Le village de Pralognan-la-Vanoise, dans la vallée de Bozel en Savoie, vit sous la menace du déversement brutal du lac glaciaire du Grand Marchet, perché à 2 900 m d’altitude et formé en 2020 à cause du réchauffement climatique et de la fonte du glacier du même nom. Pour éviter que le village, situé à environ 1 500 m d’altitude, ne soit submergé par une vidange soudaine, des travaux ont été engagés par la préfecture savoyarde. Un chantier peu commun à ces altitudes. En cinq questions, le glaciologue de l’Université Grenoble Alpes Olivier Gagliardini décrypte le chantier, son objectif et alerte sur un phénomène qui risque de se produire de plus en plus fréquemment dans les prochaines années.
Pour éviter la catastrophe du déversement du lac du Grand Marchet sur le village de Pralognan-la-Vanoise, la solution retenue a été la vidange du lac, qu’est-ce que cela veut dire ?
Le procédé de vidange d’un lac consiste, dans le cas du Grand Marchet, à creuser un chenal linéaire de 60 centimètres à un mètre de large, avec une légère pente, afin d’évacuer les 50 à 70 000 mètres cubes d’eau du lac. Cette dernière, à un débit de quelques dizaines de litres par seconde, un débit très faible, va rejoindre un torrent existant et donc vidanger le lac petit à petit.
Ce procédé est connu, il a déjà été employé en 2023 au lac des Bossons, à Chamonix, ou encore au lac de Faverges sur le glacier de la Plaine Morte, en Suisse, en 2019. Dans le cas de la Suisse, le chantier de vidange du lac avait démarré à la suite d’une vidange soudaine en 2018 qui avait causé d’importants dégâts. Pour le Grand Marchet, l’idée est d’anticiper et de ne pas réagir après la catastrophe.
La vidange du lac du Grand Marchet est donc inéluctable ?
Les lacs se vidangent parfois naturellement. Toutefois, le réchauffement climatique et la fonte des glaciers engendrent une augmentation du nombre de lacs et de leur volume. À Pralognan-la-Vanoise, si nous ne faisons rien, le scénario attendu est une vidange du Grand Marchet d'ici trois ou quatre ans. Par prévention, le camping Le Chamois a quand même déjà été évacué et restera fermé tout l’été car on estimait qu’une lave torrentielle – un torrent mêlant eau, sédiments, rochers, arbres… – pouvait l’atteindre. L’idée est donc de générer ce processus de vidange de manière progressive et contrôlée à l’aide de travaux et avant que la vidange soit soudaine.
Quelle est la particularité du chantier du lac du Grand Marchet ?
C’est la première fois que nous provoquons une vidange à si haute altitude, près de 3 000 m. Au lac des Bossons à Chamonix par exemple, nous n’étions qu’à 1 700 m. Plus nous sommes en altitude, plus l’eau est froide. Or, plus l’eau est froide, plus la vidange est lente. Nous avons établi des prévisions mais elles sont assez incertaines car nous avons peu de données sur des lacs à ces altitudes. À ce stade, nous ne savons pas si la vidange du lac du Grand Marchet sera complète ou non. Il faut attendre la fin de l’été.
Serait-ce grave que la vidange soit incomplète ?
Il faut bien comprendre que le chenal sera creusé directement sur le glacier. Le passage de l’eau dans le chenal va donc l’approfondir avec l’écart de température entre l’eau et la glace. Plus l’eau incise le chenal en profondeur, plus le lac se vide. Néanmoins, la vidange peut être incomplète si l’énergie due à l’écoulement de l’eau n’est plus suffisante pour continuer à creuser le chenal ou si la température de l’eau est trop basse. Ce n’est pas grave en soi car le niveau du lac aura tout de même diminué, même si la vidange est incomplète.
Se pose aussi la question de la pérennité du chenal. Ce chenal de glace va fluctuer, se déformer et se refermer au cours de l’hiver. Au prochain hiver, la neige peut aussi boucher le chenal. Dans ce cas, le lac pourrait se remplir à nouveau au printemps 2026.
La Bérarde, Blatten, maintenant Pralognan-la-Vanoise, ces situations et ces chantiers vont-ils se multiplier dans les années à venir ?
Nous sommes déjà entrés dans l’ère des risques d’origine glaciaire et je dirais même que c’est déjà trop tard. Ces situations vont se multiplier. Il suffit de regarder les projections du GIEC (Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat, ndlr). Des projections les plus modérées aux plus extrêmes, jusqu’à 2050, les choses sont d’ores et déjà actées, quels que soient nos efforts actuels pour limiter nos émissions. Après cette date, la plupart des glaciers français auront disparu donc d’une certaine manière, le risque d’origine glaciaire aussi…
La suite est réservée aux abonnés
- Accédez à tous les contenus d’Outside en illimité. Sans engagement.
- Votre contribution est essentielle pour maintenir une information de qualité, indépendante et vérifiée.
- Vous pouvez aussi acheter cet article pour 1€







