Le titre de la biographie de Ludovic Pommeret – clin d’œil à « L’étrange histoire de Benjamin Button », l’homme qui ne cessait de rajeunir – est bien choisi. Comment ne pas rester impressionné, en effet, devant l’étonnante longévité d’un traileur qui aligne les podiums les plus prestigieux sans que le temps semble avoir de prise sur lui ? Mais ce petit livre de 142 pages, tout juste publié par les éditions Mons, ne se résume pas aux confessions « d’un vieux briscard inépuisable à l’attaque talon sismique, qui aurait percé les secrets d’une mystérieuse fontaine de jouvence », pour reprendre ses propres termes. De cet ingénieur venu sur le tard à la course, devenu pro cette année à 50 ans, son coauteur Franck Berteau a réussi à tirer bien plus que des récits de course : des confessions qu’on n’attendait plus chez ce taiseux plutôt pudique. On y découvre un homme longtemps victime du syndrome de l’imposteur, mais animé par une approche très personnelle du trail, de l’entraînement, de la vie tout court. Et c’est peut-être là son secret. Pas seulement celui de son palmarès éblouissant, mais aussi celui d’un équilibre et d’une force que plus d’un peut lui envier.
S’il est une bio à laquelle on ne s’attendait pas, c’est bien celle de Ludovic Pommeret. Pas parce que l’athlète manque d’intérêt. À lui seul, son palmarès mérite le détour, et nul doute que les traileurs du dimanche comme les pros liront avec passion les récits de ses Diagonale, UTMB et Hardrock 100. Mais de ses propres dires, il est avare de confessions, peu enclin à dévoiler ses sentiments, même auprès de ses proches parfois. Par pudeur. Parce que le doute l’anime aussi trop souvent. Il aura fallu le pouvoir de conviction des éditions Mons, et la plume de Franck Berteau (auquel on devait déjà la corédaction du livre de Mathieu Blanchard) pour qu’arrive aujourd’hui en librairie ce petit livre de 142 pages, qu’on lira d’une traite.
Ce jeudi à Chamonix, Ludovic Pommeret a rendez-vous avec la presse pour en assurer la promotion. Mais est-ce bien sérieux ? Il aurait pu s’en dispenser, vu que demain, à 17h45, il doit prendre le départ de l’UTMB. Mais ce serait mal connaître le bonhomme. Depuis plus de trente ans, il jongle avec son emploi d’ingénieur, son entraînement, sa vie de famille – il est marié avec Cécile depuis 32 ans, ils ont deux filles, Laura et Léa – et de nombreux chantiers immobiliers pour assurer ses arrières. Pas vraiment le temps de lever le pied. Alors ce n’est pas une conférence de presse qui va diminuer ses moyens. D’autant que cet UTMB, c’est son 7e. Et qu’il n’a plus rien à prouver à son public. Il jouit d’un capital de sympathie énorme dans la communauté des traileurs, qui n’a d’égal que le respect inspiré par ses victoires à la Diagonale des fous en 2021, à la Hardrock (2024 et 2025) et, bien sûr, à l’UTMB en 2016.
Sa victoire à l’UTMB l’a fait « changer de dimension »
Une course avec laquelle il entretient une relation très particulière. Faite de sueur, de larmes, de colère et de joie. C’est d’ailleurs avec son récit que débute le livre. Pas un hasard. Cette année-là, il la remporte après s’y être cassé les dents quatre fois, rompant ainsi « la malédiction de l’UTMB ». Une épreuve semée jusque-là pour lui d’abandons, d’une annulation à cause du mauvais temps et d’un classement médiocre à ses yeux.
« Au-delà de m’avoir procuré l’une des émotions les plus intenses de ma vie, ce sacre représente un grand tournant dans ma carrière. Il m’a fait changer de dimension. Passer de coureur local à coureur international. Croire davantage en moi et en ma légitimité à briller sur des compétitions de ce type, des monuments de notre sport. Affirmer aussi une marque de fabrique, presque malgré moi. Cette remontada a frappé les esprits et j’en ai conservé, plus ou moins consciemment, une façon d’aborder ces longs périples que sont les ultra-trails, de les gérer, d’accepter de me laisser distancer en partant calmement pour revenir plus tard, plus fort, sur le devant de la scène. Une manière, déjà, de combattre le temps. »
Alors, demain, on peut être sûr qu’il ne sera pas là pour faire de la figuration. Au pire, pour améliorer son chrono. Sans toutefois se cramer : « Je ne suis pas un adepte du “j’ai joué, j’ai perdu” que certains pratiquent et qui consiste à aller au carton, quitte à devoir mettre le clignotant. Je préfère achever mes voyages », écrit-il.
