Le numéro un des salles d’escalade en France est dans l’œil du cyclone, et des médias, depuis le 29 mars où un mouvement de grève, déclenché par les salariés de la salle d’Aubervilliers (Seine-Saint-Denis) avait fait tache d’huile. Sécurité, conditions de travail, licenciements, les griefs s’accumulent contre un réseau à la croissance vertigineuse, sous pression de lourds emprunts. Le point sur un conflit complexe, révélateur d’un malaise plus général, à l’heure où la concurrence est de plus en plus rude sur ce marché longtemps jugé « juteux ».
« Climb Up, l’entreprise d’escalade qui tire sur la corde de ses salariés » : le titre de l’enquête publiée par Mediapart mardi 22 juillet faisait l’effet d’une petite bombe dans le milieu de la grimpe. Le conflit, né dans la salle d’Aubervilliers du premier groupe d’escalade indoor de France – 33 sites à ce jour – sortait du cercle relativement restreint de la presse spécialisée pour s’étaler plus encore sur la place publique sous la plume de Clément Pouré, journaliste qui en juillet 2024 avait mené l’enquête sur une autre chaîne de sport, Basic Fit, dénoncée comme le « modèle low cost appliqué au fitness ». Face à Climb Up – qui avec son concurrent Arkose, possède environ la moitié des salles en France – le verdict est moins violent. Mais le réquisitoire n’en n’est pas moins lourd.
Il n’aura fallu que 48 heures pour que la direction de la chaîne y réponde cette fois. Depuis le début du conflit social, elle s’est montrée peu loquace. La demande d’éclaircissements faite au printemps par Outside est ainsi restée sans réponse, malgré nos relances. Ce jeudi 24 juillet tombait donc un communiqué de presse censé rectifier le tir, élargissant au passage le débat à l’ensemble de la profession. « Climb Up, premier réseau de salles d’escalade en France, souhaite réagir à la suite de la publication de l’article de Mediapart le 22.07.25 qui, sous couvert d’investigation, jette une suspicion généralisée sur nos activités, nos engagements et, plus largement, sur toute une profession », pouvait-on lire.
Pourquoi Climb Up est-il mis en cause ?
A l’issue de son enquête sur le terrain, Médiapart décrit « un quotidien sous tension » dans la salle d’Aubervillers et parfois aussi dans d’autres salles du groupe, notamment dans celle de la porte d’Italie (XIIIe arrondissement). En cause, plusieurs points.
– Une course au chiffre d’affaires. Au point, dit un salarié : « qu’on n’a pas le temps de faire des pauses.
– Un problème structurel d’organisation du travail et un manque d’effectif induisant une surcharge de travail et « une pression constante ». Notamment pour les « petites mains des salles », des employés polyvalents payés au salaire minimum de la branche professionnelle, travaillant en soirée ou le week-end. Des grimpeurs et grimpeuses passionnées, « à même de conseiller et de vendre des abonnements, mais aussi des produits dérivés avec un discours qualitatif. Mais ils et elles peuvent aussi servir une bière et gérer des cuissons pour la partie restauration, nettoyer et vérifier le matériel, sortir les poubelles, encadrer et animer les groupes d’enfants… »
– De faibles salaires. « Le cas des ouvreurs et ouvreuses l’illustre particulièrement » ce point, selon Médiapart. « Ces salarié·es travaillent deux voire trois jours par semaine, avec des contrats à mi-temps qui ne rémunèrent ni l’entraînement ni le temps de récupération. 'Physiquement, c’est impossible de faire ce boulot plus de trois jours par semaine, détaille un ouvreur parisien. Mais on n’est pas assez payés, alors je cumule avec un job de moniteur. Mon corps n’a pas le repos qu’il faut et je n’ai pas le temps de m’entraîner, donc je suis souvent blessé.' » Selon la CGT, entre 75 et 80 % des ouvreurs et ouvreuses de Climb Up se blessent au moins une fois par an »
– Un manque d’écoute de la part du management.
