À l’approche des Jeux Olympiques d’hiver 2030, les territoires de montagnes se trouvent à un tournant, un point de bascule, souligne Fiona Mille. Dans son livre « Réinventons la montagne », la présidente de Mountain Wilderness explore trois scénarios d’avenir pour les Alpes. Entre dérive consumériste, dystopie et renouveau militant. Dans son essai mêlant fiction et expertise, elle nous invite à repenser la montagne à travers le prisme de la transition environnementale et sociale. Le tout sur fond de Jeux Olympiques.
« L’objectif de ce livre, c'est de parler à tout le monde » explique Fiona Mille, présidente de Mountain Wilderness qui a choisi de passer par le biais de la fiction pour aborder les sujets complexes autour de l’avenir des territoires de montagne. Le fil directeur de « Réinventons la montagne », son dernier ouvrage ? Les Jeux Olympiques qui auront lieu dans les Alpes en 2030. « L’occasion de se demander : ‘qu’a-t-on a envie de faire à partir de maintenant ?’ » explique-t-elle. « Ce n’est pas un programme politique, ce n’est pas mon rôle. L’idée, c’est d’ouvrir des perspectives, d’inviter à penser ». Elle propose pour cela une lecture ludique permettant de naviguer entre trois scenarios (une fuite en avant mêlant consommation et technologie, une situation aux airs de dystopie où les JO 2030 sont annulés à la dernière minute, et un contexte qui laisse la part belle aux actions militantes). Tous sont entrecoupés de riches encadrés laissant la parole à des experts de la transition environnementale et sociale en montagne (Anne Lassman-Trappier, présidente de France Nature Environnement, Charlène Descollonges, hydrologue spécialisée dans la gestion de la ressource en eau, Antoine Pin, directeur de Protect Our Winters, ou encore Marie Dorin-Habert, ancienne athlète de haut-niveau aujourd’hui investie au sein du collectif Vercors Citoyens, etc).

Pourquoi avoir décidé de faire un livre axé autour des JO 2030 ?
Ce livre, je l'ai écrit rapidement, en trois mois seulement. Car finalement, on travaille sur ces sujets-là au quotidien avec l’association [Mountain Wilderness, ndlr]. Je rencontre des initiatives de transition, qu’elles soient portées par des communes, des entreprises, des assos ou des collectifs citoyens, quasiment quotidiennement. Ces dynamiques, elles sont pour moi plus que nécessaires. Il est, au regard de la situation dans laquelle on est en montagne, d’accompagner cet élan. À l'annonce des Jeux d'hiver dans les Alpes [en 2030, ndlr], je me suis dit qu’il y avait un vrai risque que ces JO viennent freiner toutes ces dynamiques de transition. Parce qu'au-delà d'être un événement sportif international, c'est surtout un événement qui donne une vision des territoires de montagne, qui vont même venir les structurer. On ne peut pas faire rêver autour des sports d'hiver alors qu'on est dans une montagne qui fond. On a plein d'autres priorités devant nous. C’est pourquoi j'ai pris l'organisation de ces Jeux d'hiver comme une porte d'entrée pour parler de la question de toutes les transitions.
Les questions sous-jacentes sont multiples. Quelle trajectoire a-t-on envie de prendre ? Que dit cette candidature sur les Jeux d'hiver pour l'avenir de nos montagnes ? Qu'est-ce qu'on pourrait inventer d'autres. […] Les JO, ça peut être du soft power mais je trouve qu'il y a un vrai problème dans l'ADN de ces Jeux. On parle de Jeux d'hiver. Pas de Jeux de montagne. On ne parle pas d'une grande fête de la montagne. On parle de Jeux d'hiver orientés vers les sports d'hiver. Et ça, je trouve que c'est déjà un problème parce que depuis les années 60, les sports d'hiver ont porté les territoires de montagne. Ça a eu des impacts très positifs et des impacts négatifs et je pense qu'en 2030 il faut juste qu'on ouvre un nouveau chapitre.
Qu'est-ce qui t'a donné l'idée d’écrire 3 scénarios possibles autour de la tenue de ces Jeux ?
Je travaille sur les sujets de résilience des territoires [au sein de son entreprise, Phoenix Conseils, ndlr], c’est mon métier. Je suis donc amenée à me projeter. Au regard de notre situation actuelle, je trouve que l’on est un peu en panne d’imagination. C’est comme si on avait du mal à se projeter. On parle toujours transition. Mais c'est une transition vers quoi ? Alors pour moi, proposer des scénarios, ça permet de donner à voir. Le scénario 1 si on continue le même modèle business as usual, si on cherche à faire la même économie, le même tourisme un peu coûte que coûte, quels que soient les impacts environnementaux et sociaux. Un autre qui est plutôt le scénario un peu cata’ qui donne à voir quels sont les autres enjeux de la montagne, l'eau, l'énergie, les mobilités, l'accélération des risques naturels. Et puis un troisième scénario qui est de se dire qu'est ce qui se passe si on écoute enfin et on soutient enfin les autres initiatives qui sont déjà là dans les territoires et qui pour moi sont vraiment les plus inspirantes.
