De lui, Yvon Chouinard, fondateur de Patagonia, dit que c’est un héros. « Rolling Stone », le classe dans la liste des vingt-cinq personnalités qui construisent le futur. Pour nous, Bren Smith est tout simplement un aventurier de la veine d’un Jack London, version XXI siècle. Certains chanceux ont pu l’écouter lundi lors de sa conférence à Change Now, « Le plus grand événement des solutions pour la planète », organisé à Paris jusqu’au 27 mars. La sortie en France cette semaine de sa biographie « Le fermier des océans », révéle un conteur, un personnage « bigger than life » et surtout un visionnaire. De ceux qui redonnent confiance. En soi. En l’humanité. En l’avenir.
« Eat like a fish ». En anglais, le titre du livre de Bren Smith sorti en 2019 aux Etats-Unis claque et fait mouche. Mais la traduction littérale, « Mangez comme un poisson », tombe à plat. L’arbre qui marche, la maison d’édition qui vient de traduire (formidablement) le best-seller du pêcheur et environnementaliste américain, lui a donc préféré un titre plus poétique qui n’est pas sans rappeler celui de la nouvelle de Jack London « Le fermier de la mer », publié en 1912. A savoir : « Le fermier des océans ».
Dénomination que revendique d’ailleurs ce pêcheur de morue formé à la dure au Canada, en Terre-Neuve, devenu inventeur de la pêche durable « en 3D » et fan absolu de la production et de la consommation d’algues, source quasi miraculeuse pour une humanité frappée par la surpopulation et le réchauffement climatique.
Un fort en gueule qui, la cinquantaine maintenant, semble avoir tout vécu : la pêche en haute mer à 14 ans, la prison, la drogue, l’alcool. « Je pratiquais les bas-fonds de la pêche : j’avais appris à gober de l’acide, enchaîner avec un rail de coke, boire toute la nuit et rester d’attaque pour la bagarre. On m’avait déjà menacé au couteau, j’en étais à ma quatrième commotion cérébrale et pouvais même me retrouver invité à des mariages et enterrements chez les Hells Angels » raconte-t-il. Ce qui l’a sauvé ? Le travail. « Je suis né avec un seul vrai talent : je peux travailler des heures d’affilée sans m’arrêter ».
Inspirateur de Patagonia et des plus grands cuisiniers du monde
Alors il va enchaîner mille métiers, connaître la pauvreté et la dépression, avant de revenir à la mer, tomber dans le piège de l’aquaculture, subir la perte de deux élevages d’huitres dévastés par des ouragans, s'embourber dans la faillite, puis découvrir la gloire et ses pièges. Avant de devenir un « paisible fermier des océans » qui inspire des milliers de gens via son ONG « Green wave » et fascine les medias. En 2017, « Rolling Stone », le classe dans la liste des vingt-cinq personnalités qui construisent le futur (au même titre qu’Elon Musk !). La même semaine, le magazine « Time » cite son agriculture océanique parmi les plus grandes innovations de l’année.
Aujourd’hui, il collabore aux programmes d’agricultre régénératrice de Patagonia. « Bren Smith est un héros, non seulement grâce à l’ingénieux système de culture verticale de laminaire et de coquillages qu’il a élaboré dans les îles Thimble », commente Yvon Chouinard, « mais aussi grâce à sa façon de s’attaquer aux racines d’une crise aux multiples symptômes : dérèglement climatique, désertification, obésité, famine. »
Il inspire aussi les plus grands cuisiniers du monde, à commencer par René Redzepi, chef du Noma, convaincu que « Les algues, c’est la nourriture du futur : un concentré de nutriments qui recèle tout un monde de délices et de saveurs inexploitées. Avec leurs laminaires, les fermes sous-marines de Bren sont à même de nous nourrir pour les années à venir – et plus nous en mangerons, mieux nous soignerons nos océans. »
20 000$ et un vieux bateau
Mais surtout il redonne espoir, et travail, à des milliers de pêcheurs qui comme lui étaient confrontés à la désertification des océans, aux dégâts de la pêche industrielle comme à ceux des fermes piscicoles. Et c’est sans doute ce dont il est le plus fier. Car celui qui ne veut pas être réduit à un environnementaliste, et qui n’hésite pas à égratigner Greenpeace et les bobos écolos, revendique sa fierté d’être un pêcheur, de contribuer à nourrir son pays et surtout de redonner sens à un métier qu’il tant aimé, tant détesté puis tant réinventé via ses « fermes sous-marines», accessibles au plus grand nombre. Un modèle peaufiné au fil des ans et de milles erreurs, dont il offre les plans en open source à qui veut bien se lancer.
