Le grand Eliud Kipchoge, recordman sur marathon, a récemment annoncé vouloir s’aventurer sur l'ultratrail. Rien d’étonnant au vu de la proximité des univers de la course sur route et du trail. Reste que ces deux disciplines requièrent des qualités différentes explique en détail une récente étude, menée par des chercheurs lyonnais et coordonnée par Guillaume Millet, 3e du Tor des Géants.
Deux écoles de pensée s'opposent sur les différences fondamentales entre trail running et course sur route. Pour la première, la course reste la course - le terrain et l'environnement où elle se déroule étant des détails "mineurs". Ainsi, les meilleurs athlètes dans une discipline réussiront probablement aussi bien dans l'autre. La seconde affirme au contraire qu'il s'agit de deux sports distincts aux exigences - et donc aux qualités développées par les coureurs - différentes. Si vous voulez voir Kilian Jornet et Eliud Kipchoge perdre leur statut d'extraterrestre, lâchez-les respectivement sur une course sur route et sur un trail !
Une nouvelle étude menée par des chercheurs français de l'université de Lyon, publiée dans le Journal of Strength and Conditioning Research, s'est penchée sur cette épineuse question. Leur méthode pour trancher ? Faire irruption dans les camps d'entraînement des équipes nationales de trail et de course sur route organisés par la Fédération Française d'Athlétisme. L'idée étant d'organiser un test, consistant à faire courir ces athlètes élites à 4:20 par kilomètre, sur un tapis incliné à 10%. Un modeste défi au vu du niveau des prétendants. Quoiqu'il en soit, les résultats de cette recherches nous offrent tout de même un aperçu intéressant des points communs et des différences entre les meilleurs coureurs des deux disciplines.
Des différences notables en termes de puissance et d’économie de course
Athlètes et chercheurs se demandent depuis de nombreuses années si les traileurs doivent être plus puissants que les coureurs sur route. Après tout, la montée des sentiers escarpés implique de puissantes impulsions. Or, des tests basiques mesurant la force des quadriceps et des ischio-jambiers n'ont montré aucune différence entre les deux groupes étudiés. Mais rappelons que la force n'est pas la même chose que la puissance, qui dépend également de la rapidité avec laquelle on est capable de produire un mouvement. Ainsi, pour évaluer la puissance, les chercheurs ont demandé aux athlètes d’effectuer des sprints de 8 secondes sur un vélo stationnaire afin de déterminer une courbe force/vitesse. Et il s'est avéré que les traileurs pouvaient générer 23 % de couple en plus et 16 % de puissance en plus que les coureurs sur route.
Autre comparaison clé : l'économie de course, ou la mesure de la quantité d'énergie nécessaire pour maintenir un rythme donné. Un point indispensable à tout bon coureur sur route, devant adopter une foulée régulière, métronomique même, sans mouvement parasite. À savoir que des recherches antérieures ont suggéré que la mesure de l'efficacité de course sur une route plate ou sur tapis n'est pas révélatrice de ce qu'il en sera sur une fois présent sur des sentiers vallonnés et accidentés.
Comme l'on peut s'en douter, les résultats de l'étude lyonnaise démontrent que les coureurs sur route ont dépensé environ 6% d’énergie en moins que les traileurs. Un pourcentage relevé lors d'une course sur tapis effectuée à 4:20 par kilomètre. Notons par ailleurs que lorsque la pente augmente, jusqu'à atteindre les 10% d'inclinaison, l'économie de course était similaire pour les deux groupes. Étant donné que les traileurs étaient moins efficaces sur terrain plat, cela donne effectivement à penser qu’ils sont meilleurs — relativement parlant, du moins — sur sentiers. Autre point : 10 % est une pente bien modeste pour des traileurs élites. Ce qui nous laisse imaginer qu'ils prendraient un avantage certain si les pentes venaient à être plus importantes.