Travailler sur la résilience des territoires, ça consiste en quoi précisément ?
Je fais du conseil à des collectivités territoriales. C’est-à-dire que j’essaie d’anticiper les stress liés à la crise environnementales actuelles (des catastrophes naturelles, des pénuries d'eau, d'énergie). Et de faire en sorte que la population s'en sorte le mieux possible, qu'on apprenne à vivre autrement. Au regard les risques naturels, les territoires sont amenés à être résilients. On peut penser à La Bérarde. Que fait-on de La Bérarde, ce hameau des Hautes-Alpes ? Est-ce qu'on continue à y vivre ? À ne plus y vivre ? Quel tourisme développer là-bas ?
Et puis, il y a la résilience économique. On a encore la chance en montagne d'anticiper un peu cette transition économique, de diversifier notre économie, d'accompagner les métiers. Je fais souvent le parallèle avec le nord de la France dont je suis originaire. Mes grands-parents étaient mineurs. Donc je vois vraiment les impacts de la fermeture des mines d'un point de vue social. Et ça on n'a pas pu l'anticiper. Ça a été vraiment un choc économique qui a duré pendant des décennies. Alors je me dis que si on ne prend pas la mesure des enjeux, si on n'arrive pas à faire cette fameuse transition du tout-ski vers un tourisme diversifié, ça va avoir un impact social et sociétal. Je pense qu'il faut arrêter de dire que c'est juste la transition écologique, non c'est la transition globale de nos territoires qui est en jeu. Et plus on la recule, plus cela va avoir des impacts sociaux.
J’essaie de mêler à tout cela la quête de sens. Comment on ne subit pas la transition ? Comment on en profite pour faire quelque chose qui nous plaît et dans lequel en effet on peut s'épanouir professionnellement, humainement en montagne ? Parce que la montagne est plein de richesses.
Les JO 2030 peuvent-ils selon toi devenir un modèle pour des événements sportifs plus durables ?
L'objectif premier de ce livre ce n'est pas tant de parler des Jeux. Mais plutôt de la transition des territoires. Il me paraît tout de même essentiel de réfléchir sur ce que pourraient être les rencontres sportives et festives de demain. Car généralement, quand on questionne l'organisation des Jeux d'hiver, on nous dit soit vous n’aimez pas le sport soit vous n’aimez pas la fête. Moi globalement j'aime bien les deux. Mais par contre je pense qu'on peut réinventer les Jeux parce qu'il faut qu'ils soient cohérents. Dans le monde dans lequel on vit aujourd'hui, ils sont devenus quand même assez hors sol. On pense aux émissions de gaz à effet de serre avec les transports en avion, à la neige artificielle… Pour moi, tout ça ce sont vraiment les Jeux du passé.
Et c'est vrai que je trouverais ça vraiment très stimulant si on arrivait à se dire : « Les valeurs des Jeux elles nous parlent. Comment on repense ça ? ». C’est ce que j'essaye de faire dans le livre justement. Des fois je m'amène un peu à rêver même sur des choses qui peuvent paraître un peu utopistes en 2024.
Mais en fait ça ne l’est peut-être pas tant que ça. Le problème, c'est que pour la candidature de 2030, les lieux ont été choisis sans concertation. Et puis maintenant on essaie de nous les faire accepter. En demandant presque aux associations d'aller réduire les impacts. Je trouve qu'on voit le problème à l'envers.
La manière dont est écrit ton ouvrage, notamment le choix de la narration, le rend accessible à un plus grand nombre. C’était ton objectif de départ ?
Oui, déjà je ne voulais pas faire un livre qui parle aux convaincus. Parce que pour moi, c'est avant tout un outil pour organiser des débats dans les territoires. D'ailleurs, en 2025, Mountain Wilderness va mener une grosse action de concertation sur les territoires de montagne, sur ce que l’on veut pour 2030. Ce livre, c'est un moyen d’apporter une petite pierre à l’édifice.
J'ai envie que des collectifs citoyens puissent l'utiliser pour organiser des débats sur leur territoire, des assos. Et peut-être aussi des élus en fait. L’idée, c’est de se dire que l'avenir n'est pas figé, que l’on peut en discuter. Car ce sont nos décisions de maintenant qui vont le créer. Et sur ce point-là, il est nécessaire de parler au plus grand nombre.
J’ai choisi un mode un peu narratif, avec des dates, des événements, des personnages pour inviter les gens à se projeter. C'est parfois plus facile quand ça passe par une histoire plutôt qu'en énumérant des faits, lorsque l’on cite des études, des datas, des graphiques. Je suis une lectrice, j'aime bien les romans. Alors j’ai voulu écrire des petits scénarios. […] Ils sont venus de manière assez évidente. Et puis dans le livre il y a aussi des interviews d'une dizaine de personnalités de la montagne dont le regard m'a beaucoup nourrie.

Réinventons la montagne
Fiona Mille. Éditions du Faubourg. 14€
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