Comment ? C’est simple, écrit-il :
« Si vous parvenez à rassembler, emprunter ou voler 20 000 dollars et un vieux bateau, vous serez en mesure de monter votre ferme. Personnellement, j’ai lancé une campagne Kickstarter et vendu de la camelote dans les rues de New York pour éviter d’aller mendier auprès des banques. La ferme en elle-même est toute simple : c’est un quadrillage de cordes, d’ancres et de bouées. Les ancres reposent sur le fond tous les 7,5 m, et délimitent les bords de la ferme. À chaque ancre est fixée une ligne d’ancrage qui remonte jusqu’à la surface où elle est attachée à une bouée de quarante¬cinq centimètres, qu’on appelle le flotteur.
Ensuite, à deux mètres de profondeur, des cordes hori- zontales sont tendues entre les lignes d’ancrage. C’est sur ces cordes que vous fixerez vos cultures – des algues, des Saint¬Jacques, des moules – qui pousseront verticalement le long de la colonne d’eau. Tous les quinze mètres, des flotteurs de cinquante centimètres sont attachés aux lignes horizontales. C’est tout ! Voilà le squelette de votre ferme. En surface, vous ne verrez qu’un réseau de bouées, et c’est exactement ce que nous voulons. Les fermes marines ont un faible impact visuel et ressemblent à une simple zone d’amarrage.
(…) C’est aussi un système à faible impact. Au lieu de construire d’immenses enclos à poissons, l’élevage vertical permet de ménager l’espace commun de l’océan. La ferme étant pour l’essentiel immergée, la pollution visuelle est minime » (…) « Pas de poissons, pas d’enclos, pas de pollution – presque rien, finalement. (...) Il suffisait de tirer les leçons de l’océan. Quatre couches de cultures empilées. Laminaire sucrée, moules, Saint-Jacques, huîtres et palourdes. J’avais demandé à l’océan ce qu’il fallait cultiver, et l’océan m’avait répondu. », écrit-il.
"Je me suis formé sur l’eau, pas dans les grandes écoles. »
Cette histoire, elle se dévore comme un roman d’aventure. Très dense, elle est truffée d’anecdotes, de données historiques et de recettes de cuisine. Bren Smith la raconte avec ses mots. Ceux d’un marin qui a quitté l’école à 14 ans et repris ses études en pointillé plus tard jusqu’à sortir diplômé en droit à l’université de Cornell, aux Etats-Unis. Les mots d’un autodidacte marqué par une enfance en Terre neuve au fin fond du Canada entre un père aventurier, mais aussi linguiste renommé, spécialiste des langues inuit, et une mère secrétaire à éditrice. De ce couple pur produit des années soixante, Il tirera une passion pour la nature et le goût d’apprendre. Mais pas sur les bancs de l’école.
« Des années plus tard, après m’être fait un nom en tant que fermier des océans, on m’a souvent posé cette question : comment quelqu’un comme vous a-t-il pu mener à bien un tel projet ? La première fois, j’ai répondu en déroulant toute mon histoire, fac de droit incluse. Sitôt que je mentionnais ce détour « savant », les gens disaient : « Ah, je comprends mieux, c’est pour ça que vous y êtes parvenu. »
Ça me saoulait, parce que c’était une insulte à mon expérience de terrain. Mes vrais « professeurs », ceux qui m’avaient tout appris, c’étaient des cols bleus, pas des universitaires. Nous autres pêcheurs sommes à la fois des biologistes de l’océan, des ingénieurs de terrain, des inventeurs et des entrepreneurs. Que l’un d’entre nous se soit fourvoyé en fac de droit n’explique rien du tout. J’ai réussi ma carrière de fermier de la mer non pas grâce à, mais malgré les cours de droit. Agacé, j’ai fini par effacer Cornell de mon récit. Ça ne cadrait pas avec l’histoire de ma vie, au fond. Je me suis formé sur l’eau, pas dans les grandes écoles ».
