Les violentes pluies et les orages qui se sont abattus, hier, jeudi 28 août, à Chamonix, ont fait craindre le pire à l’UTMB, rendez-vous mondial du trail accueillant cette année plus de 10 000 traileurs. À la veille du départ de la course Reine, l’UTMB (177 km, 10 131 m D+) allait-on voir le parcours revu, comme ce fut le cas sur d'autres épreuves cette semaine, voire la course annulée comme on l’a déjà connu dans le passé ? Par sécurité, toutes les options ont été envisagées, nous confie Baptiste Lassenssion, référent sécurité au sein de l’organisation.
« Le verdict est tombé ce matin à 6 heures : l’UTMB partira bien à 17h45, comme prévu initialement, sans changement de parcours », explique Baptiste Lassenssion, référent sécurité au sein de l’organisation – également impliqué dans la gestion de la PTL (300 km, 25 000 m D+) – interviewé ce matin à Chamonix au PC sécurité de l’événement.
24 heures sur 24 cette semaine, c’est là qu’une quinzaine d'experts – salariés, prestataires ou bénévoles – travaillent non-stop, par shifts de 6 heures. Autour des tables, face aux écrans géants où s’affichent les courses en direct et les statistiques du moment, une équipe médicale comprenant notamment un médecin régulateur et un directeur médical. Une autre, dédiée à la gestion des courses, traite toutes les questions de logistique, notamment les abandons et les barrières horaires. Et un standard est chargé de répondre aux appels des coureurs et des accompagnants. D'un problème de bus à Champey à un conseil médical, tout est traité ici. « On doit pouvoir renseigner un coureur même en dehors des horaires de course », explique-t-il. Le staff est ici à son rythme de croisière. « Si on avait trop de monde autour de la table, ça ne fonctionnerait pas. En petit comité, on arrive à délier tous les problèmes. » Des problèmes et des questions, justement, il a dû en gérer un certain nombre depuis le lancement de l’UTMB, lundi dernier.




L’UTMB a été assez perturbé cette année par la météo. Comment avez-vous géré ces quatre premiers jours qui déjà ont vu plusieurs courses partir ?
« C'est un point assez complexe, mais tout est prévu en amont. On travaille toute l'année sur des dispositifs qui peuvent être adaptés en toute dernière minute. On a des parcours de repli, des variantes. Des comités de course se tiennent deux fois par jour. Ils sont un peu dictés par des météorologues, Yann Gisendaner et Dominique Hennequin. Ce sont eux qui nous envoient un bulletin une heure avant chaque comité de course. Ensuite, les membres du comité vont les analyser, pendant cette heure précédente. On va se réunir avec les météorologues, avec la direction de l'événement, la direction des secours, les responsables des trois pays, France, Suisse, Italie, ainsi qu'un représentant des services de la communication et du commercial. Chaque comité va être introduit par le météorologue qui va relire son bulletin. Après, on a cinq à dix minutes pour que chacun puisse poser ses questions sur le bulletin du jour. On va essayer de trouver toutes les précisions nécessaires pour prendre les décisions qui vont suivre. Quand je parle de précisions, c'est surtout par rapport au positionnement des coureurs. Les parcours sont grands, le premier bulletin est assez global. Et là, on va vouloir axer sur des endroits clés du parcours qui vont concerner les coureurs quelques heures plus tard, là où on a des doutes. Des secteurs qui sont parfois en altitude. Donc, on va chercher à bien comprendre la situation. Lorsqu’elle est claire pour nous, on pose le cadre à prendre. Ça peut être des décisions autour du kit de matériel obligatoire ou du parcours. Tout ça est écrit en préalable. On sait très bien ce qu'on va devoir choisir. C'est assez collégial, finalement. L'objectif, c'est de sortir à la fin de ce comité avec une décision qui soit commune, acceptée par tous, qui sera communiquée à l'ensemble des participants. »
Sur quels points avez-vous eu à trancher depuis lundi ?
