On le craignait, c’est arrivé. Suite aux opérations très médiatisées organisées ces derniers mois sur le spot le plus emblématique du Yosemite, la Direction du parc national californien vient d'annoncer que, sauf autorisation explicite, drapeaux et bannières y étaient désormais bannies. Raisons invoquées ? La sécurité des grimpeurs et la préservation du site naturel. Reste à savoir si cette interdiction ne va pas avoir un effet pervers et inciter les militants à redoubler d'imagination pour afficher leurs convictions et leurs revendications.
Le lendemain du jour où sept alpinistes ont installé pendant quelques heures un drapeau de la fierté transgenre sur El Capitan, le directeur du parc national de Yosemite a annoncé l’interdiction des drapeaux et bannières sur toutes les parois du site. Cette interdiction s'applique dans les « zones sauvages ou potentiellement sauvages » du parc national. Soit plus de 94 % de la superficie totale du Yosemite, y compris El Capitan.
Publiée en tant que mise à jour du Yosemite Superintendent's Compendium, qui répertorie les exigences en matière de permis, les fermetures, les restrictions et d'autres directives s’appliquant dans le parc, cette nouvelle interdiction stipule qu'aucune personne ou groupe ne peut « accrocher ou fixer de quelque manière que ce soit à un élément naturel ou culturel, ou déployer de manière à couvrir un élément naturel ou culturel, une bannière, un drapeau ou un signe de plus de 15 pieds carrés [environ 4,5 m2] ».
« Ces drapeaux se sont avérés très efficaces pour afficher des revendications », reconnaît Ken Yager, fondateur et président de la Yosemite Climbing Association. Mais il redoute que cette nouvelle forme de protestation et la nouvelle interdiction qui vient de tomber affectent les très bonnes relations durement acquises entre le Service des parcs nationaux (NPS) et la communauté des grimpeurs. Relations qu'il s'efforce d'améliorer depuis plus de trente ans. « Je crains que les forces de l'ordre se sentent obligées de faire respecter cette interdiction, et que nous perdions le terrain que nous avons gagné », poursuit-il.
Une interdiction très politique ?
La direction du parc justifie cette nouvelle règle par la nécessité de « préserver la nature conformément à la loi, et l’expérience des visiteurs ». Mais aussi par son obligation d'assurer la sécurité publique. « On a du mal à croire que cela puisse poser des problèmes de sécurité plus importants que ceux que nous voyons tous les jours dans le Yosemite », retorque Miranda Oakley, une des alpinistes qui, en juin 2024, a accroché sur El Cap une banderole portant l'inscription « Stop the Genocide » (Arrêtez le génocide) aux couleurs du drapeau palestinien.
Miranda Oakley se demande également si ce n'est pas la nature politique des récents affichages sur El Cap qui a précipité l'interdiction, plutôt que les affichages eux-mêmes. Elle fait remarquer que d'autres bannières ont été accrochées par le passé sur El Cap, dont une qui disait « Je t'aime, maman » et une autre sur le changement climatique. « Sans générer la moindre interdiction », précise-t-elle.
Je me demande ce qu'il en aurait été si les drapeaux ou banderoles [récemment mis en cause] étaient moins controversés, et affichaient par exemple : « Go Rangers ! » ou « Go America ».
L'interdiction (mise à jour) des drapeaux est datée du 20 mai 2025, mais la signature du directeur intérimaire du parc, Raymond McPadden, est datée du 21 mai 2025. Bien qu'il y ait eu des spéculations sur le fait que le déploiement du drapeau de la fierté transgenre le 20 mai ait servi d'impulsion à l'interdiction du drapeau, le fondateur et président de la Yosemite Climbing Association croit comprendre que le service du parc a en fait commencé à formuler la nouvelle règle en réponse au déploiement d'un drapeau américain à l'envers en février. Mais elle n'avait tout simplement pas encore été annoncée.
Les grimpeurs vont-ils respecter cette nouvelle interdiction ?
« Ce n’est pas vraiment une coïncidence, même si l'interdiction était ‘en cours de préparation’ depuis l'accrochage du drapeau en février », estime pour sa part SJ Joslin - grimpeur non-binaire du USA Climbing et biologiste travaillant dans le Yosemite - qui a organisé le montage du drapeau de la fierté trans. Il pense que la date de publication de la nouvelle règle du compendium pourrait avoir été « repoussée » pour coïncider avec la date de l'affichage du drapeau de la fierté transgenre. Par ailleurs, une enquête criminelle fédérale sur l’installation du drapeau de la fierté transgenre a été ouverte la dernière semaine de mai. A ce jour, le bureau du surintendant de Yosemite, contacté par Outside, n’a pas souhaité commenter cette affaire.
