Fabriquée à partir de vieux pneus de course automobile, la GP Rubber, gomme développée par RAToM, intrigue la communauté d’escalade depuis quelques semaines. Présentée comme une gomme « friction based », capable d’augmenter l’adhérence notamment sur des prises lisses, elle vient à peine de commencer à être commercialisée en Europe, qu'elle soulève déjà des questions. Quid d'un éventuel avantage en compétition ? Pourrait-elle remettre en question les cotations et reconsidérer les premières ascensions ? Pour y voir plus clair, nous avons interrogé la marque RAToM et Cyprien Bossut, l’un des rares grimpeurs à avoir déjà testé cette fameuse gomme.
Dans un monde de l’escalade où l’innovation passe souvent par des détails quasi invisibles, une idée venue du sport automobile pourrait bien rebattre les cartes. Si la GP Rubber a autant fait parler d’elle ces dernières semaines, c’est en grande partie grâce à la diffusion d’une vidéo devenue virale. On y voit un chausson équipé de cette gomme adhérer seul à une paroi verticale, sans qu’aucun grimpeur ne le maintienne. La séquence, publiée par Max Fisher, ressemeleur américain et fondateur de l’atelier Rhythm Resole à Flagstaff, a depuis dépassé les 2,4 millions de vues sur Instagram.
Derrière l'innovation se trouve RAToM, une petite entreprise japonaise qui tente aujourd’hui de se faire une place sur un marché dominé depuis des décennies par quelques acteurs majeurs utilisant la gomme Vibram - notamment La Sportiva ou Scarpa - mais aussi Stealth, historiquement associé à 5.10, ou encore Unparallel. RAToM a été fondée par Katsuhito Arai, ancien champion japonais de course moto et aujourd’hui ouvreur, entraineur certifié et propriétaire d’une salle d’escalade à Utsunomiya. « Il se demandait ce qui se passerait si les caractéristiques d’adhérence d’un caoutchouc utilisé dans la course automobile pouvaient être appliquées à l’escalade, parce qu’il voyait trop souvent des gens tomber d’une dalle ou d’un volume », nous explique Takashi Sato, représentant de la marque en Europe. Le Japonais, installé en Allemagne depuis treize ans, supervise aujourd’hui la distribution de la gomme GP Rubber sur le marché européen. « Il a fallu près de trois ans pour trouver le bon pneu slick de course, car beaucoup ne pouvaient pas être transformés ou retravaillés en chaussons d’escalade. Mais nous avons finalement trouvé. »
Si la gomme existe depuis plusieurs années déjà, sa diffusion reste récente. La commercialisation a véritablement commencé à l’automne dernier au Japon et aux États-Unis, tandis que l’Europe n’y a accès que depuis janvier. Contrairement aux chaussons classiques, dont les semelles sont généralement fabriquées à partir d’un mélange de caoutchouc naturel — souvent issu de latex récolté en Asie du Sud-Est — et de polymères synthétiques d’origine pétrochimique, RAToM utilise des slicks de Grand Prix arrivés en fin de vie sportive. « Le même caoutchouc qui a survécu à la piste se retrouve maintenant sous vos pieds sur le rocher », peut-on lire sur le site web de la marque.
Pour le Japonais, cette approche constitue une tentative d’innovation dans une industrie relativement stable. « Si l’on regarde l’industrie du caoutchouc, elle n’a pas vraiment changé depuis des décennies », estime Takashi Sato. « La manière de produire les gommes reste globalement la même, et l’impact environnemental aussi. Avec notre approche, nous utilisons littéralement un matériau qui aurait fini à la décharge. » Le processus de transformation reste en grande partie artisanal. Les pneus récupérés sont transportés, découpés et retravaillés à la main, avant d’être transformés en plaques de gomme destinées aux ateliers de ressemelage.
Une adhérence très marquée… dans certains cas
La démonstration sur la vidéo qui a fait le buzz sur les réseaux a immédiatement suscité de la curiosité et des interrogations dans la communauté : ce type d’adhérence est-il représentatif de conditions réelles d’escalade ? Pour Takashi Sato, il s’agit surtout d’illustrer les propriétés du matériau : « La friction du caoutchouc augmente naturellement avec la chaleur et la pression. C’est vrai pour tous les caoutchoucs, mais particulièrement pour notre composé issu de pneus slick de course », explique-t-il. « Lorsqu’il y a friction et échauffement, la gomme devient plus adhérente. Mais en situation réelle, il faut aussi prendre en compte la magnésie, la poussière et l’usure, qui influencent toutes la friction. En pratique, cela reste une gomme d’escalade haute performance, pas quelque chose qui changerait les fondamentaux de l’escalade. »
Pour mieux comprendre ce que vaut réellement cette gomme, nous avons échangé avec Cyprien Bossut, créateur de contenu spécialisé dans l’escalade et ambassadeur Simond. Outre les grimpeurs pro, il est l’un des premiers Français, voire Européens, à l’avoir testée. Il s’est procuré la gomme en faisant ressemeler une paire de chaussons chez Rock’n Mike, un atelier faisant partie de la quinzaine d'opérateurs européens aujourd’hui fournis par RAToM. Pour l’instant, aucun modèle de chausson n’est encore commercialisé directement avec cette semelle, même si, d’après ce que nous a expliqué Takashi Sato, des discussions seraient en cours avec plusieurs fabricants.