« Nous avons dû activer plusieurs variantes et replis. Que ce soit sur la TDS, au niveau d'un secteur relativement exposé, en altitude, avec peu d'accès en véhicule. On sait que lorsque les conditions sont mauvaises, les moyens et les portées de secours sont impossibles. Dans ces conditions-là, on se rabat plutôt en bas de vallée pour pouvoir évacuer en véhicule plus facilement. Donc, c'était une première décision qui a fait consensus assez rapidement pour la TDS.
Pour l'OCC, ça a été un peu plus lourd. On est passés en mode repli. Là, ce n'est pas seulement une courte portion du parcours qui change, mais presque le parcours dans son intégralité. C'est un parcours global, plus dur. Notamment à cause des conditions d'hier, jeudi, qui étaient très difficiles à prévoir, avec de fortes précipitations le matin et une nouvelle phase orageuse en fin de journée. Les mauvaises conditions sur une période plus longue nous ont amenés à revoir le parcours en intégralité. On a donc eu affaire à un parcours de l'OCC plus bas, avec moins de points hauts et surtout beaucoup plus accessibles. »
Compte tenu de ce tableau, à quoi doit-on s’attendre pour l'UTMB, dont le départ devrait être donné aujourd’hui à 17h45 ?
« La décision pour l'UTMB a été actée ce matin à 6 heures par le comité parcours UTMB. Généralement, la pire situation, c'est l'annulation [ce qui est déjà arrivé une fois en 2010]. On stoppe alors la course aux Contamines. On rapatrie tout le monde à Chamonix et on relance une course adaptée le lendemain. On a évoqué cette option, car on les évoque toutes, par sécurité. Mais derrière, on argumente. On se dit : "Pourquoi faudrait-il annuler ?" Et là, on relit le bulletin, on évoque les possibilités et, très vite, on se dit : "Bon, non, ça n’a pas de sens parce qu'on a quelque chose à proposer aux coureurs." On sait faire un parcours satisfaisant du point de vue de la sécurité et qui puisse permettre de lancer un départ. Donc, oui, on l'a évoqué, mais on n'en est pas arrivé là. »
Outre la dimension émotionnelle, quelles sont les conséquences financières d'une annulation ?
« Notre règlement évoque cette possibilité. En fonction de la date à laquelle on doit annuler l'événement, on rembourse “de moins en moins” aux coureurs, étant donné tous les frais qui vont être engagés par l’organisation. Plus on avance des frais et moins on est en mesure, du coup, de limiter l'impact pour l'événement. Ce matin, si nous avions retenu l’option annulation, on aurait cherché des solutions. On serait rentrés en cellule de crise et on aurait réfléchi aux différentes options. »
Les coureurs inscrits cette année auraient-ils eu la possibilité de participer à l’édition suivante ?
« Généralement, oui. Car on sait à quel point c'est dur pour les coureurs qui sont un peu au Graal de leur quête sportive. Beaucoup viennent à l'UTMB une fois dans leur vie. On a conscience que si on annulait l'événement, ce serait un gros choc émotionnel pour beaucoup. Donc forcément, on trouverait des solutions pour apaiser les coureurs, qui ont donné beaucoup de motivation, beaucoup d'énergie pour ça. Mais la question ne s’est pas posée car l’annulation n’est pas à l’ordre du jour, c'est la bonne nouvelle. »
Quels sont les autres scénarios envisageables ?
« Le parcours de repli : un parcours totalement revisité, qui ne passe pas en Italie. Donc essentiellement franco-suisse pour l'UTMB. Il existe, il est dessiné, il est prêt à être activé. On sait déjà toutes les conséquences que ça aura en termes de changement des ravitaillements, des points de secours, des fermetures de route, du plan de transport, des suivis, des accompagnants, des zones d'assistance, de la logistique. En fait, les conséquences sont énormes. Et tout ça est écrit et répété pendant l'année, lors d'un exercice de simulation de gestion de crise où chacun va répéter ce qu'il doit faire. Par exemple, on imagine la situation suivante : "Voilà, je suis le chef de poste de Champé et je vous appelle. On a une coulée de boue qui bloque tous les coureurs. Comment on fait ? Quels sont les ordres ?" Et là-haut, tous les collaborateurs qui vont être testés vont devoir activer les procédures, les relire, faire des choix pour se préparer au jour J si jamais on devait activer une situation équivalente. Cet exercice, nous l’avons fait en juin, cette année. Ça s'est extrêmement bien passé. Tout le monde est très preneur, c'est formateur, extrêmement intéressant. Et puis, ça permet de se mettre dans le grand bain deux mois avant l'événement. »
Concrètement, qu'est-ce qui va se passer pour cet UTMB ?
