Fin des régimes farfelus, retour des chaussures de course minimalistes, recul du « quantified Self"… cette année pourrait bien nous étonner.
Après le coup d'arrêt mondial de 2020, l’année dernière aura marqué un fragile retour à la normale. Les marathons sont revenus et avec eux leurs milliers de coureurs. Les salles de sport ont rouvert. Les Jeux olympiques d'été ont eu lieu. Bon nombre de télétravailleurs sont retournés au bureau - certains à reculons, mais bon. Et on s’est tous pris à croire qu’on allait pouvoir classer le Covid dans la liste de nos mauvais souvenirs. C’était aller un peu vite. L'apparition du nouveau variant Omicron nous fait dire aujourd’hui que cet optimisme est prématuré. Elle nous rappelle que nous vivons toujours à l'ère de la pandémie et qu'elle continue d'avoir un impact sur notre psyché collective.
Cette année encore, nous avons donc demandé à nos contributeurs habituels mais aussi à un certain nombre d’experts en santé et sports de nous donner leurs prévisions pour 2022. Des prévisions à prendre non comme des oracles, mais comme des réflexions sur les tendances émergentes ou encore latentes.
La question du poids sera envisagé sous un angle plus sain
« L'accent sera mis davantage sur le rôle de notre comportement global - incluant notamment l'alimentation, l’activité physique et le sommeil - pour améliorer ou préserver notre santé. On se focalisera donc moins sur l’apparence corporelle, et la perte de poids seule sera moins considérée comme la panacée. Pour les spécialistes, ce n'est pas une idée nouvelle, mais ce concept trouve aujourd’hui une audience de plus en plus large. On entend ainsi de plus en plus parler « d’alimentation intuitive », au point que même des champions du régime tels que Weight Watchers ont adopté ce vocabulaire pour séduire les consommateurs qui réalisent sans doute que la plupart des tentatives de perte de poids strictes sont vouées à l'échec. »
Christine Byrn : diététicienne diplômée ((MPH, RD), spécialiste des troubles et des désordres alimentaires.
Chez les athlètes, la notion de réussite va continuer d’évoluer
« Dans un certain nombre de sports, j'ai observé une tendance croissante chez les athlètes, tant chez les élites que chez les sportifs de niveau moyen. Nombre d’entre eux semblent accorder moins d'importance à la recherche de résultats et ils lient moins aujourd’hui leur identité ou leur valeur personnelle à leurs performances. Je pense que cette évolution se poursuivra en 2022, car de plus en plus d'athlètes ont appris à mettre l'accent sur les motivations intrinsèques de la pratique de leur sport et à s'y identifier. »
Mario Fraioli, auteur de la série de podcasts « The Morning Shakeout », très populaire aux Etats-Unis.
On va enfin parler de ménopause et sport
« La ménopause a toujours eu un problème d'image, le terme évoquant des femmes aux cheveux blancs, vieilles et sans intérêt, aussi leurs besoins spécifiques ont-ils été largement ignorés jusqu’à présent. Mais pour nombre de femmes, la ménopause commence à la quarantaine, et non à 70 ans. Pour elles, c’est donc une étape normale de leur vie qui est loin d’être finie, au contraire. Aussi, quand on sait que plus d'un milliard de femmes devraient connaître la ménopause d'ici à 2025, on comprend que les industriels commencent à s’y intéresser de près. Les produits et services liés à la ménopause - podcasts, suppléments nutritionnels, services de santé, wearables et soins de la peau - ont donc commencé à affluer. Un juteux marché évalué à 600 milliards de dollars, car les femmes ne veulent pas vivre la même expérience de la ménopause que leurs mères et leurs grands-mères. En 2022, la tendance devrait être plus forte encore, notamment en matière de fitness et de performance, car de plus en plus de femmes veulent rester actives et compétitives plus longtemps. »
Christine Yu : collaboratrice d'Outside, elle travaille actuellement à la rédaction d'un livre sur la sous-représentation des femmes dans la recherche en sciences du sport.
Nous reviendrons à nos vieilles habitudes (pour le meilleur ou pour le pire)
« Toutes les "prédictions" reflètent des désirs ou des craintes sous-jacents, celle qui s’impose à mes yeux aujourd’hui relève un peu des deux : je pense qu’en matière de forme physique, 2022 sera marquée par un retour au normal, au quotidien, à l'ordinaire. Après une période de perturbation au cours de laquelle, par nécessité, nous avons exploré de nouvelles et peut-être meilleures façons de faire les choses, nous commençons à avoir la nostalgie des bonnes vieilles méthodes. Au moment où j'écris ces lignes, l'action de « Peloton » plate-forme de fitness interactive, pionnière du fitness connecté) est ainsi en baisse de 75 % par rapport à son sommet atteint à mi-pandémie.
