Quelques jours seulement après l’avalanche meurtrière qui s’est abattue entre les camps 3 et 4 qui a déjà coûté la vie sur le Manaslu à un Sherpa de 34 ans, Anup Rai, ce dimanche matin 2 octobre 2022, le camp de base du 8e sommet le plus haut du monde ( 8163 m), a été touché lui aussi par une avalanche, détruisant sur son passage six camps et 30 tentes. Aucune victime, heureusement, mais c’était pour apprendre dans la foulée qu’un Sherpa, pris lui aussi dans une autre avalanche, avait trouvé la mort alors qu'il descendait du camp 2 au camp 1. En ce début de saison, cela fait donc deux décès dus aux conditions instables du manteau neigeux. Un bilan déjà très lourd qui interroge les experts rappelant, qu’historiquement, les avalanches se produisent près du camp de base du Manaslu mais le touchent rarement. Inquiétant, d’autant qu’ailleurs sur le massif l’alerte est donnée, remettant en cause les expéditions de nombreuses équipes, notamment des Français.
« Le Manaslu est tellement chargé que, où qu’on se trouve aujourd’hui sur cette montagne, on joue avec sa vie », s’inquiétait hier notre correspondant, Alan Arnette. Alpiniste accompli, suivant l’activité sur la zone Himalaya depuis plusieurs décennies, Arnette s’appuie sur un solide réseau qui, depuis quelques jours, ne cesse de confirmer la menace qui pèse sur ce sommet de 8163 mètres, pourtant considéré comme l’un des plus « faciles » d’accès. Déjà, le 21 septembre, l’expert expliquait que la neige fraiche, très abondante, avait bloqué net les tentatives de sommet sur le Manaslu. « Environ 30 cm était signalés entre le camp 3 et le camp 4. 120 personnes ont dû faire demi-tour en raison des conditions d'avalanche le 21 septembre 2022 », rapportait Phunuru Sherpa de l’International Mountain Guides.
Avalanche on Manaslu Base Camp this morning. Video ©: Tashi Lakpa Sherpa. pic.twitter.com/9d47irPWzI
— Everest Today (@EverestToday) October 2, 2022
On se souvient par ailleurs qu’Hilaree Nelson, alpiniste et skieuse américaine extrêmement aguerrie, qui a trouvé la mort le 19 septembre sur ce même Manaslu, suite à une chute de 25 mètres, dans une crevasse lors de sa descente du sommet à ski, avait renoncé, quelques jours plus tôt, à une première tentative et s’inquiétait des conditions météo, sorte de mousson tardive, qu’elle devait affronter.
Deux jours plus tard, contacté par Alan Arnette, Chris Tomer, de Tomer Weather Solutions, un des météorologues les plus sollicités par les alpinistes, commentait, lui, en ces termes la situation météo ;
« Le Manaslu s'assèche enfin après deux semaines de neige et de pluie abondantes. Une couche d'environ un mètre de neige (ou plus) s'est accumulée dans les camps les plus élevés, tandis que la pluie est tombée en dessous de 5486 mètres.
Pourquoi tant de précipitations ? La configuration de la pression a favorisé l'apport d'humidité tropicale en provenance directe de la baie du Bengale. Une zone de basse pression sortant du golfe du Bengale a contribué à transporter et à concentrer l'humidité tropicale dans la région de Manaslu. L'humidité atmosphérique sur le Manaslu était de 200 à 300% de la normale. »
De quoi déstabiliser une montagne où, de surcroit, se trouve un nombre record d’alpinistes, ce qui multiplie les risques. Rappelons en effet que le gouvernement népalais a délivré 404 permis aux étrangers cette année... Si l'on ajoute à cela un rapport de soutien de 1:1,2, ce sont environ 1 000 personnes qui sont parties à l'ascension du Manaslu, la semaine dernière et qui, rapidement, se sont trouvé confrontées à un manteau neigeux très instable.Une instabilité qui n'a fait que s'accroitre au fil des jours. Hier, le 2 octobre, l'’alpiniste costaricain, Warner Rojas Chinchilla notait ainsi que « Le temps est toujours mauvais dans la partie supérieure du Manaslu ; selon les rapports d'aujourd'hui, il a neigé presque un mètre à 7 000 mètres d'altitude ; la montagne est toujours dangereuse. Quelques équipes voulaient encore tenter le sommet, mais elles ont dû retourner aux camps inférieurs à cause du danger d'avalanche. » précisait-il.
Manaslu wind up
— Mingma G (@14peaks) October 2, 2022
We had huge avalanche at base camp. Never saw such avalanche before. Everyone is safe and all our team is descending back to base camp. We will try to close our camp today and leave base camp safely.#manaslu#imagine_Nepal pic.twitter.com/7FRUcu29pZ
Parmi les plus chanceux, Sophie Lavaud
Plus tôt dans la saison, d’autres avant eux avaient eu plus de chances, Accompagnée de Pasdawa Sherpa et Dawa Ongchu Sherpa (8k Expeditions) Kristina Harila, notamment, poursuivait son défi des 14 8000 mètres en moins de six mois. Et les opérateurs népalais 8K Expeditions, Seven Summits Treks, Transcend Adventures et Asian Trekking pouvaient eux aussi se réjouir d’avoir pu conduire leurs clients au sommet. Parmi eux, l’Indien Vijay Kumar Appasab Patil, avec Phurba Dorchi Sherpa et Mingma Thinduk Sherpa et le grimpeur chinois Hu Tao avec Pioneer Treks. Mais aussi, Nima Rinji Sherpa, 16 ans, fils du fondateur de SST, Tashi Lakpa Sherpa, l’un des derniers à planter son drapeau au sommet du Manaslu cette saison. La Suisse Sophie Lavaud, a elle aussi pu atteindre son objectif, et, fidèle à sa réputation d’alpiniste tenace, a répété son ascension du sommet, pour atteindre non point l’ante-cime, comme l’avait déjà fait, mais la « vraie », située quelques mètres plus haut. Un détail pour certains, un symbole pour beaucoup d’autres.