« A l’origine, je ne suis qu’un bon marcheur »
À 50 ans ? On peut rêver. Mieux, y croire. Début juillet, Ludovic Pommeret remportait sa 2e Hardrock. Et ce coureur, passé pro cette année seulement après avoir négocié sa retraite d’ingénieur, semble bien décidé à poursuivre sur sa lancée, avec, dit-il dans sa biographie, le Marathon des Sables ou le Tor des Géants en ligne de mire.
Pourtant, rien ne semblait le prédestiner à voler sur les pistes. « À l’origine, je ne suis qu’un bon marcheur, un montagnard plus habile pour “bâtonner” dans le raide que pour détaler sur les sentiers. » Une petite enfance urbaine à Grenoble, des parents pas plus sportifs que ça. Un déménagement familial en Maurienne va lui faire découvrir le plaisir de la glisse. Très vite, il y excelle. « J’avais tout du surfeur, même sans ma planche. Je m’étais laissé pousser les cheveux, qui bouclaient naturellement. Ils étaient longs et touffus. Je portais des vêtements amples, des baggys. J’écoutais les Offspring, un groupe de punk rock américain à la mode, et je fumais quelques joints à l’occasion. C’est à ça que je ressemblais quand j’ai rencontré Céline [sa femme] : à un mélange de Tony Hawk et de Kelly Slater, légendes du skateboard et du surf. »
À 20 ans, sur un défi, ce rider qui caracole en haut niveau découvre la course à pied. Et le touche-à-tout s’y montre, là aussi, plutôt doué. Il va se prendre au jeu et faire son chemin dans le trail. Équipe de France, Mondiaux, entraînement sérieux avec Philippe Propage… Mais sur les courses, il doit trop souvent se contenter de la deuxième place sur le podium.
Mais il ne se décourage pas. « Je n’avais pas dit mon dernier mot. Je devais persévérer, hanté par une phrase que j’avais entendue un jour, au Japon, prononcée par le patron d’une chaîne de magasins d’articles de sport lors de l’Hasetsune Cup, une course d’endurance dans les montagnes autour de Tokyo : “On ne se souvient que du premier.” »
« J’avais fait du temps mon allié »
Aussi, sa victoire en 2021 à la Diagonale des fous va-t-elle marquer une étape majeure à ses yeux. « C’était un nouveau sacre sur une course de ce calibre, et pour laquelle j’avais développé une affection particulière. Sans doute avais-je besoin de prouver aux autres et surtout à moi-même que mon succès à Chamonix, cinq ans plus tôt, n’était pas un coup de chance, une victoire au rabais lors d’une édition délaissée par plusieurs prétendants sérieux. D’ailleurs, comme pour l’UTMB, je m’y étais repris à cinq fois pour gagner ce Grand Raid, cinq participations faites de hauts et de bas avant de décrocher le Graal, cette fois-ci à 46 ans. J’avais fait du temps mon allié. »
Le temps, sa longévité, éternelle question qu’on ne manque jamais de lui poser. Son secret ? La génétique, forcément un peu, dit-il. Mais pas seulement. « Sans le vouloir, je m’étais sans doute préservé. Je ne viens pas de l’athlétisme comme mes beaux-frères ou de nombreux traileurs actuels, ni même d’un sport m’ayant gavé de compétition dès l’enfance. Je n’ai découvert la course à pied qu’au début de la vingtaine, et longtemps je ne l’ai pratiquée qu’en dilettante, en accrochant des dossards par-ci, par-là, sans entraînement spécifique, sans ces fractionnés qui épuisent et ces volumes hebdomadaires qui usent, aussi bien physiquement que mentalement. Le haut niveau, le vrai, celui qui implique de l’engagement et de la rigueur, je l’ai connu à 40 ans, quand j’ai demandé de l’aide à Philippe Propage. C’est un peu comme si tous les kilomètres que j’avais cumulés avant notre collaboration n’étaient qu’un échauffement. Une adolescence de coureur, sans crise et sans heurts, rendant la maturité d’autant plus prospère. » Autre facteur, dit-il : le ski, auquel il consacre une bonne partie de ses hivers, malgré les réticences premières de son entraîneur.
