L’Américain Kyle Curtin, 37 ans, n'a dormi qu'une douzaine d'heures au total au cours de sa rando express sur le célèbre Colorado Trail. À l’arrivée, fin juin, il a décroché le record de vitesse sur ce sentier, mais pouvait à peine marcher. Un exploit, incontestablement, mais le prix n’est-il pas trop cher payé ?
Le 30 juin, Kyle Curtin est parvenu en se trainant et au prix de milles douleurs, à l'extrémité sud du Colorado Trail, un sentier de 783 kilomètres (487 miles) courant de Denver à Durango à une altitude moyenne de plus 3000 mètres. Ce jour-là, il a décroché haut la main le FKT (le temps le plus rapide connu). Mais, au lieu de savourer son record devant une bière, on l’a transporté illico à l’hôpital.
Depuis des années, les randonneurs du Colorado Trail se battent pour franchir la barrière mythique des sept jours. Kyle Curtin a finalement prouvé que c'était possible. Mais pour battre ce record, il a dû marcher, courir et parfois même se traîner presque sans interruption pendant 6 jours, 15 heures et 8 minutes. Au total, il n’aura dormi que 12 heures environ.
Le premier jour, Curtin a parcouru 100 miles à un rythme effréné. Le deuxième jour, il s’est montré aussi ambitieux en affichant 75 miles au compteur, malgré les premiers effets de l’altitude qu’il commençait à ressentir. À la fin du quatrième jour, la barre des 300 miles était franchie. Mais ce record avait un coût.
36 heures sous perfusion
Dans les derniers 100 miles, Curtin a vu sa cheville gonfler. « C'est certainement ce qui m'a le plus gêné jusqu'à la fin », raconte-t-il. « La douleur n’a pas été ultra intense tout le temps, elle est montée lentement au cours des 24 à 30 dernières heures ». Pour la gérer, il n’a pas hésité à se rafraîchir dans les ruisseaux et à glisser de la neige dans ses chaussettes.
« Sur les derniers kilomètres, c'était absolument insupportable », écrit-il sur Instagram. « Mais à ce stade, la seule façon de m’en tirer, c'était d'arriver au bout du sentier ». Peu après avoir terminé, il s'est fait conduire à l'hôpital le plus proche, où il a été immédiatement réhydraté par perfusion intraveineuse. Il passera 36 heures en convalescence. Une semaine après avoir bouclé cet immense sentier, Curtin, victime d'une tendinite, avait toujours du mal à marcher normalement. D'autant que les médecins lui diagnostiqueront également une rhabdomyolyse, une dégradation des tissus musculaires suite à effort excessif. Il devrait toutefois parvenir à se rétablir complètement.
Un organisme durement mis à l'épreuve
L'expérience malheureuse de Curtin n'est pas unique. D'autres randonneurs tentant des FKT cette saison sur les grands sentiers américains, ont été contraints d'abandonner pour un certain nombre de raisons, allant de l'épuisement due à la chaleur sur le Pacific Crest Trail à une tendinite sévère des ischio-jambiers sur l'Appalachian Trail. Ce qui laisse perplexe de nombreux experts : quel est le coût réel sur l’organisme d'un FKT et surtout, cela vaut-il vraiment la peine ?
Si les témoignages de marcheurs abondent, les recherches scientifiques sur les conséquences de ces randos extrêmes sont encore peu nombreuses. Des études antérieures ont déjà suggéré que ce type de randonnée pourrait être mauvaise pour la santé, du moins d'un point de vue nutritionnel. Les randonnées rapides sont encore plus éprouvantes pour le corps. Les tentatives de vitesse soutenue, comme celle de Curtin, impliquent souvent plus de course que de marche. Ce type d'exploit de méga-endurance comporte de sérieux risques, notamment des inadaptations cardiaques, des lésions rénales, une augmentation possible de l'hypertension artérielle, un risque accru d'arthrite et, bien sûr, des tendinites. Toutefois, selon les experts, il est possible d'atténuer ces risques grâce à des soins spécifiques et bien sur via un sérieux entraînement. Dès lors, la question de savoir si cela en vaut la peine dépend de chacun. Pour que les blessures ne soient pas les seules difficultés que rencontrent les amateurs de FKT.