Reste que devant les conditions météo, la plupart des compagnies occidentales, dont IMG vendredi et Summit Climb hier ont quitté la montagne la semaine dernière, invoquant des conditions d'avalanche dangereuses. Jusqu’à Kami Rita Sherpa, détenteur du record du sommets de l'Everest, qui a décidé de battre en retraite, par sagesse.
Un autre Sherpa a mis fin à son expédition prématurément, rapporte Alan Arnette : Tendi Sherpa, de TAG Nepal et chef de l'équipe de l'expédition "Climbing the Seven Summits Manaslu". Il explique sa position dans un récent post :
« De retour de la montagne en toute sécurité – Sécurité, ça reste mon mot préféré... !
Après notre dernière rotation d'acclimatation au camp 3 du Manaslu, nous sommes revenus au camp de base pour nous reposer et nous préparer à l'ascension du sommet. Avant la poussée finale vers le sommet, il est toujours très important pour nous d’étudier les prévisions météo plus en profondeur pour notre ascension, de discuter avec notre équipe, clients et Sherpas, des plans possibles, de vérifier l'état de la montagne et de la neige. D’envisager l’impact des embouteillages que nous pourrions rencontrer pendant l'ascension et de bien vérifier la logistique nécessaire sur les montagnes… Nous étions tous très bien préparés, très motivés et prêts à tenter le sommet... mais la foule immense de grimpeurs, les nombreuses précipitations de 100 cm de neige fraîche tombées récemment, les vents violents, les avalanches, les décès, les blessures et les évacuations… tout cela a rendu la montagne nettement plus dangereuse !
Nous avons analysé chaque option pour voir par où nous pourrions monter, mais toutes étaient fermées sauf une : entrer à la maison en toute sécurité ! Aujourd’hui tous les membres de notre équipe sont sains et saufs et vont rejoindre leur famille. Sur la montagne, chaque équipe est son propre juge et prend ses propres décisions. C’est ce que nous avons fait, nous aussi, et, selon nous, c’était trop risqué. Mais il y a encore beaucoup d'autres équipes sur la montagne, je prie pour que toutes puissent faire l’ascension en toute sécurité ! », conclue-t-il.
Une décision sage car si le Manaslu est statistiquement l'un des 8000 m les plus sûrs avec un un taux de mortalité de 1,49, ce qui le place au septième rang sur huit par rapport aux autres 8000 mètres situés au Tibet et au Népal, de nombreux opérateurs l’évitent, à cause, précisément des avalanches. On se souvient en effet que le 23 septembre 2012, vers 4h45, heure du Népal, 11 personnes avaient trouvé la mort. Un grand sérac, détaché au-dessus du camp 3, à 7 400 m d'altitude, ayant déclenché une avalanche de plaque qui avait touché directement le camp 3 avant d'impacter le camp 2.
Alerte sur tout le massif de l'Himalaya
La prudence est donc de mise sur la Manaslu, mais sur tout le massif himalayen bien sûr. Hier, on apprenait en effet que sur l’Everest, le skieur extrême polonais, Andrzej Bargiel, accompagné de Janusz Golab, interrompait sa tentative de sommet en raison des vents violents, et restait dans l’attente de conditions meilleures.
Sur l'Ama Dablam, des avalanches ont déjà fait des victimes, et sur le Dhaulagiri le manteau neigeux est également extrêmement instable et perturbe les plannings. L'équipe du jeune français Vadim Druelle Vadim décrit ainsi la situation dans un message :
« Peu de nouvelles ces derniers temps car la météo a été très mauvaise. La semaine dernière, Vad s'est acclimaté lors de la seule fenêtre de beau temps. Il était censé partir vendredi après-midi pour tenter le sommet. Mais en raison de chutes de neige importantes et imprévues, le départ n'a été repoussé qu'à hier samedi après-midi, puis normalement très tôt ce matin. Mais la météo a été une fois de plus très capricieuse et Vad a été réveillé dans la nuit pour déblayer le camp de base, le poids de la neige ayant cassé certaines tentes...
Finalement, il a décidé de ne pas partir car le risque d'avalanche était bien trop élevé. Décision difficile à prendre car il n'aurait aucune chance de faire une nouvelle tentative... mais pas plus tard que deux heures après avoir pris cette décision, une avalanche s'est déclenchée entre les camps 1 et 2. Certaines personnes ont pu être évacuées à temps par hélicoptère. On ne sait pas encore s'il y a eu d'autres dégâts. Une équipe de secours, dont Vad, a quitté le camp de base pour aller aider. Une chose est sûre, la montagne ne veut pas d'eux cette année. Trop de paramètres négatifs pour espérer continuer. C'est avec le cœur lourd que l'expé prend fin... »
Toujours sur le Dhaulagiri, rappelons qu’une autre équipe française, celle de Mathieu Maynadier, Vivian Bruchez et Matheo Jacquemoud, continue de s’acclimater au camp de base, Son objectif : tenter de descendre à ski le Dhaulagiri (8 167 m), dernier sommet de plus de 8 000 mètres d'altitude encore jamais skié. Nul doute qu’elle suit attentivement les prévisions météo sur la zone.
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