Alors, que vaut vraiment cette gomme ? La sensation est réelle — mais plus nuancée que ne le suggèrent les images virales. « De base, les chaussons qui collent ensemble sont des chaussons hyper neufs. Mais quand tu as un petit peu de magnésie ou de poussière, ça ne collera plus. Avec les GP1, quand les chaussons étaient neufs, si je les frottais l’un contre l’autre et que je les pressais, ils restaient vraiment collés. Il fallait appuyer fort pour les séparer », raconte-t-il. Et maintenant (une semaine et quelques séances plus tard), je les frotte ensemble et et ils collent quand même toujours. »
Selon lui, la différence apparaît surtout, voire uniquement, sur des surfaces très lisses, notamment les prises sans texture utilisées dans l’escalade en salle. « Ce qui m’a impressionné, c’est la façon dont ça colle sur le plastique sans texture. Sur ce type de prise, la différence est réelle.» En revanche, sur des surfaces plus rugueuses, l’effet disparaît largement. « Dès qu’il y a du grain, ça ne va pas coller du tout. »
Verdict ? « Ce n’est pas du tout révolutionnaire comme tout le monde pense. Sur la plupart des styles d’escalade, la différence reste assez faible ; pour moi, les autres gommes sont limite mieux. Sur des volumes classiques ou du rocher texturé, je ne me sens pas plus à l’aise qu’avec mes chaussons habituels équipés de Vibram XS Grip. »
Selon le grimpeur, un ressemelage avec GP Rubber pourrait coûter 30 à 40 euros de plus qu’un ressemelage classique. Un surcoût qui pourrait limiter son intérêt pour la plupart des grimpeurs. « Pour quelqu’un qui grimpe avant tout par passion et pas pour la performance pure, payer plus cher pour un avantage si précis n’a pas forcément beaucoup de sens », estime-t-il. D’après Takashi Sato, le composé GP1 peut être vendu 75 dollars pour un morceau d’environ 70 cm sur 15 cm, soit l’équivalent d’environ 714 dollars le mètre carré.
Une question pour les compétitions
L’introduction de cette gomme pourrait en revanche intéresser les compétiteurs confrontés à des blocs très spécifiques, notamment ceux utilisant des prises sans texture, que l’on voit apparaître de plus en plus souvent en compétition. Conçues par les ouvreurs pour imposer un placement très précis des pieds, ces surfaces volontairement glissantes obligent généralement le grimpeur à enchaîner rapidement le mouvement sans pouvoir s’y arrêter, explique Cyprien. Avec une gomme très adhérente, la situation pourrait changer. Dans ce cas, l’impact concernerait surtout… l’ouverture des blocs elle-même. « Au pire, ça pourrait simplement faire disparaître certaines prises sans texture sur le circuit compétitif. Et je ne suis pas sûr que ce serait si gênant pour beaucoup de gens », ajoute-t-il.
Pour l’instant, aucune position officielle n’a été prise par l' International Federation of Sport Climbing, qui organise notamment les Coupes du monde. Les règles actuelles interdisent l’utilisation de substances modifiant l’état des prises ou du mur, mais ne mentionnent pas les gommes haute performance. Interrogé par Gripped Magazine, Richard Aspland, responsable médias de la fédération, a simplement indiqué que les chaussons utilisés en compétition doivent être « commercialement disponibles et en bon état ». Or, la GP Rubber n’est pour l’instant accessible que via certains ateliers de ressemelage partenaires, ce qui laisse planer une incertitude sur son statut réglementaire.