De l'importance de la logistique
Plus l'itinéraire est long, plus la logistique peut s'enrailler. Kyle Curtin et son équipe ont dû faire face à un incendie de forêt près de Leadville, dans le Colorado, probablement causé par des campeurs négligents. Baptisé « Interlaken Fire », le feu a dévoré près de 285 hectares et a interrompu le Colorado Trail, à la hauteur du Collegiate, chemin que Kyle avait prévu d'emprunter à l'origine. Dérouté, il a dû raccourcir sa randonnée de quelques kilomètres, mais il s'est rassuré en sachant que l'itinéraire alternatif était toujours plus long que l'itinéraire Collegiate East, une version populaire et plus courte du Colorado Trail.
Les blessures on bien failli compromettre le record du marcheur, mais c’est certainement à la planification intelligente de son périple qu’il doit sa réussite. Il a réussi à programmer sa tentative de manière à minimiser l'impact de la neige persistante en altitude et il a bénéficié de conditions météorologiques clémentes. Par ailleurs explique-t-il, le fait d'avoir déjà parcouru en 2017 le Colorado trail a été un vrai plus pour lui, car il en connaissait les sections les plus difficiles et les différents points d'accès.
En pacer de luxe... Courtney Dauwalter
Ajoutons enfin, que Kyle Curtin a un sacré CV. En 2015, date à laquelle il quitte l’armée à l’issue de six années de service, il décide de parcourir le sentier des Appalaches avec son père afin d'ouvrir un nouveau chapitre de sa vie. Depuis, en un peu moins d'une décennie, il a enchaîné les courses d'endurance et compte 16 ultras de 100 milles à son actif, dont une participation au Tort des géants qui lui vaut alors de se classer dans le top 10.
De cette solide expérience, il a tiré tous les outils dont il avait besoin pour mener à bien cette randonnée hors normes. Mais aussi un incroyable réseau d'assistants de course, et de pacers de très haut niveau. Son équipe était composée d'athlètes de renom tels que Tara Dower, ancienne détentrice du record du Colorado Trail, et… de Courtney Dauwalter qui l’a rejoint de nuit sur un tronçon de 145 miles.
Le Colorado Trail n'était donc pas le premier FKT de Curtin, mais c'était son plus long, avec une distance plus de deux fois supérieure à ses parcours antérieurs. « Ce sentier est beaucoup plus complexe sur le plan logistique que tous ceux que j’ai pu faire auparavant », explique-t-il. « Je crois bien que 45 équipes différentes sont intervenues tout au long du parcours ». « Jusqu'à présent, je disais que le Tor des géants était la course à pied la plus cool que j'aie jamais faite, mais là, c'est le pompon ! », écrit-il dans un post sur Instagram.
Avec du recul, commentait-il une semaine après son arrivée ; « je suis plus fier que jamais de l'effort accompli. Il était impossible que le plan se déroule à la perfection au cours d'une semaine aussi stressante. J'ai fait quelques mauvais choix. Je n'ai pas toujours pu dormir aussi bien que je l'aurais voulu. J'aurais aimé manger plus de vrais aliments. Mais dans l'ensemble, on a fait le maximum. Je suis sûr qu'un jour ou l'autre, mon record sera battu, mais beaucoup de choses ont joué en notre faveur : de longues journées, de l'eau en quantité, plusieurs sections récemment élaguées. Je ne pense pas que le temps orageux m'ait vraiment ralenti. Et j'ai l'impression d'avoir user totalement mon énérgie pour finir cette course ! ».
De là à l’encourager à lever le pied à l’avenir ? Pas vraiment. « Je viens de dévorer un gros morceau. Envoyez la suite ! » .
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