Après tout, peut-être que la salle de sport old school, avec ses cours en présentiel et ses machines passant de main en main (bonjour la sueur !) n'était pas si mal ; peut-être que les stages collectifs d’un week-end ou d’une semaine et les courses en groupe organisées le dimanche matin avaient du bon. D'un autre côté, ce n'est pas comme si le monde était super sain en 2019, donc revenir à la normale peut aussi signifier que nous renonçons à faire cette marche d’une heure quotidienne qui, au cœur de la pandémie, nous semblait indispensable pour préserver notre santé mentale et qu’à la place, nous allons juste rester bien au chaud à la maison, écrasés sur notre canapé, scotchés à nos écrans. Autrement dit, le bilan est mitigé, mais sachez que quoi qu'il arrive… je parie nous nous lasserons probablement de cette "normalité" d'ici la fin de l'année 2022. «
Alex Hutchinson, journaliste d’Outside US, expert en endurance
La vague du "quantified Self"va reculer
« En 2022, je pense que nous verrons les gens commencer à se lasser d’accumuler des données sur leurs performances sportives et revenir à des séances d’entraînement sans technologie. Au cours de ces dernières années, nous avons assisté à une explosion de l’offre en matière d’équipement de sports et de bien-être tels que le bracelet Whoop, la bague Oura, sans parler, pour les athlètes, des CGM, ces fameux simulateurs de réponse au glucose. Nous sommes inondés de données sur le sommeil, la récupération, la glycémie, etc., qui finiront par nous rendre fous tant elles sont nombreuses et pour beaucoup pas forcément utiles. Nous sommes constamment liés à la technologie dans tous les domaines de notre vie et, avouons-le, nous sommes sur le point de saturer. Aussi cette année, je ne serais pas surpris de voir de plus en plus d'athlètes se débarrasser de leurs bracelets, anneaux, patches et montres et arrêter de tout mesurer et de quantifier chaque étape de leur entraînement, de leur repos et de leur récupération. Ce sera l'occasion de se passer de technologie et de revenir aux fondamentaux de la performance qu'un appareil coûteux ne pourra pas vous aider à atteindre. »
Amelia Boone, championne du monde de course d'obstacles, avocate et collaboratrice d'Outside.
La plupart des coureurs vont établir un record personnel, se blesser, ou les deux
202 sera sans doute l'année où tous les coureurs posséderont une paire de "super chaussures" - des modèles à tige haute avec mousse légère et rebondissante, plaque de carbone sur toute la longueur du pied et bande métallique concave sous le talon descendant jusqu’à l’avant-pied avant de s’arrondir sous les orteils. Les marques ne se concentrent plus uniquement sur les marathoniens prêts à débourser plus de 250 € (bien que personne ne veuille plus courir un marathon sans en avoir une paire), mais elles lancent également des modèles moins chers et suffisamment durables, adaptés à l'entraînement, et adaptent la technologie aux chaussures de trail (gardez un œil sur les modèles de Salomon, Saucony, Craft et Hoka). Les coureurs constateront que ces chaussures fonctionnent et leur permettent de courir plus vite avec moins d'efforts et de réaliser des records. Mais elles fonctionneront si bien que les gens ne voudront plus courir avec autre chose - et c'est là que réside le danger. Les kinésithérapeutes et les podologues mettent en garde contre le fait que les chaussures n'améliorent pas seulement les performances, mais amplifient également les déséquilibres et modifient la mécanique de la foulée, introduisant ainsi de nouvelles contraintes. Il faut s'attendre à une augmentation des blessures, allant du tibia aux fractures de stress, des problèmes d'orteils aux tendinopathies.
Jonathan Beverly, rédacteur en chef du magazine Running, groupe Outside.
De plus en plus de gens vont se rendre compte que les " scores de préparation " sont des conneries
« Je pense qu’on va assister à une double tendance. A savoir une explosion de l’offre en ‘vêtements connectés’, censés fournir des scores de "préparation", ce qui devrait séduire pas mal de consommateurs. Mais je suis aussi convaincu que les gens vont de plus en plus se rendre compte que ce genre de choses n’a aucun intérêt. Quiconque a déjà pratiqué une activité sportive un niveau d'élite pendant une longue période sait parfaitement qu'il est absurde de faire confiance à un "score de préparation" prétendant quantifier toutes les données complexes de la performance humaine à partir d'un appareil fixé à votre poignet. »
Brad Stulberg, chroniqueur à Outside.
Les problèmes d'approvisionnement observés dans l’industrie vont inspirer davantage de courses minimalistes
« Le COVID ne cesse de bouleverser nos plans et nos attentes, alors les prédictions sont plus que risquées. Mais je pense que dans les mois à venir, les gens seront prêts à tout pour sortir de chez eux, ce qui signifie moins de cours en ligne et beaucoup plus de monde sur les sentiers. Enfin, en 2022, peut-être verrons-nous aussi un regain d’intérêt pour la course pieds nus… puisque les chaussures de course de taille courante semblent vraiment difficiles à trouver en ce moment, faute de matière première, selon certaines marques »
Gretchen Reynolds, chroniqueuse du New York Times "Phys Ed".
Le bien-être sera de plus en plus une fin en soi
« La ‘grande démission’, ou vague massive de départs volontaires qu’a connue l’année dernière les Etats-Unis, phénomène qui arrive aujourd’hui en France (d’après la Banque de France, 300 000 emplois restent actuellement à pourvoir, ndlr) va de pair avec un taux de chômage bas. Je pense que cela a à voir avec notre rapport au bien-être. Cela met en évidence que beaucoup trop de gens sont surchargés de travail. Or ils réalisent qu’ils ont toujours besoin d'un emploi, mais désormais ils entendent le faire comme ils l'entendent, à leurs propres conditions. Aussi deviennent-ils freelance et jonglent entre jobs ou missions. Dans le même temps, les Millennials, qui ont fait de l'industrie du bien-être ce qu'elle est aujourd'hui, commencent à vieillir et envisagent désormais le sport comme un moyen d’améliorer leur espérance et leur confort de vie et de soulager d’éventuelles douleurs inhérentes au vieillissement. Les gens continueront donc à investir dans leur santé mentale et leur forme physique, mais l'accent sera mis sur la longévité et le bien-être, plutôt que sur l'esthétique ou la recherche d'une meilleure productivité au travail. »
Joe Holder, chroniqueur fitness pour GQ
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