« On a communiqué ce matin sur un parcours normal, sans repli ni variante. Les variantes, ce sont juste des portions plus courtes qui seraient aménagées. Mais si jamais on avait un épisode très court sur une zone assez précise et bien ciblée, elles seraient activables presque au dernier moment. En 30 minutes, on est capables de le faire. Nos kits de balisage sont prêts sur le terrain. Si jamais, au dernier moment, arrive un épisode de mauvais temps, on sait se retourner assez vite sur le terrain. »
Quels sont, potentiellement, les points sensibles, aujourd’hui ?
« Les grands cols. La plupart du temps, certains grands cols n'ont pas de variante. Donc, ça peut conduire à une annulation ou au moins à une temporisation des coureurs sur un point fixe, le temps que l'épisode orageux passe. Mais pour le moment, on est relativement confiants. D'où le maintien du parcours normal. »
Quid des risques de neige ?
« On est à la limite pluie-neige à 2500 mètres d'altitude. Donc, quasiment l'altitude la plus haute de l'UTMB. Donc, on peut s'attendre à avoir quelques centimètres de neige sur certains points, 2 à 3 centimètres. C'est acceptable pour des coureurs de trail. »
Quelle serait la difficulté majeure suite aux pluies violentes que nous avons connues ?
« Les laves torrentielles. De grandes coulées de boue qui arrachent tout sur leur passage, qui sont à surveiller. On a déjà des zones identifiées. Mais généralement, ces laves torrentielles arrivent lorsqu'on a une longue période de sécheresse, un terrain très sec. Et d'un coup, il y a de fortes précipitations. C'est le même principe qu'une éponge. Vous avez une éponge qui est très, très sèche. On va mettre un verre d'eau sur l'éponge très sèche. L'eau va glisser. Alors qu'une éponge qui est humide, on va mettre de l'eau dessus. L'éponge va absorber. C'est exactement ce qui se passe sur le terrain. Là, on a un terrain qui est déjà mouillé. Il a plu les précédents jours. Là, aujourd'hui, il ne pleut pas trop. Donc là, l'éponge, elle est humide. Et on sait que s'il pleut pendant la nuit, eh bien, ça va absorber très facilement. Il y a de l'eau qui va couler ou qui va générer des laves torrentielles. Après, le risque zéro n'existe pas, bien sûr. Ce n'est pas une science exacte, la météo. Donc, on surveillera. Mais on est relativement confiants. »
La PTL, épreuve hors norme de 300 km et 25 000 m D+, a démarré lundi et est toujours en cours. Comment a-t-elle été impactée par la météo cette année ?
« Les premières journées ont été très bonnes. Mais dès que les conditions se sont compliquées, on a activé les parcours de repli. Le taux d'abandon est inférieur aux années précédentes, car les parcours de repli sont plus faciles, plus courts et avec presque 5000 mètres de dénivelé positif en moins. On se rend compte qu'on aura plus d'équipes cette année qui vont arriver. Et on estime que la dernière équipe pourrait même arriver plus tôt que d'habitude, demain, samedi. »
De l’annulation au simple repli, l’UTMB a connu tous les scénarios depuis sa création. Retour sur les principaux changements apportés ces dernières années
- 2010 : course suspendue quelques heures après le départ. Une course de repli et raccourcie organisée le lendemain.
- 2011 : modification du tracé — départ retardé, parcours évité de certains cols (Tête aux Vents, Bovine), détour par Martigny avant La Flégère.
- 2012 : course raccourcie (~100 km, intégralement en France) en raison de neige (cols impraticables).
- 2017 : ajustements mineurs (contournement de cols comme Seigne, Tête aux Vents) à cause de pluie, froid, grêle, bourrasques.
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