Rares sont les athlètes femmes du circuit pro qui parlent de l’énorme pression subie pour atteindre un poids « idéal », notamment dans le milieu de l’escalade. Le témoignage de l’américaine Beth Rodden, longtemps parmi les meilleures au monde, est édifiant.
À 14 ans, j'ai fait ma première sortie d'escalade dans la Sierra avec un grimpeur d'une vingtaine d'années, un de mes mentors. Nous nous sommes entassés dans son petit pick-up, entre cordes et matériel d'escalade. Au-dessus du rétroviseur était accroché un petit bout de papier sur lequel on pouvait lire « pâtisserie ». Le mot était entouré d’un cercle et barré d’un X. J'ai trouvé bizarre que quelqu'un déteste les pâtisseries, mais j'étais vraiment contente d'être là, alors je n'ai rien dit. Nous nous sommes arrêtés dans une boutique de bagels pour faire le plein. J'étais alors très jeune, presque une enfant encore et pour moi, se nourrir était simple : on mange quand on a faim et on joue le reste du temps. J'ai commandé deux bagels avec un supplément de fromage et je les ai avalés avant de quitter le parking. Je me suis à peine sentie rassasiée après avoir terminé.
"Après ces bagels, Beth, tu vas être incapable de grimper ", m’a dit mon compagnon en riant. "Tu viens d’engloutir l’équivalent de deux jours de calories ! ». Je n'avais aucune idée de ce qu’il voulait dire, mais je me suis sentie honteuse et idiote, comme si je ne connaissais pas une règle importante de l'escalade, ou de la nutrition. Le mal était fait. C'était le début de mon chemin de croix.
Je perdais du poids ... et ça marchait!
Deux ans plus tard, dans un stade bondé, après une compétition de la Coupe du monde, une championne d’escalade que j’admirais m'a avoué qu'avant chaque compétition elle perdait 2,5 kg, qu’elle reprenait après. J'ai commencé moi aussi à perdre du poids avant les comps, mais je ne reprenais pas de poids après. J'avais décidé que la perte de poids était le meilleur chemin vers le podium.
Et le problème, c’est que ça marchait. Du moins, je le croyais. Je suis montée sur le podium en coupes du monde et j'ai gagné les championnats nationaux juniors quatre années de suite. Mais au lieu de savourer mon succès, j'étais occupée à me comparer à mes pairs. Personne ne m'a jamais dit explicitement de perdre du poids, mais dans mon esprit, être mince était la condition sine qua non pour réussir. J'ai donc examiné minutieusement l'apparence de mes concurrentes et ce qu'elles mangeaient ou ne mangeaient pas. Je voulais les égaler ou faire mieux encore.
Jusqu'à la fin de l'adolescence, mes cuisses étaient plus maigres que mes genoux. Je n'ai eu mes règles qu'à 19 ans. Et quand j'ai finalement c'est arrivé, je me suis sentie comme une ratée - cela signifiait que je prenais du poids.

Qui d'entre elles se fait vomir?
Les grimpeurs que je voyais dans les magazines étaient désespérément maigres. J'ai commencé à remarquer que la plupart de mes pairs et de mes concurrentes pouvaient encore porter des vêtements pour enfants. Je les observais, essayant de deviner qui parmi elles se faisait vomir. Mon alimentation est devenue si réduite que je me couchais chaque soir le ventre vide et que je ne me sentais vraiment bien qu'en mangeant des repas industriels et calibrés, de sorte que je savais exactement combien de calories je consommais.
Malheureusement, ma méthode s’est avérée efficace. Je n’ai cessé d’accumuler les succès et les sponsors à chaque compétition remportée. Mes premières et mes exploits ont fait l’objet de films et de pubs. Dans ce milieu, l’essentiel c’était de gagner, quel qu’en soit le prix à payer et j'étais heureuse de faire partie de ce système. J’avais l’impression que j’y avais ma place, que j’étais acceptée tant que j'accumulais les podiums. Je me sentais en contrôle et capable de maîtriser mon corps pour réaliser l'impossible.
Il fallait que j'aie un six packs
Mais en vieillissant, la nature a repris le dessus. À un moment donné, mon corps a changé, j’ai perdu mon poids d’enfant. Je me suis sentie comme un éléphant en grandissant. J'ai commencé à avoir régulièrement mes règles. Je suis passée d'un baudrier d'escalade x-small à un small. Le corps des femmes change. Alors que les hommes, eux, semblent devenir plus forts au fil des années, le centre de gravité des femmes se déplace. Nous, les femmes, nous avons des hanches et des seins. J'ai senti que je perdais mon avantage.
