Huit ans, il aura fallu huit ans au jeune Togolais Tété-MIchel Kpomassie pour arriver dans le Grand Nord. Parti sans argent à 16 ans, il en a alors 24. Contre toute attente, il parviendra à s’immerger dans la communauté inuite, son rêve depuis l’enfance, devenant ainsi le premier Africain dans cette région polaire. De cette incroyable périple, il a tiré un récit de voyage « L’Africain du Groenland ». Publié en 1980, et réédité en 2015, cette œuvre désormais mythique est un peu retombée dans l’oubli depuis. A redécouvrir, tant l’aventure de celui qui est devenu un véritable ambassadeur de l’Arctique en Afrique est fascinante. A compléter, pour les anglophones, par un passionnant documentaire que lui a consacré la BBC.
Certaines histoires vraies sont plus belles que toutes les fictions. C’est le cas de celle du Togolais Tété-MIchel Kpomassie. Né en 1941 au Togo, alors sous administration française, le le garçon n’a que 16 ans quand survient un accident qui va sceller son destin. Comme tous les jeunes de son âge, il grimpe aux arbres pour y cueillir des noix de coco. Las, ce jour-là l’y attend une femelle python qui protégeait sa portée de serpenteaux. Le serpent tente de le mordre. Grosse peur, et c’est la chute qui le laisse sans connaissance. Entre la vie et la mort pendant plusieurs jours, on tente de le soigner par les plantes traditionnelles, mais c’est l’intervention d’une guérisseuse, prêtresse du culte des serpents, qui le ramènera parmi les vivants. Une expérience traumatisante que cette traversée de la forêt sacrée dans la nuit noire jusqu’au lieu où la prêtresse le reçoit.“Emmêlés comme une montagne de pâtes italiennes, un grand nombre de pythons grouillant”, l’attendaient, raconte-t-il dans le récit qu’il écrira bien plus tard.

Miracle, signe des Dieux ? Le garçon deviendra prêtre, décrète son père en signe de reconnaissance. C’est sans appel, mais pas de quoi réjouir ce garçon studieux qui découvre par hasard un livre sur le Groenland dans la bibliothèque des pères jésuites : « Les Esquimaux du Groenland à l’Alaska », de l’anthropologue français Robert Gessain, paru en 1947. Là, apprend-il, ne “croît aucun arbre” et “les enfants [sont les] chéris de la Terre”. Un pays sans forêt angoissante ni père autoritaire et trop froid pour les pythons ? Le paradis en quelque sorte. Dès lors, il n’en démordra plus, c’est là qu’il doit aller. Et vite. Il n’a pas de moyens ? Il se débrouillera.

En 1957 commence un périple qui durera huit ans. Parti du Togo, il transite notamment par la Côte-d'Ivoire, le Ghana - où il travaillera pour l’Organisation de l’unité africaine [aujourd’hui l’Union africaine] - et le Sénégal avant de pouvoir embarquer pour l'Europe et rejoindre Paris où il ne restera que huit mois avant de filer vers Berlin, où il séjournera un an, avant d’arriver à Copenhague. Là, il ne lui faudra pas plus de trois mois pour trouver le navire qui le conduira au Groenland.

Les années ont filé, nous sommes en 1965 et l’adolescent est devenu un jeune homme de 24 ans. Il a atteint son objectif, mais rien n’est gagné pour autant, car pour les Groenlandais, qui n’ont alors jamais vu d’homme noir, il est l’incarnation vivante d’une créature diabolique telle que la décrivait une de leurs légendes, celle de Toornaarsuk, un géant à la peau noire vivant dans les montagnes.

Il en faut plus pour dérouter Tété-Michel qui découvre la nuit polaire, la chasse au phoque et saura ainsi gagner la confiance des Inuits au point de rester totalement immergé pendant deux ans dans leur communauté. Peuple qu’il n’a jamais abordé en conquérant mais en homme curieux de l’autre. Une approche qui lui permet de tirer de cette aventure un récit simple mais sincère, très émouvant de par son humanité, qu'il a mis cinq ans à écrire dans le seul but de partager son expérience.

Paru en France en 1980, il lui vaudra le Prix littéraire francophone international l’année suivante, et il sera traduit en huit langues. Deux ans plus tard, sortira la traduction anglaise et le livre s’imposera dans la liste des « Notable Books of the Year » (« Livres remarquables de l'année ») du New York Times. La consécration pour celui qui n’avait reçu qu’une éducation élémentaire et qui continuera par la suite à produire articles et nouvelles pour des publications en français. Mais sa plus grande fierté est sans doute la perspective de voir son récit rejoindre les manuels scolaires groenlandais.
Tété-Michel, 82 ans maintenant, est toujours en vie. Selon les dernières informations, il vivrait à Nanterre, près de Paris. A moins qu’il ait pu, une fois encore, concrétiser en toute discrétion son rêve : « Mon souhait serait de terminer ma vie au Groenland. », confiait-il à RFI en 2015, alors qu’il avait 74 ans.
Voir le documentaire de la BBC sur Tété-Michel Kpomassie (en anglais) : l'Esquimau africain
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