Sans argent, sans crash pad ni certitude d’avenir, Tamma et Dan grimpent pour se prouver qu’ils existent, avec la conviction fragile qu’un jour, peut-être, ils mériteront leur place sur le rocher. Dans « La voie », paru le 21 janvier aux Éditions Gallmeister, Gabriel Tallent explore ce moment où l’on ne sait pas encore si l’escalade sera une passion, une fuite ou une chute. Faut-il renoncer à une vie « classique » pour mériter l’aventure ? Les deux ados affrontent ce dilemme, au risque d’y laisser plus que des illusions. Un très beau roman d’apprentissage et d’amitié qui touche bien au-delà du monde des grimpeurs.
« Je serais extrêmement méfiant à l’idée d’écrire sur l’escalade sans la pratiquer sérieusement », expliquait Gabriel Tallent à PBS Utah en 2018. L’écrivain américain n’a pourtant rien à craindre. Aujourd’hui âgé de 39 ans, il vit à Salt Lake City, dans l’Utah, et c’est un solide grimpeur de trad. Son compte Instagram aurait de quoi faire rêver Dan et Tamma, 17 ans, les deux protagonistes de son dernier roman « La Voie » : y défile une infinité de paysages de déserts, de blocs, de falaises, de matos d'escalade et de moments de grimpe entre potes.
Un monde cru et violent
« La voie » est son premier livre consacré à l’escalade, même s’il s’en défend : « Ce n’est pas vraiment un livre d’escalade pour grimpeurs », expliquait-il récemment à « Climbing ». Plutôt un roman d'apprentissage, dirait-il sans doute. Dans la ligne droite de My Absolute Darling, roman très remarqué à sa parution en France en 2018. Ce récit initiatique et survivaliste qu’il a mis huit ans à écrire, suivait une adolescente de 14 ans tentant d’échapper aux abus physiques et sexuels de son père sur la côte nord de la Californie — région où Tallent a lui-même grandi. C’est à nouveau dans un univers violent et cru — mais celui des zones pavillonnaires perdues au fond du désert du sud de l'Etat cette fois — qu’il nous plonge dans son deuxième roman, « La voie » Le monde des « white trash », ces blancs pauvres laissés en marge du rêve américain.
Là, Dan et Tamma tentent d'émerger avec pour seules richesses leur indéfectible amitié et une passion commune, dévorante : l’escalade en trad. Tous deux ont 17 ans, et sont aussi différents qu’on peut l’être. Tamma, lesbienne encore vierge, est excessive et électrique. Sale, les cheveux en bataille, elle manie un vocabulaire terriblement cru et semble condamnée à l’univers des mobile homes où vivent sa mère et sa sœur. Dan, son ami d'enfance, est plus cérébral : c’est un perfectionniste méthodique et brillant qui a toutes les chances de rejoindre l’université et de sortir ainsi sa famille de la précarité. À moins qu’il ne choisisse l’aventure et le quotidien des dirtbags.
« Je veux être la meilleure grimpeuse trad qui ait jamais foulé cette terre »
Pour ces deux amis, l’escalade n’est pas un loisir, mais une quête : la recherche d’une validation, la preuve qu’ils sont destinés à devenir des grimpeurs professionnels. Sans soutien familial, sans mentor, sans argent, cette quête devient une épreuve de volonté pure. Entre matériel récupéré dans des poubelles et réceptions douteuses, ils grimpent pour se convaincre qu’ils méritent de prendre la route vers Indian Creek et de laisser derrière eux les attentes de leurs familles. Malgré les doutes, ils sont portés par leurs rêves.
« Je n’ai pas juste envie de voyager », dit Tamma dans le deuxième chapitre. « Dan, je veux être la meilleure grimpeuse de trad qui ait jamais foulé cette terre. L’enfoirée la plus talentueuse, la plus affamée, la plus féroce de toute l’histoire des enfoirés. Je veux être une légende. Je veux enchaîner « Cobra ». Je veux enchaîner des voies comme Belly Full of Bad Berries ou Century Crack. Je veux que John Long [ grimpeur des Stonemasters, groupe comprenant notamment Jim Bridwell, Ron Kauk, ou Lynn Hill ] écrive un texte sur moi qui s’intitulerait « La meilleure louloute à gérer les lolottes (…). On va leur montrer qu’il reste dans ce pays des choses dignes d'enthousiasme, et qu’on a encore la possibilité de sauver cette nation avant qu’elle ne devienne qu’une vaste étendue de McDo et de Walmart ».
Grimper, « la sensation la plus immense, la plus ouverte, la plus vertigineuse qu’on puisse éprouver »
Son énergie est contagieuse. Et avec elle, on embarque à l’aube dans un pick-up rouillé, Dan au volant. Direction Joshua Tree. Les grimpeurs en trouveront les descriptions inspirantes, presque musicales. « La chaleur semblait se détacher du granit comme un son », écrit Tallent. Il parvient à saisir avec force ce sentiment de liberté que procure le simple fait d’y rouler et d'y grimper : « Malgré toute la peur, c’était la sensation la plus immense, la plus ouverte, la plus vertigineuse qu’on puisse éprouver. ».
Bien rythmé, authentique, chargé d’une vraie profondeur émotionnelle, « La voie » offre des scènes d’escalade crédibles, dans lesquelles le grimpeur se retrouvera, mais qui ne feront pas fuir le néophyte. À l’issue des 475 pages de ce roman que l’on dévore, on finit par atteindre une compréhension profonde de ce qu’est l’âme de l’escalade, et de ceux qui peuvent la revendiquer. Avec Tamma et Dan, on ressent aussi leur ambition désespérée d'échapper à ce qui se profile comme leur destin, et le dilemme qui les tenaille : abandonner son âme à une routine capitaliste ou se projeter tête baissée dans la vie aventureuse du dirtbag… Au final, chacun choisira sa voie, sans pour autant que cela ressemble à une trahison

« La Voie » (Crux)
De Gabriel Tallent, traduit de l’anglais (États-Unis) par Laura Derajinski, Gallmeister. 25,90 €
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