au Maroc. Dans chaque pays, les randonneurs peuvent parcourir des sentiers historiques tracés par le SIA ou créer leur propre itinéraire.
Une fois défini son objectif – soit randonner dans tous les pays traversés par le SIA – Will French s'est fixé des lignes directrices pour que les étapes à l'étranger soient réalisables et agréables. Il a décidé qu’il accéderait aux sentiers par les transports en commun et éviterait au maximum les routes. Il a également décidé, dans la mesure du possible, de renoncer au bivouac au profit d'hébergements plus confortables, des auberges ou des refuges. En 2009, il avait 61 ans. Au fil des ans, son sac à dos est passé de 22 kg à 9 kg. De quoi lui permettre d’ajouter, un par un, de nouveau tronçons à son sentier. En 2014, il a fait une randonnée en Belgique, qui n'est pas une étape officielle du SIA, mais qui fait partie de la géologie des Appalaches et du Calédonien. La même année, il a fait un tronçon sur le Chemin de Compostelle, via le Camino de Santiago, en Espagne. S’y est ajouté par la suite l’Irlande, en 2015, avant son retour en Amérique du Nord, au Nouveau-Brunswick et au Québec, dans le cadre du SIA. Il a ainsi multiplié les allers-retours à travers l'Atlantique. "J'en suis arrivé au point de faire deux tronçons par an : Un outre-mer et un autre au Canada ou dans le Maine, où je pouvais me rendre en voiture", explique Will French. "Je commence donc à accumuler pas mal de kilomètres maintenant et à voir le bout du tunnel ".
Dernière étape, les Îles Féroé
Le marcheur a bouclé les îles britanniques en 2016, en parcourant les trois royaumes. Il a suivi des itinéraires historiques, notamment le sentier du mur d'Hadrien en Angleterre et le West Highland Way en Écosse. De retour au Canada la même année, il a parcouru la Nouvelle-Écosse et l'Île-du-Prince-Édouard avant de se rendre en France en 2017, où il a marché sur les plages historiques de Normandie. Pendant un mois, il a également voyagé et fait de la randonnée aux Pays-Bas et au Danemark. Le Maroc a aussi fait partie de son périple, c’est d’ailleurs l’expérience qui l’a le plus marqué et la seule faite avec un groupe organisé. Organisée par l'Appalachian Mountain Club, cette longue randonnée était gérée par des guides locaux dans les montagnes de l'Atlas. Juste avant le Covid, il a aussi eu le temps de cocher dans sa liste la Suède, la Norvège et le Portugal. Et après une pause de deux ans pour cause de pandémie, Will French a repris le chemin du SIA, en direction de l'Islande et du Groenland, cette fois.
Agé 75 ans, le marcheur était bien déterminé cette année à terminer ses deux derniers tronçons : L'île de Man et les îles Féroé. Avec sa petite-fille Poppy, 11 ans, et son petit-fils Morgan, 17 ans, il a ainsi parcouru 160 km sur l'île de Man. A ce jour French a réalisé son périple avec une seule devise : "Il faut prendre le bon et le mauvais côté des choses", explique-t-il. "Faire de son mieux pour se préparer, faire preuve d’un peu de bon sens et on s'en sort plutôt bien. » Aux îles Féroé, Will French a fait des recherches et trouvé le point culminant de l'archipel, le Slættaratindur (880 m ) dont il a fait l’ascension. Ce sommet a marqué pour lui l'achèvement d'un voyage entamé il y a 14 ans qui l'a mené - littéralement - à l'autre bout du monde.
Aujourd'hui encore, explique-t-il, tout revient à ce voyage initial à sa décision de parcourir l'AT à 50 ans : » c’est ça qui a changé le cours de ma vie et déterminé tout ce que j’ai fait par la suite ». Will French se souvient qu’au cours de sa première randonnée, lors d’une étape à mi-parcours de l’AT, il était tombé sur une journaliste de l'Associated Press qui lui avait demandé quel serait le meilleur conseil qu’il pourrait donner à un randonneur. « Je lui avais répondu qu’à 50 ans tout le monde devrait quitter son chez soi et se lancer dans un projet vraiment intéressant. Je pense que je pourrais maintenant l'actualiser en disant : "Tout le monde devrait aussi le faire à 75 ans !".
Pour en savoir plus sur l’International Appalachian Trail, c’est ici
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