Inspirée du stoïcisme, l'immersion en eaux froides fait de plus en plus adeptes, convaincus qu'ils y puisent une énergie sans pareille. De quoi vous aider à supporter bien des situations difficiles, ajoute notre journaliste qui la pratique désormais quotidiennement. Même en hiver !
Nous sommes hiver, un énième matin gris où l'eau et le ciel ne font qu'un. L’air est imprégné d'un froid vif et humide, à vous en glacer les os. Il serait certainement plus sage de rester à l'intérieur, à siroter une tasse de café bien chaud, mais je me prépare à aller nager.
Une fois au bord de la baie, j'enlève mes collants de laine, enfile mes chaussons néoprène avant de retirer mon gros pull que je jette sur les rochers couverts de crustacés. Je ne garde que mon maillot de bain rouge et mon bonnet tricoté main. L’air matinal, légèrement au-dessus de zéro, me fait frissonner. Il va sans dire que je n'ai pas pris la peine d'apporter un thermomètre – nul besoin de mesurer quoi que ce soit pour savoir qu'il fait froid.
Mon cerveau m'implore de ne pas entrer dans l'eau
S’en suit le moment le plus difficile : rester debout et attendre en regardant l'eau salée, en me demandant comment je vais bien pouvoir y entrer. Pendant un court instant, j'envisage de retourner à l'intérieur, là où m’attend un bon café. Je tente rapidement d’oublier cette idée, elle pourrait m’être fatale si je la laissais faire. Alors que cerveau m'implore de ne pas entrer dans l'eau, je fais le choix de me concentrer sur la dimension physique de l'exercice. Je respire, fais un pas en avant. Savoir que je peux dépasser ma réticence booste ma confiance.
Je m'avance ensuite dans l’eau, jusqu'à hauteur de chevilles d’abord, puis de mollets. Puis, je vais plus loin, immergeant mes cuisses, avant d’arriver au moment le plus délicat : le nombril. À ce moment-là, je grimace sous l'effet de la décharge provoquée par le froid. Avec l’expérience, je sais que pour rendre la tâche plus aisée, je dois parvenir à mettre mes épaules sous l'eau.
Pourtant, pour être honnête, j’aime bien me maintenir ici pendant quelques secondes, avec la moitié de mon corps exposée à l'air hivernal, et l'autre moitié immergée dans l'eau glacée. Une certaine intensité se dégage de cet « avant », comme si je me préparais à accomplir l’après. Je ressens le froid, je suis pleinement consciente du moment, si bien que j'entends même le battement des ailes de la mouette me survolant.
L'eau diffuse une incessante brûlure. Heureusement, cette sensation s'adoucit peu à peu jusqu’à ce qu’une couche entoure mon corps, à la manière d'un bouclier. À cet instant, chaque inspiration me fait prendre conscience de l'endroit où je suis, et chaque expiration me permet de vaincre la température glaciale à laquelle je fais face. Je continue de respirer.
Un rituel quotidien développé pendant la pandémie
Ces dernières années, j’ai pris l'habitude de nager, le premier jour de chaque mois, près de chez moi, dans le froid. Mais durant l’hiver 2020, cette tradition mensuelle est devenue un véritable rituel quotidien – je me mettais à l'eau, souvent dans le noir du matin, avant de me rendre au travail. Et même si je ne me suis jamais qualifiée de nageuse, ce que j’éprouvais au contact de l’eau froide me faisait y revenir jour après jour. Étant écrivaine et artiste, je me suis rapidement rendu compte que ces immersions quotidiennes faisaient désormais intégralement partie de mon processus créatif. Elles me rendaient plus présente au monde, plus consciente, et m'apportaient souvent ce soupçon de clairvoyance dont j'avais le plus besoin pour mes travaux.
Je ne suis pas la seule à avoir adopté cette habitude. Surtout en 2020. Car si l'hiver est toujours un cycle plus sombre et plus lent, l'hiver 2020 était accompagné de l'incertitude liée à la pandémie. Beaucoup d'entre nous ont donc ressenti le besoin de pratiquer une activité pour mettre leurs soucis de côté et ainsi se sentir un peu plus maîtres de leur vie.
« C'est comme si l'on avait perdu le contrôle de nos vies à ce moment-là », explique Gilly McArthur, grimpeuse et nageuse en eau froide basée en Grande-Bretagne. « Les restrictions sanitaires nous ont poussé à chercher d'autres moyens de retrouver un peu de maîtrise au quotidien ».
