Leur nom est peu connu du grand public, mais la Japonaise Junko Tabei, comme la Tibétaine Phanthog et la Polonaise Wanda Rutkiewicz ont marqué l'histoire de l'alpinisme en s'imposant comme les premières à parvenir sur le toit du monde. Surmontant une montagne de préjugés, elles ont inspiré toute une génération.
Souvenir d’un moment unique, cette photo, prise par Isabelle Agresti, une alpiniste française, rassemble les trois premières femmes à avoir gravi le mont Everest, réunies à Chamonix en août 1979. « Elle reflète l’un des meilleurs moments de leur séjour », exprime avec nostalgie Henri Agresti, guide de l’ENSA (Ecole Nationale de Ski et d’Alpinisme) qui les avait invitées pour donner un cours aux jeunes aspirants. Aujourd’hui, elles sont toutes décédées.
Junko Tabei, première femme sur le toit du monde
La première ascension féminine de l’Everest (8 848 m), le 17 mai 1975, revient à la Japonaise Junko Tabei, professeur de piano puis auteure et défenseure de l'environnement, née dans la pauvreté de l'après-guerre. Frêle, comme beaucoup de personnes de sa génération, elle ne mesurait qu'un mètre cinquante. Pourtant, elle a toujours refusé d’être considérée comme « faible ».
Tout commence pour elle avec l’ascension d’un volcan lors d’un voyage scolaire, à dix ans. Un événement qui marque à jamais la jeune Junko. Dès lors, il ne lui reste plus qu’à braver les préjugés de son temps, selon lesquels les femmes sont physiquement incapables de faire de l’alpinisme, et les mères doivent rester à la maison pour s'occuper de leur famille.
Lorsqu’elle gravit l’Everest, à 35 ans, Junko Tabei a un enfant de trois ans, gardé par son mari pour l'occasion. Après l’ascension remarquée du toit du monde, elle vient à bout, selon son site web, de 13 sommets de plus de 7 000 mètres et atteint également le plus haut sommet de 60 ou 70 pays – une grande aventure soutenue par une logistique impressionnante. Par la suite, elle nettoiera l'Everest de ses déchets et aidera les victimes du tremblement de terre et du tsunami de 2011 qui a endommagé la centrale nucléaire de Fukushima. Junko Tabei est décédée d’un cancer en 2016, à l’âge de 77 ans. Celle qui a inspiré une génération de femmes a été pleurée dans le monde entier.

Ses mémoires, Honouring High Places : The Mountain Life of Junko Tabei, ont été traduites en anglais en 2017. Junko Tabei était « attachante […] et reconnaissante envers ceux qui l'entouraient, notamment son mari, dont le soutien indéfectible était remarquable pour l'époque ainsi qu'envers les autres femmes alpinistes » peut-on lire dans une critique publiée sur le site de l'American Alpine Club.
Phanthog, prouver que les femmes peuvent faire la même chose que les hommes
Presque inconnue des alpinistes d'aujourd'hui, Phanthog, mère de trois enfants, gravit l’Everest seulement 11 jours après Junko Tabei, devenant ainsi la première femme à le faire depuis le versant tibétain. « J'ai décidé d'atteindre le sommet au nom de mes 400 millions de sœurs chinoises pour prouver que nous, les femmes, pouvions faire la même chose que nos compagnons masculins » confiera-t-elle par la suite.
Née dans une famille rurale et pauvre, elle commence à travailler dès l'âge de huit ans, à la mort de son père, pour aider sa mère à subvenir aux besoins de la famille. « À 13 ans, je devais porter entre 30 à 35 kilos de marchandises sur les routes sinueuses de l'Himalaya pendant plus de dix heures chaque jour », a-t-elle raconté au média chinois cctv.com.
À 20 ans, alors qu'elle travaille dans une usine, elle est choisie pour faire partie de l'équipe chinoise d'alpinisme en raison de sa très bonne condition physique. On lui doit notamment l’ascension du Muztagh Ata (7509 mètres) dans le massif du Pamir en 1959.
