Une pluie torrentielle, des températures très basses, un parcours technique, il n’en fallait pas plus pour que ce trail haut-savoyard, existant depuis 11 ans, soit le cadre d'un drame qui s’est produit dans la nuit de vendredi à samedi. Il n’est pas sans rappeler celui qui avait ébranlé la Chine en 2021. De quoi relancer la polémique sur la sécurité dans le trail et la responsabilité des organisateurs, mais aussi interroger sur le niveau de certains participants sur des épreuves très exigeantes.
90 km, 7 000 m de dénivelé positif et surtout un passage réputé sensible, la descente d’Angolon – (notamment quand la météo et la neige s’en mêlent), l’Ultra-trail du Haut Giffre (UTHG), qui fêtait allègrement ses 10 ans l’année dernière dans des conditions idéales, a brusquement été interrompu hier dans la nuit de vendredi. Les organisateurs ayant lancé l’alerte en apprenant la mort d'un traileur de 52 ans, suite à un arrêt cardiorespiratoire sur le passage de l’Angolon. Une section bordée par une falaise. La victime est originaire du département de la Loire et était "un passionné de trail", selon le maire de la commune, Jean-Charles Mogenet.
On devait apprendre plus tard que d'autres traileurs avaient été durement impactés par les conditions qualifiées de « dantesques » par certains participants. Deux d'entre eux, des hommes de 38 ans et 53 ans, sont grièvement blessés selon les informations fournies hier par le procureur de la République de Bonneville, Karline Bouisset, procureur confirmant des informations de France 3. "Leur pronostic vital ne serait pas engagé", précise le magistrat. 16 autres souffriraient de blessures légères et d'hypothermie. Une enquête est ouverte pour comprendre les conditions de ce drame et les raisons exactes du décès que devrait déterminer l’autopsie requise.
Très vite hier, les commentaires ont fusé sur les réseaux. Entre interrogations sur la responsabilité des organisateurs : n’auraient-ils pas dû ne pas donner le départ, compte-tenu des conditions météo, quitte à décevoir les participants et à y perdre un peu d'argent ? Et, de l’autre côté, questionnements sur le niveau de préparation de certains participants qui ont peut-être surestimé une épreuve, locale certes, mais réputée pour sa difficulté. Les conclusions de l’enquête nous éclaireront, on l’espère. Car le débat est ouvert. Il est plus sensible que jamais, à l’heure où le boom du trail ne faiblit pas, conduisant à une multiplication des courses aux quatre coins de l’Hexagone, et à une surenchère au niveau de la difficulté : toujours plus long, plus dur…
En attendant d'en savoir plus sur cet événement qui a endeuillé hier la communauté du trail, rappel des faits. Et des antécédents.
Qu’est-ce que ce trail ? Un ultra plus exigeant qu’on pourrait le croire
Epreuve reine d'un événement en comptant six, toutes complètes ce week-end, l’UTHG n’est pas facile. On ne s’y lance pas sans expérience, ni préparation. Le site de l’événement est on ne peut plus clair sur ce point. L’URHG est :
MONTAGNARD par son dénivelé : avec un dénivelé moyen proche de 70 à 80 mètres par kilomètre parcourus (!) sur ses principaux parcours, l’Ultra-Trail® du Haut-Giffre se révèle un des plus raides du circuit, et impose donc une condition physique au top !
MONTAGNARD par son engagement technique : au-delà du dénivelé important, l’Ultra-Trail® du Haut-Giffre se veut également exigeant quant aux qualités techniques nécessaires pour en venir à bout : passages enneigés, pentes raides, sentiers aériens, du schiste, du rocher… Oubliez les pistes roulantes, il y en a très peu sur nos parcours (…)
Avec l’UTHG, on entre dans la cour des grand.e.s. Démarrer sera chose aisée, mais terminer, après plus de 90 kilomètres et 7 000 m de D+, vous fera entrer dans un club réservé aux plus aguerri.e.s ! Et les qualités techniques et d’endurance à déployer pour avoir le privilège d’en faire partie seront à la hauteur de ce parcours comportant plusieurs passages au-dessus de 2 000 m d’altitude. »
Aussi les organisateurs insistent-ils sur « l’obligation de disposer, pendant l’intégralité de la course, du matériel adapté aux conditions spécifiques au milieu montagnard. Il s’agit du matériel permettant de faire face :
• À l’ensemble des conditions météorologiques pouvant être rencontrées en montagne (froid, chaleur, pluie, vent… potentiellement extrêmes). Quelles que soient celles constatées au moment du départ, les conditions peuvent brutalement évoluer, et en particulier la nuit.