« Le sang picote dans mes veines pendant des heures »
De mon côté, j’ai retranscrit cela en m’immergeant dans l'eau salée près de chez moi chaque jour d’hiver. En parallèle de mon activité, j'ai commencé à lire des récits d'autres personnes qui faisaient de même, mais aussi des études sur les bienfaits de l'eau froide pour la santé. J'ai visionné quantité de films sur des personnes pour qui l'eau froide était devenue vitale, notamment pour une femme qui soignait sa dépression à coup de baignades hebdomadaires.
Peu à peu, mon feed Instagram s'est transformé en une collection de têtes couvertes d'un bonnet laine, dépassant de l’eau glacée. Je suis également tombée sur le livre « Wintering » de Katherine May, dans lequel je me suis retrouvée à la lecture de la description de son corps après la baignade : « Le sang picote dans mes veines pendant des heures, comme si on m'avait injecté un sérum magique », écrit-elle. Ce qui a confirmé ce que mon organisme savait déjà : me plonger dans l'eau froide me faisait du bien, mentalement et physiquement.
Mes immersions régulières dans l’eau froide m'ont également permis de faire partie d'un groupe de natation hivernale : le Zeno Swim Club de l'Outdoor Swimming Society. Lancé à l'hiver 2019, ce club virtuel tire son nom de Zénon d'Élée, le père fondateur du stoïcisme – une philosophie qui prône la résistance à la douleur et aux épreuves comme ultime moyen d'évoluer personnellement. Pour en être membre, il est nécessaire de s'engager personnellement à nager au moins une fois par mois pendant l'hiver et donc d'accepter l'inconfort. « Dans une année marquée par d’incessants défis, une chose est sure : nous sommes tous des stoïciens maintenant », ai-je pu lire sur leur site internet. « Peut-être pas tous grâce à l'eau froide - pas encore du moins - mais ce qui est sûr, c’est que nous avons tous fait preuve d’une grande force d'âme face à l'adversité ».
A ma grande surprise, j'ai découvert que ces pratiquants constituaient une véritable communauté sur le web. Pour preuve, plus 50 000 posts Instagram associent l’hashtag #thestoics à des photos provenant du monde entier où des gens assument l'inconfort causé par l'eau froide hivernale, y trouvant une certaine force d'âme. Car pour sûr, cette immersion nous apporte quelque chose que nous ne pouvons certainement pas trouver ailleurs.
« Vous n'avez alors qu’un choix : être présent avec vous-même "
Katharine Montstream, qui a fondé son propre groupe, fait également partie de ces adeptes. Piquée par le virus de l'eau froide il y a quelques années déjà, elle a constaté, durant l'hiver 2020, que face à la pandémie cette pratique lui avait été plus utile que jamais. Elle a donc commencé à se baigner quotidiennement dans un lac, un rituel qui n’est pas passé inaperçu.
« Au bout d'un moment, on est venu me demander si j’allais le refaire. Et quand ». Elle a donc lancé une groupe en ligne, baptisé Red Hot Chilly Dippers (dippers signifinant ceux qui s’immergent en eaux froides), qui est très vite passé de 17 à 150 membres. Tout au long de l'hiver, ils ont fréquemment nagé ensemble, brisant parfois la glace à coup de massue les jours particulièrement froids. Il leur est même arrivé de nager de nuit, sous la pleine lune.
À une époque où beaucoup d'entre nous sont en quête de voies vers la pleine conscience, s'immerger en eaux glacées permet de se concentrer sur l'instant présent. « Lorsque vous entrez dans une eau aussi froide, vous n'avez qu’un choix : être présent, avec vous-même et avec les personnes qui vous entourent », explique Puranjot Kaur, une nageuse en eau libre, membre du groupe local Cold Tits Warm Hearts. « En fait, tout le reste devient secondaire ».
C'est là que réside la magie de l'eau froide, ce pourquoi beaucoup d'entre nous y reviennent. « Quels que soient le stress ou les soucis que vous pouvez avoir, vous n’avez d’autre choix que de les laisser tomber une fois que vous êtes à l’eau, car vous ne pouvez faire qu'une chose, survivre à cette intense sensation tactile », souligne Katharine Montstream.