- « L’usage de caméras de surveillance de la salle pour retracer les faits et gestes d’au moins un salarié, en dehors des règles légales »
– Six licenciement « abusifs ». « Climb Up reproche aux six salarié·es la même chose : avoir offert des produits à des client·es ou n’avoir pas payé pour leur propre consommation à quelques reprises.» Le préjudice s’élèverait à 73,70 euros de produits, sur plus de neuf mois, selon Médiapart qui a consulté une lettre de licenciement. A un autre salarié il est reproché « 36 euros de vols sur neuf mois ». Or, « Il s’agissait de gestes commerciaux en direction des clients, ou d’invendus qui ont été mangés par le staff, selon un représentant du personnel. Cela ne peut pas être qualifié de vol, surtout quand l’entreprise délivre des formations où elle explique que les gestes commerciaux sont un moyen de fidéliser les clients. »
– Des conditions d’hygiène et de sécurité insuffisantes pour les travailleurs. En cause, la question de la qualité de l’air dans les salles et les risques liés à l’exposition à la magnésie. Sans parler des particules libérées par l’usure des chaussons d’escalade.
– La sécurité des clients remise en cause. Chargés d’encadrer les cours collectifs, les moniteurs et monitrices connaîtraient également des difficultés. « On a une pression pour faire le plus de groupes possibles », apprend-on. « On n’arrive pas à faire notre travail correctement (…). « Nos conditions de travail sont exécrables comparées à la charge de travail et à la responsabilité qu’on a (...). On n’est pas là pour avoir douze gamins en laisse, mais les accompagner dans une pratique sportive et dans des expériences de vie qui sont intenses pour eux. Je ne suis pas sûr qu’on soit à même de toujours assurer la sécurité des clients. »
Un problème, qui serait encore aggravé par la faiblesse des procédures en matière de sécurité, limitées à un questionnaire sur lequel les clients certifient leur niveau. Par ailleurs, l'utilisation des auto-enrouleurs, dispositifs d’auto-assurage permettant à un grimpeur ou une grimpeuse d’évoluer seul sur une paroi pouvant dépasser les 20 mètres, est particulièrement critiquée par les employés de la chaîne. « Le 2 novembre 2024 à Lyon, un grimpeur est décédé à la salle Climb Up Confluence après avoir oublié de s’encorder au système d’assurage automatique. Six autres accidents non mortels mais du même type ont été recensés par Climb Up. », rappelle l’enquête.
– La vétusté des locaux et le manque de moyens, notamment pour bien entretenir les locaux. « Climb Up multiplie les économies, par tous les moyens », écrit Mediapart. « Manque de matériel pour les moniteurs et les ouvreurs, écoulements d’eau à Aubagne (Bouches-du-Rhône), salles trop froides l’hiver, mais aussi absence de lave-vaisselle professionnel dans certains lieux… »
Quelle réponse apporte aujourd’hui Climb Up ?
« Les faits rapportés dans cet article s’appuient sur des rares situations isolées, parfois anciennes, qui ont pour la plupart été identifiées, traitées et corrigées depuis plusieurs mois », s’insurge la Direction qui ne manque pas de rappeler qu’elle n’est pas restée les bras croisés face aux questions soulevées.
« Climb Up emploie plus de 500 salarié·es et forme chaque année plus de 10 000 enfants à l’escalade. Nos équipes sont diplômées, formées, et encadrées.Nous investissons chaque année dans des mesures concrètes pour la sécurité, la qualité de vie au travail et l’inclusion.
Nous avons récemment :
1. Revalorisé tous les salaires non-cadres
2. Mis en place une commission de lutte contre les violences sexistes et sexuelles
3. Étendu notre dispositif « Safe Place » à toutes nos salles
4. Participé aux Eurogames, événement majeur européen pour le sport inclusif et la diversité en tant que partenaire escalade.
5. Renforcé les protocoles de sécurité autour des auto-assureurs
6. Continué à dialoguer avec les représentantes et représentants du personnel »
Que révèle ce conflit ?
