Ce week-end, soixante grimpeurs ont dû être héliportés d’urgence des Bugaboos, au Canada, après la rupture d’un lac glaciaire. Un phénomène impressionnant qui fait écho à une réalité désormais familière dans les Alpes. En Europe comme dans le reste du monde, la fonte accélérée des glaciers provoque des crues soudaines et destructrices. « Nous sommes entrés dans l’ère des risques d’origine glaciaire », résume le glaciologue de l’Université Grenoble Alpes Olivier Gagliardini. Partout, de l’Himalaya aux Alpes, pratiquants et habitants doivent composer avec une montagne plus instable que jamais.
Une évacuation spectaculaire au Canada
Dimanche 17 août, peu après 8 heures, les secours de la Columbia Valley ont été appelés dans les Bugaboos, massif de granit mythique de la Colombie-Britannique. Un lac glaciaire formé entre l’Aiguille Bugaboo (Bugaboo Spire, 3 204 m) et l’Aiguille Crescent (Crescent Spire, 2 810 m) venait de céder. En quelques minutes, un flot de boue et d’eau glaciale a dévalé la moraine, submergeant le sentier d’accès au refuge Conrad Kain, géré par le Club alpin du Canada.
À l’intérieur, le refuge affichait complet avec une trentaine d’alpinistes. Les campings alentours étaient eux aussi bondés. En tout, plus de 60 personnes se sont retrouvées piégées, encerclées par les eaux. Les autorités ont alors déclenché une opération d’évacuation d’ampleur : une dizaine de rotations d’hélicoptère, sur près de sept heures, pour mettre tout le monde en sécurité.
« Le pont d’accès était toujours debout, mais encerclé par des torrents déchaînés », raconte Jordy Shepherd, guide de montagne certifié ACMG et chef des secours. « Le lac avait creusé un profond chenal dans la glace et déferlait en contrebas. Impossible de laisser qui que ce soit s’aventurer sur le sentier. »

Un phénomène mondial
Selon les autorités canadiennes, l’inondation a été provoquée par de fortes pluies combinées à une fonte rapide qui a fragilisé un barrage de glace. Ce type d’événement est bien identifié par les glaciologues : lorsqu’un lac de fonte, retenu par une digue de glace ou de roches instables, cède brutalement, il libère des millions de mètres cubes d’eau en quelques minutes. Le phénomène, connu sous le nom de crue glaciaire, se multiplie à mesure que les glaciers reculent.
Dans l’Himalaya, ces ruptures sont redoutées depuis des décennies. Certaines ont englouti des villages entiers, détruit des ponts et des infrastructures hydroélectriques. Le Népal et le Bhoutan ont dû mettre en place des systèmes de surveillance et d’alerte précoce pour tenter de limiter les pertes humaines. En Amérique du Sud, les Andes connaissent la même menace. Au Pérou, plusieurs catastrophes meurtrières ont frappé la Cordillère Blanche au cours du XXᵉ siècle, dont la tragédie de 1941 à Huaraz, où une crue glaciaire a tué des milliers de personnes.
Et désormais, le phénomène s’intensifie dans les Alpes. En mai 2025, l’effondrement du glacier de Birch, au-dessus de Blatten dans le Haut-Valais suisse, a provoqué un gigantesque mouvement de masse. Le changement climatique a « probablement » joué un rôle déterminant, selon les glaciologues : la dégradation du permafrost a fragilisé la paroi rocheuse dominant le glacier, multipliant les chutes de blocs et surchargeant une masse glaciaire déjà instable.
Un an plus tôt, en juin 2024, c’est la vallée de la Bérarde, dans les Écrins, qui avait été frappée. La combinaison d’un manteau neigeux encore important, d’une forte hausse des températures et d’un épisode pluvieux intense a provoqué une crue torrentielle causant des dégâts sans précédent dans toute la vallée.
Ajoutés aux alertes récurrentes autour du lac de la Tête Rousse au Mont-Blanc ou du lac glaciaire du Grand Marchet, au-dessus de Pralognan-la-Vanoise en Savoie, ces événements confirment que la fonte accélérée des glaciers et le réchauffement global fragilisent les montagnes sous des formes multiples : ruptures de lacs, effondrements glaciaires, crues torrentielles, éboulements.

Une montagne plus instable
Dans les Bugaboos, le Bugaboo Glacier a reculé de plus de 400 mètres depuis 1972, une évolution spectaculaire qui illustre l’ampleur du réchauffement en Colombie-Britannique. Son voisin, le Vowell Glacier, fond encore plus rapidement : en 2017, un lac de fonte situé à son pied avait déjà rompu sa digue naturelle de glace et de roches, libérant brutalement ses eaux dans la vallée.
Les guides de la région savent que cette fonte accélérée fragilise tout le relief et multiplie les incidents. En 2022, un gigantesque éboulement avait ainsi détruit une partie du Snowpatch Spire, l’une des aiguilles les plus célèbres du massif, effaçant au passage la mythique voie Tom Egan Memorial Route (cotée 8b+), alors considérée comme la voie alpine la plus difficile du Canada. L’instabilité permanente des parois a conduit à des fermetures de secteurs entiers pendant plusieurs saisons.
Dans les Alpes, la tendance est identique : glaciers en retrait, permafrost qui se dégrade, parois qui deviennent instables. Cela se traduit par des chutes de séracs, des éboulements plus fréquents et des fermetures anticipées de refuges ou d’itinéraires classiques, du Cervin aux Grandes Jorasses en passant par le Mont-Blanc. Là aussi, les guides doivent sans cesse adapter leurs courses, voire y renoncer, face à une montagne qui change plus vite que jamais.
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