Les chercheurs ont également réalisé des analyses biomécaniques : temps de contact avec le sol, temps de vol, cadence, rigidité des jambes, et ainsi de suite. Des résultats faciles à résumer puisqu'il n’existe aucune différence entre les deux groupes sur ces aspects-là.
Un volume d’entraînement inégal
En résumé : les différences de puissance et d’économie de course soutiennent l’idée que les traileurs et les coureurs sur route se sont tous deux adaptés à leurs spécialités particulières. Cependant, les auteurs ont également mis en lumière une autre hypothèse : peut-être que trail running, un sport relativement jeune aux prize money plus faibles n’a pas encore attiré un niveau de concurrence aussi élevé que la course sur route. À noter que l’auteur principal de l’étude, Guillaume Millet, a un palmarès d'ultratraileur impressionnant, dont un podium sur l'une des courses les plus difficiles, le Tor des Géants (330 km, 24 000 D+). On ne peut donc le suspecter d'avoir la moindre intention de dénigrer les traileurs.
Son point de vue est d’ailleurs étayé par les chiffres : les coureurs sur route ont déclaré s’entraîner en moyenne 79 heures par mois (course et musculation). Contrairement aux traileurs qui cumulent seulement 43,6 heures mensuelles. Les sept coureurs sur route de l’étude (tous des hommes, comme les traileurs, pour des raisons qui ne sont pas expliquées par les chercheurs) sont décrits comme étant de niveau national, avec un record moyen de 29:17 sur le 10 km. Les dix traileurs sont, eux, tous classés parmi les meilleurs au monde, après avoir remporté le titre par équipe au Championnat du monde de trail en 2019 et terminé 4e aux Championnats du monde de course en montagne la même année. Les traileurs courent également sur de plus longues distances, jusqu’à 14 heures, tandis que les coureurs sur route ne dépassent pas le marathon. Etrange, au vu de leur volume d’entraînement respectifs. Dès lors, peut-être, notent Guillaume Millet et ses collègues, que les traileurs seraient encore plus rapides s’ils s’entraînaient davantage ?
Cette différence d'entraînement soulève également des questions sur d’autres conclusions émises par l’étude. Les traileurs sont-ils vraiment plus puissants à la suite des heures passées en montagne à développer leur force dans les jambes ou bien les athlètes plus forts sont-ils attirés par le trail ? A moins que les coureurs de la route soient relativement plus faibles parce qu’ils avalent beaucoup plus de kilomètres, ce qui nuit à leur développement musculaire ? Autre point intéressant à noter : les coureurs sur route passent plus de temps à faire du renforcement physique que les traileurs…
Des faits qui démontrent les limites des conclusions d’une étude d’observation. Peut-être que les meilleurs coureurs du monde, s'entrainant dans un cadre professionnalisé depuis très longtemps, passent à travers un tamis plus étroit que les meilleurs traileurs, du moins pour l'instant. De fait, ils ont probablement une génétique plus rare et s’entraînent davantage. Mais les exigences des deux disciplines sont sans aucun doute différentes, et même les meilleurs coureurs de route seraient probablement à la peine face aux meilleurs traileurs, pour peu que le parcours soit suffisamment accidenté. Pour confirmer, ou pas, ces théories, c'est donc peu dire que l'on attend Eliud Kipchoge au tournant. Dès qu'il en aura fini avec le marathon, le champion du monde affirmait en septembre 2021 avoir très envie de se frotter à l'ultra. Connaissant ce compétiteur dans l'âme, on se doute bien que ce n'est pas seulement pour en découvrir les sensations, mais bien pour se rapprocher du podium. En attendant, on garde un oeil sur le boss, à voir comment il va évoluer sur les collines du marathon de Boston au printemps prochain.
La suite est réservée aux abonnés
- Accédez à tous les contenus d’Outside en illimité. Sans engagement.
- Votre contribution est essentielle pour maintenir une information de qualité, indépendante et vérifiée.
- Vous pouvez aussi acheter cet article pour 1€