« Les femmes chinoises ont une forte volonté ; les difficultés ne peuvent pas nous arrêter. Nous avons gravi le plus haut sommet du monde. Nous soutenons vraiment la moitié du ciel sur nos épaules (célèbre expression chinoise, ndlr) » avait annoncé fièrement Phantog après son ascension du toit du monde. Une expédition qui lui coutera trois orteils à cause de gelures.
Par la suite, elle sera élue cinq fois déléguée à l'Assemblée nationale populaire (le parlement chinois), s'installera avec son mari à Wuxi, dans la province de Jiangsu, en Chine, où elle travaillera comme directrice adjointe de la commission chinoise de la culture physique et des sports. « Les montagnes qui dominent mon Tibet natal me manquent » confiera-t-elle au Beijing Review de 1986. Porte drapeau lors des Jeux Olympiques de Pékin de 2008, elle sera également mise à l'honneur l'année suivante, au cours de la cérémonie "60 ans, 60 légendes" au Centre national des sports olympiques de la capitale chinoise. Elle est décédée en 2014, à 75 ans, des conséquences liées au diabète.
Wanda Rutkiewicz, première sur le K2
La grande alpiniste Wanda Rutkiewicz est la troisième femme et la première Polonaise, homme et femme confondus, à avoir gravi l'Everest, le 16 octobre 1978, à 35 ans. Un accomplissement qu’elle ne doit qu’à sa ténacité. En 1974, alors qu’elle se trouve dans les Pamirs de l'URSS pour escalader le pic du Communisme (7 495 m) elle prend un hélicoptère pour se rendre au camp de base d'un rassemblement international d'alpinistes où elle rencontre la Californienne Arlene Blum pour discuter de l'organisation d'une expédition féminine commune. Toutes les deux sont frustrées par l'inégalité de traitement au sein des expéditions dominées par les hommes. Quelques années plus tard, en 1985, Wanda Rutkiewicz, Krystyna Palmowska et Anna Czerwinska feront partie de la première équipe féminine à gravir le Nanga Parbat (8 126 m), un an après la première ascension féminine de la Française Liliane Barrard aux côtés de son mari Maurice.
Poursuivant sur sa lancée, en 1988, elle signe la première ascension féminine du K2 (8 611 m). « C'était une pure extase d'être au sommet » déclarera-t-elle par la suite. Et quatre plus tard, elle se lance dans l’ascension du Kanchenjunga (8 586 m). Elle a alors 49 ans et compte déjà huit des 14 sommets de 8 000 mètres à son actif. Cette expédition lui sera fatale.
Sur le Kanchenjunga, la Polonaise est encordée avec le Mexicain Carlos Carsolio. Les deux alpinistes partent à 3h30 du matin du camp situé à 7 950 mètres. Carlos Carsolio atteint le sommet après environ 12 heures de combat dans une neige profonde. En descendant, ce dernier entre dans la petite grotte où se trouve Wanda, à environ 8 200 ou 8 300 mètres d’altitude, et discute avec elle sur son l'intention de bivouaquer et de tenter le sommet le lendemain.
« Je ne pouvais pas lui dire de ne pas y aller. Pas directement du moins. Je lui ai dit ‘‘Wanda, il fait trop froid, l'ascension est encore longue, le mauvais temps arrive’’, sans pour autant lui dire ‘‘Wanda, arrête, descends avec moi’’. Je n'ai pas eu le courage de mettre fin à son rêve. Elle risquait sa vie, c'était sa décision » devait-il déclarer à Climbing. Carlos descend, attend deux jours. En vain. Wanda ne reviendra jamais et ne sera jamais retrouvée. « Pourquoi ne pas [prendre le risque] ? Chaque alpiniste perd un doigt ou un orteil de temps en temps » avait-elle déclaré l’une des grandes figures de l’alpinisme.
Et si elle n'avait pas trouvé la mort en mai 1992 sur le Kanchenjunga, elle aurait été la première femme à avoir gravi les trois plus hautes montagnes du monde.

Christine Janin est la première française a avoir gravi l'Everest, en 1990. Retrouvez la liste complète des ascensions féminines ici.
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