Première athlète africaine à gagner le marathon de New York en 1994, détentrice de plusieurs records du monde de course à pied, la Kenyane Tegla Loroupe est une star. Un temps considérée comme la femme la plus rapide du monde, elle avoue aujourd’hui que sa principale réussite est ailleurs : la création de l’Athlete Refugee Team (A.R.T). En cette « Journée mondiale de l’Olympisme », célébration un peu abstraite, Outside a souhaité donner un visage et une voix à celle qui rend tout son sens à la citation de Pierre de Coubertin : « Le plus important aux Jeux olympiques n'est pas de gagner mais de participer ». Interview exclusive.
Tegla Loroupe, vous detenez les records du monde sur 20, 25 et 30 kilomètres après avoir longtemps détenu celui du marathon. Triple championne du monde du semi-marathon vous avez été la première femme africaine à remporter le marathon de New York, que vous avez gagné deux fois. Sans parler de vos victoires à Londres, Boston, Rotterdam, Hong Kong, Berlin ou Rome. De votre village kenyan aux podiums les plus prestigieux, quel a été votre parcours ?
Je suis née en 1973 dans la région vallonnée de West Pokot Kapsait, dans la division de Lelan du district de West Pokot. J'ai grandi avec 24 frères et sœurs et j'ai passé mon enfance à travailler dans les champs et à m'occuper de mes jeunes frères et sœurs. À l'âge de sept ans, j'ai commencé à aller à l'école : une course pieds nus de 10 kilomètres chaque matin. À l'école, j'ai pris conscience de mon potentiel en tant qu'athlète lorsque j'ai battu des élèves plus âgés lors de courses scolaires. J'étais déterminée à poursuivre une carrière de coureur, mais je n'étais soutenue dans cette démarche par personne d'autre que ma mère. Après avoir remporté une prestigieuse course de cross-country en 1988, j'ai été nominée pour les championnats du monde juniors, où j'ai terminé à la 28e place.
J'ai fréquenté l'école primaire de Kapsait, puis le lycée de filles de Nasokol. J'ai obtenu une bourse pour étudier la comptabilité à l'Institut des sciences et technologies de la vallée du Rift avant de rejoindre Telkom Kenya.
J'ai couru de nombreuses courses, j'en ai gagné beaucoup et je détiens un certain nombre de médailles, de records et de distinctions internationales en athlétisme. À une époque, j'étais considérée comme la femme la plus rapide du monde !
Cependant, la course la plus importante pour moi est celle dans laquelle je me suis lancée, la course pour la paix et le développement. En 2003, j'ai créé la Fondation Tegla Loroupe pour la paix, une organisation caritative. J'ai décidé d'utiliser mes réalisations en athlétisme, mes compétences et mes amis pour promouvoir la coexistence pacifique et le développement socio-économique des pasteurs et agropasteurs pauvres et marginalisés - hommes, femmes et enfants - de la région de la Grande Corne de l'Afrique. La Fondation utilise le sport comme un outil de développement socio-économique.
La fondation comprend plusieurs programmes sur des thèmes spécifiques : « Construction de la paix et d'atténuation des conflits », « Education à la paix » et « Soutien aux réfugiés via le sport ». Les autres thèmes transversaux comprennent l'égalité des sexes, le changement climatique et l'environnement, le VIH, les droits de l'homme.
A la veille des sélections pour les JO de Tokyo, vous avez une solide équipe composée de coureurs du Congo, d’Ethiopie, de Somalie, du Sud-Soudan et du Maroc. Comment est née l’idée d’une équipe de réfugiés ?
J'ai réalisé que les réfugiés ont des talents, qu'ils ont de grands rêves et un grand potentiel, qu'ils ont seulement besoin d'une chance pour réaliser leurs rêves et leur plein potentiel.
A travers la Fondation Tegla Loroupe pour la Paix, j'ai travaillé dans différents pays touchés par des conflits armés dans la Grande Corne de l'Afrique et au-delà. J'ai soutenu des États et des communautés dans le cadre de processus de paix et de médiation, de désarmement, de sport et d'autres initiatives. Lors de mon séjour dans certains de ces pays, j'ai toujours tenu à visiter les camps de réfugiés. Mais ces visites m'ont systématiquement laissé un sentiment d'inachevé. Je me suis rendu compte que j'avais besoin de faire quelque chose de plus concret. Mon désir de travailler et de soutenir les réfugiés a toujours été très fort.
Ce désir et cette idée ont pris corps à la suite d'une discussion avec l'ancien représentant du Haut Comité aux Réfugiés (HCR) au Kenya, Raouf Mazou, qui y a adhéré sans aucune hésitation. Il nous a donné la possibilité d'organiser la première course pour la paix en 2015, lors de la Journée mondiale des réfugiés, à Kakuma. C'est à ce moment-là que j'ai réalisé combien de talent avaient ces jeunes hommes et ces jeunes femmes.
Cette performance a permis d’établir des liens entre le HCR et moi-même ainsi qu’avec le président du CIO, Thomas Bach. C'est ainsi que la première épreuve a été organisée à Kakuma et dans le camp de réfugiés de Dadaab pour sélectionner les premiers athlètes réfugiés qui ont ensuite rejoint mon centre sportif et d'entraînement, à Nairobi.

Comment maintenez-vous les liens entre les différents pays où les réfugiés sont basés ?
