Le 7 juin dernier est apparue sur Instagram une série pour le moins troublante : « 1er jour d’escalade en solo intégral d’une voie plus difficile chaque jour, jusqu’à ce que je tombe ». Au 12e jour, il y a trois semaines, le grimpeur Lincoln Knowles, 20 ans, était toujours vivant et continuait de progresser, tant dans la difficulté que dans la notoriété sur ses réseaux. Jusqu’à quand ? s’interroge-t-on sur les réseaux sociaux, où son défi ne manque pas de susciter de nombreux commentaires, oscillant entre admiration et critiques. D’autant que l’Américain est également instructeur d’escalade, et monétise ses « exploits » sans trop d’état d’âme.
En 2018 Alex Honnold ouvrait une fenêtre mondiale sur une pratique jusque-là confidentielle : le free solo, ou l’escalade sans assurage. « Free Solo », documentaire oscarisé, engrangeait environ 29,3 millions de dollars de recettes mondiales, et était vu en salle par 3,6 millions de spectateurs. Sept ans plus tard, Honnold compte 22.7 K de followers sur Youtube et 22.7 K sur Instagram. Le grimpeur, qui avait minutieusement préparé cette ascension, n’avait pas attendu cette performance hors norme pour se faire un nom dans la communauté de l’escalade, mais c’est incontestablement « Free Solo » qui a fait exploser sa visibilité sur les réseaux.
De quoi faire des émules, malheureusement pas toujours du même calibre ni animés par la même éthique. Dernier en date, Lincoln Knowles, 20 ans, grimpeur depuis cinq ans environ. Le jeune Américain, basé dans la région de Salt Lake City (Utah), est à l’origine d'une série de publications Instagram consacrées à l'escalade en solo intégral, qui fait pas mal de bruit ces derniers temps. Lancée le 7 juin dernier, elle annonçait clairement la couleur : « premier jour d'escalade en solo intégral d'une voie plus difficile chaque jour jusqu'à ce que je tombe ». Ce jour-là, on le voyait sur une voie cotée 5,8. Il y a trois semaines, il postait une la vidéo de son 12e jour, où il grimpait en 5.11. Toujours vivant, donc. Et toujours plus de followers. 62 000 à ce jour sur Instagram. Et 10 000 sur sa chaîne Youtube. On est loin, très loin bien sûr de la notoriété d'un Alex Honnold, mais sa progression est constante, surtout depuis qu'il a eu l'idée de lancer une série vraiment pas comme les autres.
Sans surprise, le 7 juin, sa chaîne YouTube gagne 2 000 abonnés de plus. Les internautes ont mordu à l’hameçon. Lincoln Knowles peut compter sur ses formats viraux à risque pour agir comme véritables boosters de conversions de followers. Mais aussi sur la controverse que son défi insensé suscite. La méthode est bien éprouvée, et généralement efficace. Connue sous le nom de rage bait, qu’on pourrait traduire par « accrocher par la colère, ou l’indignation », elle a plus d'un adepte. L’un des plus connus, dans le domaine de l’alpinisme et la randonnée engagée, est un Britannique très controversé, Brave Dave ( plus de 100 000 followers sur Youtube ). Il se vante d'embarquer des clients à l’arrache, sans équipement de sécurité. Ca en fait enrager plus d'un sur internet, mais qu'importe, son audience ne s'en porte que mieux.
Et c’est là sans doute que le bât blesse. Pour l’approche de Brave Dave. Comme pour celle de Lincoln Knowles. Car si tous deux se contentaient de risquer leur vie sans faire l’apologie de leur philosophie. Cela relèverait de la responsabilité individuelle. Mais ils sont aussi des formateurs, des accompagnateurs. Lincoln Knowles, guide professionnel, a créé une société, Lincoln Knowles Adventures LLC, en mars 2024. Cette entreprise propose des excursions personnalisées en roche, glace, et montagne autour de Salt Lake et du Wasatch Range, en groupes ou en sorties individuelles. Ses tarifs démarrent à 99 $ et peuvent aller jusqu’à 450 dollars la journée. Paradoxalement, il dit avoir là une approche centrée sur la sécurité basée sur plus de six ans d’expérience. En 2024, il espérait atteindre les 200 clients. Pour ce faire, il comptait fortement sur l’explosion de sa chaîne YouTube. En août 2024 il disait viser les 25 000 abonnés sur sa chaîne. Malgré son « gros coup », il a encore un peu de chemin, mais il s'en approche. De quoi l’inciter à pousser le curseur toujours plus haut, au péril de sa vie, peut-on craindre.
Car s’il peut se réjouir d'avoir aujourd’hui une audience importante, ses posts génèrent une interaction relativement faible. Ils génèrent des pics de vues… mais souvent peu de likes ou de commentaires sincères. Le contenu est polarisant, il attire, mais ne fidélise pas. Sa série virale lancée début 2025 (« Free solo jusqu’à ce que je tombe ») a certes suscité la curiosité, mais aussi beaucoup de malaise. Beaucoup d’abonnés l’ont suivi par voyeurisme, curiosité morbide, ou indignation, mais sans réelle adhésion à long terme. D'autant que Lincoln Knowles, visiblement aussi passionné par l’escalade que par les revenus qu’il pourrait en tirer, a poussé le bouchon encore plus loin.
Il monétise ses vidéos via des appels aux dons par le biais de services de paiement mobiles et gère un compte Patreon où il publie des vidéos de ses ascensions, avec différents niveaux d'adhésion payants. Sur cette page, il suggère à ses supporters de l'aider à « rester indépendant, financer de nouvelles missions et raconter des histoires d'escalade qui ne sont pas sponsorisées, filtrées ou adaptées aux algorithmes ».
Une approche plutôt mal accueillie dans la communauté des grimpeurs, si l’on en juge par un commentaire publié sur ses réseaux : « Mec, imagine qu'un grimpeur de bloc, un grimpeur trad ou un grimpeur sportif semi-professionnel non sponsorisé mette son Venmo [service de paiement en ligne ] sur un post après avoir réalisé une première ascension, équipé, envoyé, flashé ou grimpé à vue n'importe quelle voie ou ascension. Qu'est-ce que tu fais, mon gars ? Beaucoup de gens aiment l'escalade, on ne te paie pas pour faire ça. Tu dois repenser toute ta stratégie, mec. ». On est aux antipodes d'un Austin Howell (décédé en 2019), qui utilisait le free solo comme thérapie. Mais pas si loin d'un Eugene Vahin, grimpeur ukrainien de 33 ans qui avait tenté de se faire un nom sur les réseaux en allant toujours plus loin dans le risque, sans maîtriser toutes les techniques de l’escalade sur glace. Il est malheureusement décédé en février dernier.
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