Devant cette salve d’attaques tous azimuts, François Petit, ancien champion du monde d’escalade à l’origine de la création de Climb Up en 2011, élargit le débat, pour lui, il s’agit ici de : « Une remise en question de toute une filière. Nous le disons avec fermeté : la généralisation à partir de cas locaux fragilise non seulement notre entreprise, mais aussi l’ensemble de la filière française de l’escalade indoor, qui s’efforce depuis plus de 15 ans de bâtir des lieux sûrs, accessibles, encadrés et bienveillants. Aujourd’hui, alors que la fréquentation est en baisse dans un contexte économique tendu, que les enjeux de sécurité n’ont jamais été aussi rigoureux, et que les équipes font face avec professionnalisme et engagement, un tel article jette l’opprobre sur toute une communauté. »
Cette polémique tombe en effet au plus mal. Climb Up, soutenu par l’entrée dans son capital de la société d’investissement Calcium Capital, début 2019, a vu son réseau se développer à la vitesse grand V, avec une vingtaine de salles ouvertes en sept ans. Mais cette croissance a un prix : un endettement à hauteur de 61% du chiffre d’affaires. Car devant l’engouement pour l’escalade, les banques ont ouvert grand les bras aux entrepreneurs lancés sur ce marché. Des passionnés, comme François Petit, mais aussi des investisseurs sentant la bonne affaire.
« Il peut sembler un peu plus facile de lever des fonds aujourd’hui [qu’il y a dix ans, ndlr] », nous expliquait en octobre dernier Ghislain Brillet, président de l’Union des salles d’escalade (UDSE) dans notre enquête. « En revanche, pour un emprunt classique auprès de sa banque, tout est devenu plus compliqué. Les taux ont augmenté, mais surtout l’apport demandé dépasse désormais les 20-25 %. Disposer d’un tel apport pour emprunter entre 1 et 2 millions d’euros et rembourser cet emprunt initial en six ans n’est pas facile. La création d’une nouvelle salle d’escalade coûte beaucoup plus cher aujourd’hui qu’avant. »
« On court toujours après l’argent pour financer de nouvelles salles », précisait de son côté Grégoire de Belmont, l’un des fondateurs d’Arkose. « Notre chiffre d’affaires croît vite, mais notre développement va encore plus vite. Il faut donc trouver de l’argent ailleurs, notamment via des levées de fonds, en augmentant le capital de la société et en créant de nouvelles actions que l’on vend à des investisseurs, souvent des fonds d’investissement. Cela inclut aussi la nécessité de continuer à lever de la dette bancaire auprès des banques, ce qui dilue les actionnaires historiques. C’est toujours un jeu d’équilibre entre la dilution pour croître et la maîtrise de la gouvernance de l’entreprise ». Une course à la croissance qui peut parfois ressembler à une fuite en avant.
« Alors pourquoi continuer d’ouvrir des salles ? » interrogions-nous François Petit.
Le marché est toujours en progression. Et si nous ne progressons pas, d’autres acteurs vont prendre de l’ampleur. Ils pourraient ensuite ouvrir de grandes salles à proximité des nôtres.
Oui, mais à quel prix aujourd’hui ? Climb Up peut en mesurer les conséquences. Et risque de devoir un peu revoir ses plans de développement. « Nous visons les 100 salles en France d’ici 2030 », nous précisait il y a huit mois François Petit. « Nous avons ensuite prévu de nous arrêter et de nous concentrer sur l’optimisation et la bonne gestion de nos salles. L’objectif est d’obtenir une part de marché importante, puis d’optimiser le fonctionnement de nos salles de manière efficace. […] Nous avons ensuite l’intention de nous développer à l’échelle européenne, avec une partie de nouvelles salles en licence de marque [contrat par lequel le titulaire d’une marque confère à un tiers (le licencié) le droit d’apposer la marque sur ses propres produits et/ou d’en faire un usage commercial, ndlr], une autre partie en propre, et une troisième en fusion ou acquisition avec deux ou trois acteurs. Nous avons déjà des contacts, mais rien de concret pour l’instant ».
Au regard des difficultés actuelles sur son réseau historique, Climb Up serait sans doute bien inspiré de faire de la « bonne gestion des salles », sa priorité numéro 1.
6 CHIFFRES CLES AUTOUR DE LA GRIMPE EN SALLE PRIVEE
• 2 millions de pratiquants. Soit + 1 million de pratiquants en 10 ans
• 300 salles privées. Soit + 20 salles privées/an
• 84% des pratiquants déclarent pratiquer une fois par semaine ou plus
• 66% des licenciés FFME pratiquent ponctuellement dans des structures privées
Source : « L’observatoire de l’escalade », étude menée par l’Union Sport & Cycle en collaboration avec la Fédération française de la montagne et de l’escalade (2024).
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