Etre membre de la zone 5 de l'ACNO (Association des Comités Nationaux Olympiques, ndlr) me donne l'opportunité stratégique de travailler avec d'autres CNO (Comités nationaux olympiques, ndlr) et donc d'avoir un lien étroit avec les réfugiés dans d'autres pays. Ma collaboration avec le CIO et le HCR m'a également donné un avantage supplémentaire.
Enfin, en tant qu'ambassadrice de paix et par le biais de la "Fondation Tegla Loroupe pour la Paix", j'ai travaillé et soutenu certains de ces pays dans des processus de paix, ce qui m'a permis de tisser des liens étroits avec eux.
Depuis la création de l'Athlete Refugee Team, combien d'athlètes ont participé à la sélection ?
L'équipe initiale était composée de 30 athlètes au total, mais d'autres athlètes ont abandonné pour différentes raisons. La première équipe de réfugiés était donc composée de 10 athlètes, dont 5 venaient du camp d'entraînement et de sport de Tegla Loroupe au Kenya et 5 autres venaient d'autres pays.
Chaque année, nous organisons une épreuve d'essai pour remplacer les athlètes qui ont quitté le programme. Aujourd'hui, nous comptons 24 athlètes : 18 réfugiés et 6 Kenyans.
Nous avons actuellement un camp d'entraînement à Nairobi et nous organisons des camps périodiques dans le camp de réfugiés de Kakuma. Au début de cette année, dans le cadre de la feuille de route pour Tokyo, nous avons organisé un camp d'entraînement spécial à Iten à Eldoret. Ce camp a donné l'occasion à nos athlètes de s'entraîner avec les meilleurs athlètes du pays et du monde entier. C'était également l'occasion pour nos entraîneurs d'apprendre et de partager l'expérience d'autres entraîneurs.
Le processus de sélection de l'équipe RIO a comporté un processus d'essai et les meilleurs athlètes se sont qualifiés pour les jeux selon notre propre niveau de qualification établi par l'IAAF et le CIO.
Quelles entreprises et institutions vous soutiennent ?
L'équipe est soutenue par le Comité International Olympique, World Athletics, On Running, le Haut Comité aux Réfugiés et le gouvernement du Kenya, par le biais du Département des affaires des réfugiés.
Six de vos coureurs, certains parmi les plus prometteurs, ont fui pour demander l’asile, au cours des trois ans de circuit international. Quel est votre sentiment concernant ces athlètes qui ont finalement décidé de ne pas retourner au camp ?
Cela me brise le coeur ! Cela crée beaucoup de tension, d'anxiété et d'incertitudes chez les autres athlètes. L'idée est de soutenir les jeunes hommes et femmes qui viendront éventuellement rendre service à la communauté en soutenant les autres, mais quand ils s'enfuient, ils créent aussi des problèmes pour les autres. Cela a également créé un problème de visa pour ceux qui sont restés.
Quel est le problème majeur de vos athlètes en ce moment ?
La pandémie COVID 19 a eu un grand impact sur nos athlètes, notre entraînement et notre vie quotidienne. Bien que nous ayons continué à les soutenir, gérer l'épidémie reste extrêmement difficile dans un camp de réfugiés, où la circulation est restreinte et où de nombreuses personnes vivent sont réunis sous un seul toit.
Je suis toujours inquiète pour leur sécurité lors de leur séjour à Kakuma. Les jeunes s'inquiètent de savoir s'ils sont en sécurité, s'ils mettent leurs masques comme il se doit, s'ils respectent bien la distanciation sociale, s'ils se lavent les mains et s'ils suivent toutes les mesures de protection mises en place par le gouvernement.
Quelle est votre plus grande réussite par rapport à cette équipe ?
L'équipe olympique des réfugiés aux jeux de RIO 2016. Cela a permis aux réfugiés de participer aux Jeux Olympiques pour la première fois de l'histoire. Cela leur a également donné l'opportunité de participer à d'autres rencontres internationales de haut niveau.
Le regard des gens du monde entier a changé sur les réfugiés. On sait maintenant que comme n'importe quel être humain ils ont le potentiel de se qualifier pour les Jeux Olympiques. Ils ont seulement besoin d'un peu de soutien et d'un peu d'encouragement.
Comment nos lecteurs peuvent-ils vous aider, vous et vos athlètes ?
Nos athlètes ont besoin d'un mentorat, d'un soutien pour accéder à l'enseignement supérieur, de la possibilité de participer à des événements locaux ou internationaux. Ils ont également besoin de meilleures installations pour s'entraîner. Et surtout, c'est eux qui font vivre leur famille, restée dans le camp. Nous avons donc besoin de ressources pour assurer leur avenir.
Nous envisageons également de construire un centre de sports et d'entraînement en haute altitude, où les réfugiés et les combattants qui ont rendu les armes et embrassé la paix pourront faire du sport, obtenir une éducation de qualité et développer des compétences afin d'améliorer leur vie. C'est un excellente projet que tout un chacun peut soutenir financièrement, à hauteur de ses ressources.
Pour en savoir plus sur l’Athlete Refugee Team (A.R.T), l’équipe olympique des athlètes réfugiés, découvrez « Run », fabuleux documentaire de 90 minutes produit par la marque suisse « On Running », sponsor de l’équipe, qui pendant trois ans a suivi ces athlètes sans patrie mais nourris d’espoir.
Pour soutenir la Tegla Leroupe Peace Foundation, c’est ici.
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