Je me demande parfois quel niveau j’aurais pu atteindre en me dévouant pleinement à mon sport. Aurais-je gagné plus de compétitions et fait tomber des records ? Aurais-je été encore plus épanoui ? À l’inverse, la pression de la performance m’aurait-elle tétanisé ? Aurais-je pris autant de plaisir à n’avoir que cela en tête et négligé ma famille au point de la perdre ? Pour couper court à ce flot d’interrogations, je me persuade que ma longévité tant louée résulte largement de mes choix, que mon corps ne serait peut-être plus en état de fonctionner si je m’y étais pris autrement. Je préfère courir encore longtemps avec des doutes que de devoir renoncer aux sentiers avec des certitudes.
« L’heure des ‘tu verras’ avait peut-être sonné »
Reste que certaines raideurs musculaires le matin lui rappellent aujourd’hui que le chrono tourne pour lui aussi. Ce que certains n’ont pas manqué de lui dire dans le passé. Au point de le faire douter. En 2018, il songe à plusieurs reprises à tout arrêter. Il a alors 43 ans, aucun souci au niveau physique, mais le problème semble être ailleurs. « Peut-être dans la tête, une fatigue mentale. Ou bien je vieillissais, tout simplement. L’heure des fameux “tu verras” avait peut-être sonné, comme n’avait pas manqué de me le rappeler Catherine Poletti, la présidente de l’UTMB », à l’issue de la TDS qu’il avait dû abandonner. Non loin de la ligne d’arrivée, elle lui avait glissé : « À ton âge, Ludo, faudrait peut-être songer à arrêter. »
La question le taraude, mais il n’ose pas en parler à ses proches. C’est une discussion avec un collègue de travail, traileur lui aussi, qui va lui rappeler pourquoi il court : « Grâce à lui, j’ai compris que, bien plus que le palmarès, c’était la quête d’émotions uniques qui me stimulait, moi qui ai tant de mal à les verbaliser. C’était l’ambiance sur les sentiers, les voyages en famille, la fierté dans les yeux de ceux qui m’entourent. Tout ça valait largement le coup de continuer. »
La suite, notamment sur la Hardrock, remportée deux années consécutives, montre qu’il a trouvé le bon carburant ! Et ce, à 50 ans depuis le 22 juillet.
« Que je le veuille ou non, l’image que l’on donne de moi sur les réseaux sociaux et dans l’univers du trail est désormais celle d’un vieux briscard inépuisable à l’attaque talon sismique, qui aurait percé les secrets d’une mystérieuse fontaine de jouvence. Un groupe de punk rock savoyard, Les Chacals dansent le soir, a même écrit une chanson à ce propos. C’est drôle. Ces attentions m’amusent. Je les prends comme une forme de reconnaissance de la sueur, des émotions et de l’enthousiasme que j’ai laissés sur les sentiers au cours de toutes ces années. Je ne cherche pas spécialement à alimenter ce personnage, mais tant qu’il reste fidèle à l’homme que je suis, je ne peux que l’apprécier. Comme je l’ai déjà dit, il m’a d’ailleurs sûrement permis d’activer des suppléments d’âme à de nombreuses reprises tant je ne voulais pas décevoir ceux qui croient en ses pouvoirs. En réalité, je n’ai fait que m’adapter au temps, le modeler à ma façon, le tordre dans tous les sens pour lui donner la forme que je voulais lui donner, en bon artisan. Je le ferai encore, tant que cela sera possible, en m’essayant à d’autres distances ou d’autres événements (…). Et puis, quand mes capacités athlétiques ne pourront plus me porter jusqu’au devant des pelotons, sur les plus hautes marches des podiums des classements au scratch, je tenterai d’aller chercher autre chose, d’autres résultats dans ma catégorie, d’autres records. Jusqu’à ce que le temps s’arrête un jour pour moi, définitivement, il y aura toujours des défis à imaginer. »Ludovic Pommeret n’a pas fini de nous étonner. Et de nous inspirer
À contretemps
Ludovic Pommeret. Éditions Mons. 24€
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