Déposer sur le toit du monde, 8 849 mètres, un buste de Mao Zedong ! Voilà la mission que le Grand Timonier confie en 1960 à deux « désignés volontaires « , Xu Djin et Liu Lianman. Ouvriers modèles, ils n’ont aucune expérience en matière d'alpinisme. Qu’à cela ne tienne, les « frères russes » vont leur fournir une formation express. Car pour la Chine il y a urgence à marquer par un geste symbolique son autorité sur la plus haute montagne de la planète, via la voie tibétaine, supposée encore vierge, mais hantée par les fantômes de Sandy Irvine et George Mallory. De quoi damer le pion aux occidentaux, qui sept ans plus tôt l’ont conquise via le versant népalais sous le piolet d’Edmund Hillary et de Tensing Norgay, et souligner la conquête définitive du Tibet, région stratégique. Simple à décider depuis Péking. Nettement plus complexe sur le terrain, comme le raconte Cedric Gras dans son dernier ouvrage, paru chez Stock. Une enquête complexe et passionnante, menée à partir d’archives chinoises et russes, pour certaines inédites.
Les Chinois sont-ils vraiment parvenus à se hisser au sommet de l’Everest par son versant nord dans la nuit du 24 au 25 mai 1960 ? Dans l’Empire du milieu, personne n’en doute cette année-là, ou plutôt il n’est absolument pas permis d’en douter, même si aucune photo ou film n’est là pour en témoigner. Car pour Pékin, poser un pied sur le plus haut sommet du monde via la voie tibétaine est devenue une affaire d’Etat, aussi symbolique que stratégique. C’est sans doute l'expédition la plus politique de toute l'histoire de l'alpinisme, encore plus que les expéditions soviétiques, explique Cédric Gras dans "Alpinistes de Mao".

Dès lors, pour Pékin, tous les moyens sont bons pour y parvenir, quitte à réécrire l’histoire à grand coup de propagande. Aussi, lorsqu’à l’issue de ses recherches dans les archives de l’époque Cedric Gras pose son crayon, il a plus d’interrogations que de certitudes sur le succès de cette invraisemblable expédition menée à marche forcée, mais peu importe. Telle n’est pas ici la question. Car si son enquête minutieuse ne lève pas le voile sur les secrets himalayens du régime chinois, elle retrace en revanche la conquête du toit du monde sur fond de famine paysanne et de répression à grande échelle. Un volet de l’histoire de l’Himalaya peu connu à ce jour. Et on comprend pourquoi, tant les sources sont diffuses, confuses, et souvent truffées de mensonges, la réalité ne cadrant pas toujours avec les intérêts de Pékin.
Il faudra donc toute la ténacité de l’auteur pour recouper les informations en mandarin ou russe, documents officiels maniant tous les poncifs de la propagande de l’époque, allégés parfois de quelques pages, sans doute jugées embarrassantes à postériori ; scruter patiemment les photos de l’époque afin de déterminer qui est qui parmi ces soldats des cimes envoyés sur l’Everest comme on partirait au front, sans trop de choix ni de formation, ni parfois même d’équipement à la hauteur de l’entreprise.
Mais pour Cédric Gras, auquel on doit déjà le captivant « Alpinistes de Staline », prix Albert Londres 2020, comment résister à la curiosité de fouiller plus loin quand, au cours de ses recherches en Russie sur les frères Abalakov, valeureux alpinistes victimes des purges staliniennes malgré leurs faits d'arme, il tombe sur des documents relatant la formation à la haute montagne de novices chinois par des Soviétiques dans les années 50. Il faudra la sortie en 2019, pour la fête nationale, d’un « navet ultrapatriotique », « The Climbers », avec Jackie Chan, mettant en scène cette première ascension de la face Nord de l'Everest, pour le convaincre d’y consacrer un deuxième ouvrage. Une entreprise complexe, car ici peu de témoignages directs des protagonistes, hormis une courte (et tronquée) autobiographie de Liu Lianman, l’un des deux pionniers de l’himalayisme chinois avec son camarade Xu Djin. On sait qu’ils seront formés par les frères russes sur le sommet du Mustag Ata dans la région ouighoure de Chine, sur le Minya Konga en Himalaya chinois ou sur le pic Lénine dans le Caucase, démontrant en altitude plus de courage et d’endurance au mal que de talent au début, et que leur tâche sera tout sauf facile.

En 1959, Pékin fixe la date de mars pour commémorer les dix ans de la République populaire, mais le soulèvement des Tibétains met un frein à l’expédition. Ce n’est que partie remise, bien que rien ne s’y prête. On est en plein "Grand bond en avant", le Tibet ne veut pas plier sous le joug chinois, c’est une poudrière, et la famine décime le pays. Mao n’en a cure. Il investit lourdement en hommes et en matériel, et après de multiples tentatives, trois valeureux camarades parviendront, le 25 mai 1960, à planter un drapeau chinois et à déposer un buste de Mao au sommet de l’Everest, le « Qomolangma » pour les Tibétains.
Aucune preuve - il faisait nuit, impossible de prendre une photo !, explique Pékin - le récit officiel de l’ascension est insensé : à 8 600 mètres sous le second ressaut du versant nord, le valeureux Liu Lianman aurait servi d’homme-échelle aux autres membres de l’expédition, se privant ainsi du sommet. Un grimpeur aurait même retiré ses chaussures pour franchir « pieds nus » une dalle récalcitrante par -30°C, il y perdra ses pieds mais sauvera l’honneur du parti ! Mais peu importe. C’est (officiellement ) « fait ».

Reste que le doute subsistant, les Chinois lanceront une autre expédition, quinze ans plus tard, à laquelle les deux héros du livre, Xu Jing et Liu Lianman, ne participeront pas. Elle sera clairement victorieuse cette fois, photos à l’appui, histoire de faire taire définitivement les esprits malins. Mais lors de leur passage, curieusement, ils ne trouveront nulle trace de ce fameux buste prétendument déposé là lors de l’expédition de 1960.
Reste ces hommes, ces alpinistes malgré eux, incroyablement courageux, dont on sait peu de choses, mais dont Cédric Gras parvient malgré tout à dresser un portrait par petites touches, et auxquels on s’attache au fil du récit. D’autant qu’on apprend, qu’après une courte célébrité, Xu Djin et Liu Lianman, ces héros de cimes, finiront dans un camp de rééducation de la Révolution culturelle où pendant quelques années ils écriront et réécriront inlassablement leur autocritique pour des crimes qu’ils ont sans doute eu bien du mal à trouver. Faute d’avoir pu témoigner librement, ils ont emporté dans leurs tombes le vrai récit de l’expédition de 1960. On se contentera largement de celui de Cédric Gras !

Alpinistes de Mao
Cédric Gras. Stock
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