• À une longue période d’immobilisation (les conditions météo et le caractère accidenté du terrain pouvant ralentir fortement l’intervention des secours, une grande partie du parcours n’étant pas accessible par voie carrossable)(…).
En outre, l’attention des participants est attirée sur le fait que certaines portions du parcours peuvent être encore fortement enneigées. Le risque de glissage est élevé et dans ces passages, les parties de la peau en contact avec la neige peuvent rapidement faire l’objet de brûlures. Il est donc impératif de couvrir les parties du corps en contact avec la neige, quelles que soient les conditions météo à ce moment-là.»
C’est dire si les organisateurs sont conscients de sa difficulté, mais est-ce le cas de tous les participants ? Se pose alors la question du niveau requis sur cette épreuve semble-t-il ouverte à tous.
Enfin, l’organisation précise sur le site que : « Le participant reconnaît en conséquence qu’en cas de problème de santé de quelque nature que ce soit (notamment blessures, hypothermie, hyperthermie…), trouvant son origine, directe ou indirecte (aggravation…) dans un défaut de possession de matériel adapté, il ne saurait tenir l’organisateur pour responsable de cette situation. ».
(…) Chaque participant doit présenter son matériel obligatoire sur demande d’un membre de l’organisation, des contrôles pouvant intervenir à tout moment (départ, arrivée, ou en cours de parcours) et s’engage à le conserver avec lui pendant toute la durée de l’épreuve.
Des contrôles ont-ils eu lieu ? Auraient-ils suffi à éviter le drame ? L’enquête le dira.
A ce jour, que sait-on du drame ?
L’Ultra-Trail du Haut-Giffre, partant de la station de Samoëns, en Haute-Savoie, se décline en sept courses, organisées cette année du 14 au 16 juin. Elles affichaient toutes complet cette année, soit un total de 4 100 traileurs.
Sans alerte de Météo France ni interdiction de la préfecture, le départ de l’épreuve reine, un 90 km et 7 000 m de dénivelé positif a pu avoir lieu. Pourtant il y a trois jours, les organisateurs s’inquiétaient et publiaient sur Facebook le message suivant :
« Infos météo & conditions montagne
Sans surprise, les parcours du TDB, TDF, UTHG et UTLAC sont encore enneigés sur les parties hautes. La distance à pa rcourir les pieds dans la neige, se compte en kilomètres : Col de Bostan 2 km, Combe aux Puaires 7 km, Col Pelouse 2 km.
Les chaînes ou mini crampons ne sont pas obligatoires mais très fortement conseillés pour ceux qui en ressentiraient le besoin. Un doute, pas de doute. Si vous hésitez, mieux vaut prévenir que guérir.
Sur les parties enneigées, les baliseurs ont travaillé pour vous proposer le tracé le plus adapté au terrain et ont dû parfois ajuster l’itinéraire. Ne soyez pas étonnés de dévier légèrement de la trace gpx et suivez bien le balisage.
Les modèles météo sont encore très changeants et ne permettent pas de se prononcer plus en détail sur les précipitations. Mais la journée du samedi sera vraisemblablement humide et froide. Si en vallée les températures risquent de ne pas dépasser 15°, en montagne elles pourront descendre en dessous des 5°. Equipez-vous en conséquence.
Pour l’UTLAC et l’UTHG : la base vie du Crêt est sous chapiteau. Nous ferons le maximum pour protéger les sacs d’allègement (distribués avec votre dossard) mais nous vous conseillons de mettre vos affaires dans un sac plastique avant de les mettre dans les sacs d’allègement, pour s’assurer qu’elles restent bien sèches.
Aussi, le pack grand froid du matériel obligatoire pour le TDF sera activé. Tous les participants du TDF devront donc avoir avec eux : un bonnet, des gants, une seconde couche manches longues, et un pantalon ou similaire couvrant l’intégralité des jambes. Vous serez en montagne, en cas de problème, compte tenu des potentiels délais d’extraction, il faut pouvoir se couvrir. Pour l’UTLAC et l’UTHG tous ces éléments font de base partie du matériel obligatoire.
Pour toutes les courses, des contrôles aléatoires du matériel obligatoire seront réalisés sur les parcours. »
Sur la ligne de départ, vendredi à 23h45, le directeur de course, David Justo, avaient mis en garde les traileurs : « On a tout fait pour que vous passiez sur l’intégralité du parcours. Ça a été compliqué. Ce n’est pas du bitume, c’est de la montagne. Donc je vais vous demander de faire très, très attention, d’y aller très doucement. Il y a beaucoup de portions de neige, de cailloux. Prenez soin de vous (…). Il va faire zéro degré. J’espère que vous avez bien pris votre matériel obligatoire, il y aura des contrôles sur le parcours (…). À partir de 4-5 heures du matin jusqu’à 9-10 heures, vous allez souffrir, je ne vais pas vous mentir, parce que ça va être des déluges d’eau, 40 mm annoncés. Il va faire froid, beaucoup de vent, plus la pluie, ça va être très dur (…). La descente de la pointe d’Angolon n’est pas longue, 300-400 mètres, mais c’est vraiment très raide et dans la boue », rapporte Le Parisien.