Dans les faits, si tous les grimpeurs utilisent la même gomme lors d’une compétition, les conditions resteraient globalement équitables. Et, selon RAToM, l’impact sur la performance est de toute façon limité. « Malheureusement, ou heureusement, selon le point de vue, la gomme seule ne transformera pas un grimpeur de niveau 7a+ en 7c », explique Takashi Sato. « La performance en escalade repose surtout sur la technique, la force et la qualité du mouvement. Comme d’autres gommes performantes déjà présentes sur le marché, il s’agit simplement d’une option supplémentaire. Nous proposons une friction élevée, une bonne adhérence et un produit qui se veut bénéfique pour l’environnement. Mais nous ne pensons pas que cela bouleversera complètement le paysage de la compétition. »
Un argument écologique
Pour RAToM, l’objectif principal de la marque n’est pas la performance mais la dimension environnementale du projet, qui offre une seconde vie à des pneus de compétition automobile arrivés en fin de cycle. Face aux interrogations concernant un éventuel dépôt de matière dans les milieux naturels, Takashi Sato assure que le comportement de la GP Rubber reste comparable à celui des gommes classiques utilisées en escalade. « Comme n’importe quel caoutchouc, elle peut laisser des marques si une pression excessive est appliquée, en particulier sur des surfaces très lisses », explique-t-il. « Mais nous travaillons avec des testeurs réguliers, surtout au Japon où la marque est née, ainsi qu’avec des athlètes indoor et outdoor qui utilisent cette gomme et nous font régulièrement des retours. Les grimpeurs professionnels n’accepteraient pas d’utiliser la gomme, car la plupart respectent la nature et ne souhaitent pas laisser de traces. »
En salle, Cyprien Bossut a toutefois observé que la gomme pouvait laisser des marques assez visibles sur certaines prises lisses. « Sur le sans-texture, ça marque beaucoup. On peut brosser et ça part, mais c’est plus visible qu’avec des gommes classiques », explique-t-il. Pour l’instant, il n’a pas testé ces chaussons sur le rocher, mais se montre prudent. « À Fontainebleau, sur certains secteurs historiques, je ne serais pas très à l’aise de grimper avec ça si ça laissait des traces. » Selon lui, la question dépendra surtout du comportement des grimpeurs. « Si les gens brossent après leur passage, ce n’est probablement pas un problème. Mais si la gomme est adoptée par le grand public et que personne ne fait attention, les conséquences pourraient être désastreuses. »
Cela dit, si elle laisse davantage de traces sur certaines surfaces, sera-t-elle moins durable qu’une semelle classique ? « Beaucoup de gens veulent savoir si la gomme s’use très vite ou non, et au bout de combien de temps je vais percer mes chaussons. », explique Cyprien. Pour le vérifier en conditions réelles, il compte bien pousser l’expérience plus loin et continuer à grimper avec ces chaussons à semelle GP Rubber. Il partagera ses observations sur ses réseaux.
Une évolution dans l’histoire du matériel... ou du dopage mécanique ?
Chaussons techniques, magnésie, genouillères, gants pour fissures : chaque génération a vu apparaître des accessoires qui modifiaient la manière de grimper. La gomme collante est-elle l'innovation de trop ? Nous avons posé la question à Cyprien et à Takashi Sato.
« Pour moi, une gomme qui colle plus, c’est simplement une évolution du matériel », estime le grimpeur. « L’escalade a toujours progressé ainsi. » Un point de vue que partage le Japonais. « Les débats sont sains, dit-il, en référence aux discussions qui enflamment les réseaux sur ce que certains considèrent comme du dopage mécanique. Il y a déjà eu ce type de discussion il y a 20 ou 30 ans quand la Vibram XS Grip est arrivée. Les grimpeurs des années 1960 auraient probablement considéré cette gomme comme un avantage énorme. C’est une évolution naturelle de l’industrie. » Selon lui, la GP Rubber ne transforme pas pour autant un grimpeur moyen en athlète d’élite. « Mon conseil ? Essayez-la, tout simplement. Vous sentirez la friction et l’adhérence, mais cela ne vous rendra pas soudainement meilleur. La technique et les compétences restent essentielles. »
Le vrai débat concernerait plutôt les répétitions réalisées avec un équipement qui n’existait pas lors de la première ascension. On sait qu'en escalade, la cotation repose souvent sur un consensus implicite : les répétitions servent à confirmer ou ajuster la difficulté proposée par l’ouvreur ou le premier ascensionniste. Or, si le matériel modifie sensiblement la manière de grimper une voie, la comparaison devient plus complexe.
La question s'était déjà posée lors de l’apparition des genouillères en caoutchouc au début des années 2010. Leur généralisation a profondément modifié certaines voies, permettant des coincements de genou et des repos impossibles auparavant. Des grimpeurs comme Adam Ondra ou Alexander Megos ont souligné que ces accessoires pouvaient parfois changer radicalement la difficulté d’une section, au point de transformer l'approche originale d’une voie. Certaines ascensions sont d'ailleurs désormais précisées « avec genouillère » ou « sans genouillère », car cela peut parfois transformer une section très exigeante en véritable repos.
Takashi Sato affirmant que plusieurs grimpeurs professionnels utilisent déjà cette gomme (sans révéler de noms), la GP Rubber pourrait-elle susciter un débat similaire ? Pour l’instant, difficile de le savoir. Mais selon Cyprien, son impact pourrait rester limité dans la pratique extérieure. « Sur les sections très déversantes, je pense que ça ne change presque rien », explique-t-il. « Et c’est justement dans ce type de terrain qu’on trouve la majorité des voies et des blocs les plus difficiles. » « Est-ce qu’une voie sera 9a+ avec une gomme classique et 9a avec cette gomme ? Peut-être, mais seul le temps nous le dira », résume-t-il.
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