L'attaque des requins de Wall Street
Avec la gloire, vient la démesure. Son modèle marche, il plait. Et pas qu’aux marins en mal de reconversion. Aux investisseurs aussi. Après les bas fond de la pêche, Bren Smith connaîtra les eaux troubles de la finance. Il s’y perdra presque, la faute à de mauvaises rencontres. Il en reviendra vite. « Je n’allais certainement pas contribuer à transformer l’agriculture océanique régénératrice en une redite de l’aquaculture industrielle verticalisée, au profit des chefs d’entreprise et sur le dos des pêcheurs, des fermiers et de la planète. Mon détour par Wall Street m’a convaincu d’aller plutôt chercher des alliés qui ne se contenteraient pas de maintenir leur business dans un monde en flammes ».
Loin des requins de la finance, il va se chercher d’autres partenaires plus intègres. Patagonia sera l’un des premiers. « C’est la marque Patagonia qui m’a d’abord émerveillé sur ce plan : l’une des très rares entreprises qui concrétisent à une aussi grande échelle les promesses d’une économie plus juste et plus durable. Ayant entendu parler de GreenWave, ils m’ont contacté pour me proposer de passer quelques jours en compagnie de leur célèbre fondateur, Yvon Chouinard.
C’était la première fois que je rencontrais un PDG pour qui l’éthique n’était pas du baratin. Il était bourru et rustaud comme moi. Je lui ai dit que je n’avais jamais mis les pieds dans un magasin Patagonia, il s’en fichait. Il avait beau être devenu très riche et faire l’objet d’un culte chez les millennials, il n’avait pas oublié ses dizaines d’années de galère. Je me suis senti en phase. Il m’a dit s’intéresser depuis déjà des décennies à la façon dont on élevait les moules en Espagne, et qu’il voulait maintenant sauter à pieds joints dans l’alimentation régénératrice.
Ensemble, nous avons regardé des vidéos de fermiers et de pêcheurs inventifs, qui utilisaient des méthodes à la fois neuves et ancestrales. Nous avons même admiré des images granuleuses de pêche traditionnelle au filet sur l’île Lumni, au nord-ouest du Pacifique. Quand je lui ai dit que pour un Terre-Neuvien comme moi c’était plus excitant qu’un porno, il a éclaté d’un rire parfaitement complice. Sa femme, Matilda, l’a entendu et nous a lancé un « Calmez-vous, les garçons ! ».
A terme, 10 000 fermiers des mers
« C’était l’un des premiers que je rencontrais avec une vision qui réconciliait les gens et la planète. (…) Yvon affirme aujourd’hui : 'Les gens doivent changer de veste tous les cinq ou dix ans, mais ils mangent trois fois par jour. Si nous voulons vraiment faire quelque chose pour la planète, c’est par là qu’il faut commencer' ».
Aujourd’hui GreenWave se développe et poursuit ses projets. Former 10 000 fermiers des mers sur dix ans. Construire une boîte à outils en open source, organiser des discussions en ligne pour que les fermiers échangent leurs astuces, et mettre en place une coopérative numérique pour éviter la mise en concurrence par les acheteurs.
« Les fermes urbaines antipollution sont d’ores et déjà une réalité, à San Diego comme à New York, tout comme le cadre légal permettant d’assigner une valeur à la captation du carbone par les algues », explique Bren Smith. « Nous assistons à l’émergence de la ferme du futur : celle qui récolte non seulement de la nourriture, mais aussi des données à revendre à la recherche, et des services écosystémiques donnant lieu à des crédits.
Le marché se développe à vitesse grand V. Patagonia a lancé une nouvelle gamme d’aliments régénérateurs, qui va des moules en conserve jusqu’aux cubes de bouillon d’algues. Ocean Rainforest, Google, Ocean Approved et Blue Evolution font partie des plus gros acheteurs de nos récoltes. Des entreprises comme Akua produisent une alternative à la viande séchée à base de laminaires et de champignons. Et l’université de Stony Brook, en partenariat avec Elo Innovations, expérimente des engrais et des aliments pour animaux à base d’algues ».
Mais ce qui le rend heureux, conclut-il, « c’est de casser la glace sur le pont de Mookie, (son bateau, ndlr), de surveiller mes lignes de laminaire et mes filets de Saint-Jacques quand le vent et les vagues viennent à se lever. Un cœur de pêcheur, une âme de fermier. Bientôt, ce sera à mon tour de me fondre dans le grand bleu. Tout ce que je souhaite c’est vieillir sur mon petit lopin de mer et puis, un jour, me laisser tranquillement dériver dans son étreinte. Alors, avec la permission des pêcheurs qui m’ont précédé, je pourrai dire que moi aussi j’ai vécu une bonne vie ».

Le fermier des océans
Bren Smith, L'arbre qui marche. 21€90
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