Peu après minuit, les organisateurs indiquaient sur Facebook que les conditions météo étaient "difficiles". Des pluies torrentielles s’étaient en effet abattues sur la région. On parle de précipitations atteignant 50 mm, rendant les sentiers de montagne extrêmement dangereux.
L’alerte accident a été déclenchée dans la nuit, entre trois et quatre heures du matin. Les pompiers et le PGHM de Chamonix ont été appelés au secours par les organisateurs de la course. Les accidents se sont produits dans le secteur de la pointe d'Angolon, (2 090 m), vers le 18e kilomètre du parcours. Un secteur montagneux rendu glissant par les conditions météorologiques", précise le procureur de la République. Un passage hyper technique, rendu très glissant par les trombes d'eau où trois coureurs ont dévissé.
L’accident a déclenché la mobilisation de 73 sapeurs-pompiers, le peloton de gendarmerie de haute montagne (PGHM) et les hélicoptères de la gendarmerie et de la Sécurité civile, en plus du service de l’organisation." Les bénévoles et l’équipe médicale ont pris en charge les victimes dans un premier temps", rapporte la préfecture de Haute-Savoie. "Mais au regard de leur état, l’organisateur a appelé à l’aide les secours publics. Comme tout vol d’hélicoptère était impossible, le peloton de gendarmerie de haute montagne est arrivé sur zone par caravane terrestre. Les victimes n’ont pu être héliportées vers les hôpitaux de la région qu’à 9h30. »
Malgré leurs efforts, le bilan est lourd : un mort et deux blessés graves souffrent d’un traumatisme crânien et d’un traumatisme du bassin pour l’un, d’un traumatisme crânien et d’un traumatisme de l’épaule pour l’autre. Leur pronostic vital n’est pas engagé. Sans compter ue dizaine d’autres coureurs souffrant de blessures légères et d'hypothermies.
Dès le samedi matin, les organisateurs de la course annonçaient l'annulation de toutes les épreuves en cours et des autres formats prévus tout au long du week-end.
Une enquête est ouverte pour mise en danger de la vie d’autrui, elle a été confiée à la Brigade de Recherches de Bonneville avec l’appui du PGHM de Chamonix "afin de faire toute la lumière sur les circonstances précises de ces accidents et établir ou écarter d’éventuelles responsabilités pénales".
De la Chine à Chamonix : des drames qui font réfléchir
Toutes proportions gardées bien sûr, en apprenant le drame de Samoëns on ne peut s’empêcher de penser à celui de Gansu - le pire accident de l’histoire du trail-running - qui le 22 mai 2021, ébranlait la Chine. Vingt traileurs y avaient trouvé la mort et huit y avaient été blessés sur la course du Yellow River Stone Forest Park, un ultra trail de 100 km.
« En Chine, les ultra-trails se sont multipliés au cours des dernières années, mais l’organisation n’a pas suivi », écrivions-nous alors. Dans la foulée, la Chine avait suspendu tous les trails et autres sports à haut risque, dont deux événements majeurs du Groupe UTMB prévus dans le pays en 2022. Suite à la tragédie de Gansu, Catherine Poletti, présidente du Groupe UTMB, devait qualifier l’incident tragique de « véritable choc », susceptible d’accélérer la professionnalisation et un renforcement des mesures de sécurité pour les courses organisées dans le pays.
En 2022, c’est l’UTMB qui était endeuillé à son tour avec la mort d’un traileur brésilien, victime d’une chute 300 mètres sur la PTL, redoutable épreuve de 300 km et 25 000 mètres de dénivelé. Et l’année suivante, toujours sur la PTL, c’est un coureur suisse de 59 ans qui avait déjà participé à cette course par équipe qui y décèdait, suite à une insuffisance cardiaque. Membre du comité d’organisation du Wildstrubel by UTMB, il avait pris le départ de l'ultra dans des conditions dantesques. Le parcours avait pourtant été modifié cette année-là, compte tenu de la météo, mais le froid et la pluie n’avaient rien épargné aux participants répartis en 112 équipes de deux ou trois coureurs, engagés sur une épreuve rude et exigeante, tant au niveau technique, physique que mental.
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