L'eau froide procure aussi une joie indescriptible
La pleine conscience, c'est à la fois être conscient du moment présent et accepter le moment sans jugement. Au lieu de résister ou de se plaindre, on pratique l'acceptation, explique Gilly McArthur. Ainsi, lorsqu'elle emmène des personnes à la piscine et qu'on lui demande s'il fera froid, elle écarte toute référence au froid et répond simplement qu'il s'agit « seulement d'une expérience. Observez juste ce qui se passe. Essayez de ne pas lui coller d'étiquette, et ça finira par passer ».
Surmonter l'intensité des sensations provoquées par l'eau froide procure également une joie indescriptible – au-delà du simple coup de boost momentané, il s’agit d'un véritable rappel de ce dont nous sommes capables. Et au final, cette leçon est essentielle pour notre corps, tout autant que pour notre esprit. « Cette situation est applicable à d'autres moments de la vie où vous vous trouvez face à quelque chose qui semble insurmontable », explique Puranjot Kaur. « Votre corps se souvient de cette expérience de nage en eaux froides – cette expérience vous ayant permis de construire une forme de résilience et de courage ».
"Ainsi, chaque jour, pendant quelques instants, m'immerger dans l'eau froide était un moyen de me retrouver, de dissiper le flou autour de mon esprit", souligne Gilly McArthur. " Honnêtement, cette activité m'a permis de surmonter l'hiver. Peu importe ce qui nous amène là, qu’il s'agisse de chagrin, de tristesse, de frustration, d'anxiété, ou d’un simple besoin de calme, la pratique de la natation ne fait que nous replonger en nous-mêmes ».
Comme un moyen de guérison émotionnelle
Cette connexion entre le corps et l'esprit explique peut-être pourquoi l'eau nous appelle lorsque nous traversons des moments difficiles - Puranjot Kaur et Katharine Montstream ont d'ailleurs toutes deux remarqué que de nombreux nageurs de leur communauté utilisent cette pratique comme un moyen de guérison émotionnelle. « En s'immergeant dans l'eau, on porte avec soi une sorte de défi ou une histoire personnelle », explique Puranjot Kaur.
Katharine Montstream a d'ailleurs constaté la même chose, notant que de nombreuses personnes de son groupe ont lutté contre le deuil et la dépression grâce à cette pratique. Qu'il s'agisse de l'eau, du sentiment d'appartenance à la communauté qu'offre le fait de se réunir sur les rivages froids, ou d'une combinaison des deux, cette pratique a été l'occasion « de les aider à sourire à nouveau », souligne-t-elle.
Au fur et à mesure que la saison avançait, j'ai continué les immersions dans l'eau froide. Et peu à peu, la fin de l'hiver s'est transformée en printemps. J'ai donc enlevé le bonnet de laine et, peu après, les chaussons en néoprène. Finalement, l’été est arrivé. Inspirée par la complicité développée dans d'autres groupes, j'ai demandé à quelques femmes du quartier si elles voulaient venir nager avec moi. Je me suis dit que si nous commencions en été, j'arriverais certainement à les rendre suffisamment accros pour leur donner envie de poursuivre cette pratique par des temps plus froids.
À vrai dire, par chez nous, l'eau n'est jamais vraiment très chaude, et même en été, c'était un nouveau défi pour certaines. Nous sommes des femmes de tous âges, et nous y allons tous les mardis matin à 7 heures. Certains jours, l'eau est chaude, et d'autres très fraiche, comme un petit rappel de la montée d'adrénaline hivernale. Ces jours-ci, il y a des feuilles d'érable jaunies par l'automne sur la plage, et des nuages pluvieux à l'horizon. Certains d'entre nous nagent dans la baie, d'autres font du sur-place et discutent. Les rires fusent. Lorsque nous nous essuyons et nous changeons, les visages sont toujours aussi souriants. Nous nous réjouissons déjà de nous retrouver la semaine suivante. A vrai dire, cette routine est devenue si importante pour nous tous qu'il est clair que, l'hiver venu, nous allons la perpétuer.
Au cours de l'année écoulée, nager en eaux froides m'a constamment rappelé que les saisons et les eaux changent, tout comme mes émotions. Mais je pourrais toujours compter sur cette sensation unique ressentie au moment où j'enfile mon maillot de bain et plonge dans l'eau pour tout évacuer et repartir à zéro.
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