Le Compendium indique que des drapeaux ou des bannières peuvent être déployés si le grimpeur obtient d'abord un permis… sans que soit précisée la procédure à suivre pour l’obtenir. L'autre question est de savoir si les grimpeurs respecteront la nouvelle directive. « Les grimpeurs sont assez têtus », explique M. Yager. « D'expérience, on sait que quand on dit à un grimpeur ne pas faire quelque chose, il fait deux fois pire ».
Reste une autre inconnue : d'autres parcs nationaux pourraient-ils suivre l'exemple du Yosemite et interdire l'affichage de drapeaux et de bannières de grande taille ?
Drapeaux et bannières sur El Cap : retour sur les installations les plus récentes
El Cap est devenu un véritable panneau d'affichage militant ces dernières années, via l'installation temporaire de drapeaux sur le monolithe de 3 000 pieds. Voici un bref historique des opérations les plus importantes, en commençant par la plus récente.
Drapeau Trans Pride au-dessus des Heart Ledges
Date : 20 mai 2025
Drapeau : drapeau de la fierté trans (20 m x 10,5 m)
Lieu : au-dessus du fameux site des Heart Ledges, à environ un tiers de l'ascension d'El Cap
Qui ? Une équipe de sept alpinistes trans ou sympathisants, dont Pattie Gonia et SJ Joslin
Durée de l'exposition : environ deux heures
Objectif : faire en sorte que les grimpeurs et les personnes transgenres se sentent les bienvenus sur les sites d’escalade et, plus généralement, dans l’univers outdoor.
Drapeau américain renversé à côté des chutes d'Horsetail
Date : 22 février 2025
Drapeau : drapeau américain renversé (9 m x 15 m)
Lieu : la paroi située entre Zodiac (C3) et Horsetail Falls (aka Firefall)
Qui : une équipe de sept employés et anciens employés du Service des parcs nationaux, dont le seul serrurier de Yosemite, Nate Vince (récemment licencié suite aux coupes du DOGE)
Durée de l'exposition : quelques heures
Objectif : alerter sur la mise en péril des terres publiques aux États-Unis sous l'administration Trump
Depuis que les grimpeurs ont installé ce drapeau à l'envers, d'autres ont suivi cet exemple. Notamment dans le parc national de Joshua Tree et le parc d'État de Smith Rock, entre autres.
Stop au génocide" Bannière de la tour El Cap
Date : 17 juin 2024
Bannière : elle affichait l'inscription « Stop the Genocide » en rouge, vert et noir, les couleurs du drapeau palestinien (7,5 m x 3 m)
Emplacement : à mi-chemin du Nose, juste au-dessus de la tour El Cap
Qui ? : Quatre grimpeurs-activistes de l'organisation « Climbers with Palestine », dont l'athlète professionnelle Miranda Oakley, qui est à moitié palestinienne
Durée de l'exposition : 16 à 17 heures
Objectif : exhorter à mettre fin au génocide en cours à Gaza.
Le texte intégral concernant l'interdiction des drapeaux
Dans les parties du parc désignées comme "Wilderness et Potential Wilderness Addition", il est interdit à toute personne ou groupe d'accrocher ou d'apposer sur tout élément naturel ou culturel, ou d'exposer de manière à couvrir tout élément naturel ou culturel, toute bannière, tout drapeau ou toute enseigne 4,5 m2 ou une série ou combinaison de bannières, de drapeaux ou d'enseignes qui totalisent plus de 4,5 m 2, à moins d'y être autorisé par un permis.
Cette restriction est nécessaire pour préserver les valeurs de ce site naturel sauvage conformément à la loi sur au(Wilderness Act, pour permettre aux visiteurs de vivre une expérience inaltérée et pour protéger les ressources naturelles et culturelles dans les parties du parc désignées comme étant des zones de nature sauvage et des zones de nature sauvage potentielles. Cette restriction est également nécessaire pour maintenir la sécurité du public, car elle interdit les installations qui pourraient mettre en danger les grimpeurs et interférer avec les activités d'escalade autorisées ou non autorisées. Des cartes montrant les zones sauvages et les zones potentiellement sauvages du parc sont disponibles sur le site Internet du parc et au bureau du directeur.
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