Je me suis éloignée de la compétition pour me tourner vers la falaise et la trad. Mais une chose qui n'a pas changé, c'est mon alimentation et mon regard sur mon corps. J'en avais honte. Je mourrais d'avoir un six packs et des bras musclés pour être au top en brassière.
À l'époque, j'étais mariée au grimpeur pro Tommy Caldwell. À presque chaque séance photo, on me demandait d'enlever mon tee-shirt. Tommy, lui, pouvait garder le sien. "Peux-tu rentrer ton ventre, Beth ?" demandait le photographe. Je détestais porter une brassière sans tee-shirt. C'est à cette époque-là que j'ai ouvert Meltdown, une 8c+ dans le Yosemite. Il allait falloir plus de dix ans pour qu’un grimpeur ou une grimpeuse reproduise l’exploit. Jamais une femme n’avait fait aussi difficile en trad … et moi j’étais là, terrorisée à l’idée que mon ventre soit trop gros.
Des années pour retrouver la normalité
A approchant la trentaine, après une décennie à repousser les limites de l'escalade, mon corps a commencé à se décomposer. Les tendons, les ligaments, les os – tout a commencé à s'effondrer après quinze ans de privation. En quelques mois, mon niveau d'escalade est passé d'élite à élémentaire. Déprimée et rongée par des pensées autodestructives, j'ai pris du poids. J'entendais les gens dire : "Qu'est-ce qu’il arrive à Beth ? Elle s'est vraiment laissée aller." Incapable d'être performante, mon salaire a été réduit, ce qui est compréhensible. Je me sentais comme un « objet endommagé ».
J'ai alors presque renoncé à l'escalade. J'ai complètement perdu de vue la raison pour laquelle j'avais commencé à grimper : tout simplement parce que j'aimais ça et que c'était amusant. Heureusement, avec le temps et beaucoup de travail sur moi-même et de réflexion sur ce qui est vraiment sain, j'ai redécouvert que l'escalade n'était pas et ne devait pas être de la gagne à tout prix. Il m'a fallu changer mon dialogue intérieur, changer mes interlocuteurs, et apprendre à me tenir à l'écart des discours et des commentaires malsains. Je devais retrouver une certaine normalité. Cela m’a pris des années.
Il nous faut changer cette culture de l'image
Perdre du poids m’avait permis d’atteindre des performances à court terme, mais cela s'est avéré extrêmement néfaste à long terme. Il est temps pour les sportifs de valoriser des notions essentielles telles que la durabilité, la longévité et la santé. Il est temps de laisser tomber les attentes irréalistes quant à l'apparence de notre corps.
Cela ne signifie pas que nous devons abaisser les normes de ce qui est possible en matière d'escalade. L'année dernière, je suis retournée à El Poussif, à Fontainebleau. Un spot que je n’avais pas fait depuis 2003. C'est tout ce que j'aime dans l'escalade : de la grimpe technique et subtile. Il faut être fort et intelligent pour y réussir. La première fois que j’ai tenté El Poussif, je pensais naïvement que ça allait être plié, vite fait. Mais ça n’a pas été aussi simple, j’ai pris un mur. En m’y attaquant avec près de sept kilos de plus, je m’attendais à un nouvel échec. Mais j'ai essayé de faire taire ces pensées négatives. Et j’ai bien grimpé, mieux, en fait, que je ne l'avais fait depuis la naissance de mon fils. J’ai commencé à réaliser que le poids n'était peut-être pas la condition du succès.
J'avais toujours pensé que mon corps, autrefois plus mince, était plus performant, mais je n'avais jamais eu l’occasion de faire une comparaison avec mon poids de femme adulte. Or au bout de quelques heures, je suis parvenue au sommet. Ravie. El Poussif m'a montré que je pouvais grimper encore plus dur qu'avant - avec un corps plus lourd, mais un corps plus sain.
Cette année, j'ai recommencé à grimper en portant simplement une brassière. Cela fait cinq ans que j'ai eu mon fils, et j'étais fatiguée d'attendre de retrouver mon corps d'avant la grossesse. Je suis plus lourde que jamais, je n’ai pas de six packs, mais je ne ressens plus le besoin de rentrer mon ventre pour la photo. Je sais que l’image est importante et que le simple fait de montrer fièrement un ventre pas si musclé que ça peut avoir un énorme impact dans notre culture comme la nôtre.
Mais j’espère que tous les grimpeurs - hommes, femmes, jeunes et vieux - pourront voir des exemples de tous les types de corps célébrés dans l'escalade. J'espère que la communauté des grimpeurs pourra évoluer.
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