C’est l’un des spots les plus dangereux de la planète. En 2020, le surfeur pro portugais a failli y perdre la vie, lors d’une compétition organisée par la World Surf League (WSL). Deux ans plus tard, il engage des poursuites contre l’organisation, pour « fausses déclarations matérielles, dissimulation intentionnelle et négligence grave ». Explications.
Le 11 février 2020, les fans de surf big waves, rivés devant le direct du premier Nazaré Tow Surfing Challenge, une compétition du Big Wave World Tour de la World Surf League (WSL), assistent, effarés, à l’accident du Portugais Alex Botelho. Deux ans après avoir frôlé la mort, ce dernier vient d’intenter un procès contre la WSL, accusant l'organisation d'avoir pris une série de décisions lui ayant entraîné des dommages physiques, psychologiques et financiers à vie.
Déposée le 9 février devant la Cour supérieur du comté de Los Angeles, la plainte de 29 pages allègue les manquements de la WSL qui aurait ignoré les préoccupations exprimées par certains concurrents au sujet du plan de sécurité de l'événement. Pire, elle aurait menti aux surfeurs sur plusieurs éléments critiques. Conséquence ? « [Alex Botelho] est resté dans l'eau inconscient pendant six minutes » précise la plainte.
Outside n'a pas pu joindre le surfeur mais ses avocats Neil Fraser et James C. Carr ont accepté de nous répondre. « Nous ne blâmons pas la ville de Nazaré, ni le personnel de secours qui a tout fait pour sauver Alex », souligne Neil Fraser. « Seule la WSL a commis des erreurs ».

Que s'est-il passé exactement ?
L'accident s'est produit après six heures de compétition, lors d'un tour de qualification non programmé. Ce jour-là, contre toute attente, les conditions étaient favorables (vagues géantes avec peu de vent), le directeur général du Big Wave World Tour, Bill Sharp, ainsi que d'autres membres du personnel de la WSL et les 19 concurrents ont donc décidé d'organiser deux tours supplémentaires.
Quelques minutes plus tard, Alex Botelho chute, incapable de contourner la lèvre de la vague qui s'effondre. Il est alors avalé par l'eau vive. La vague n'est pourtant pas particulièrement impressionnante, du moins pas pour un surfeur de son niveau ; le Portugais étant un habitué de la fameuse brèche de Praia do Norte à Nazaré, rodé à affronter les plus grosses vagues du monde. Suite à sa chute, il refait surface, quelques secondes avant d’être récupéré en toute sécurité sur un jet-ski par son coéquipier Hugo Vau.
C'est à ce moment-là que tout se complique. Contrairement aux autres spots de big Waves du monde, Nazaré ne dispose pas d'un canal adjacent en eau profonde permettant au conducteur de jet-ski de sortir en toute sécurité au-delà des vagues déferlantes. S’ajoute à cela une zone où deux sections de vagues distinctes convergent violemment. C'est précisément le phénomène auquel Hugo Vau a été confronté alors qu'il essayait de conduire Alex, accroché à la luge remorquage du jet-ski, hors de la zone d'impact. Conséquence : les deux hommes et leur jet-ski sont projetés à environ 6 mètres dans les airs. Et, selon la plainte, Alex Botelho atterrit sur la luge remorquage, se cogne la tête et se perfore un poumon.
« Je me souviens d'avoir atterri, de m'être accroché au ski et de m'être dit : "Je vais sortir". C'est la dernière chose dont je me souvienne », devait déclarer quelques mois plus tard le surfeur au magazine Stab. Inconscient, il est immédiatement emporté sous l'eau et malmené par d'autres vagues pendant environ six minutes.
Hugo Vau et un autre conducteur de jet-ski, Edilson Luis da Assunção, engagé par la WSL pour patrouiller dans la zone pendant toute la durée de l'événement, essaient alors désespérément d'atteindre le surfeur. Sans succès. Il faudra attendre que les vagues et le courant poussent finalement Alex assez près du rivage pour que les sauveteurs puissent l’attraper et le traîner sur la plage. A ce moment là, il ne respire plus et on ne sent plus battre son coeur. Quatre minutes s'écouleront avant que les sauveteurs ne parviennent à le ranimer.
Cette nuit-là, dans un hôpital local, victime d’un arrêt respiratoire, Alex doit être intubé. Il passera la semaine suivante en soins intensifs, ses poumons étant infectés par l'eau de mer.
Un plan de sécurité insuffisant
S’en suivent des mois de rééducation, ses blessures l'ayant " laissé affaibli et incapable de mener une vie normale », selon la plainte. Le document indique par ailleurs qu’Alex Botelho a également « subi un préjudice psychologique à la suite de l'incident de Nazaré. Il souffre de cauchemars de noyade depuis février 2020, de troubles du sommeil et de l'humeur, et d'une peur de retourner dans l'océan qui se dissipe progressivement » - un traumatisme pris en charge dès sa sortie de l'hôpital.
Au cœur des allégations du surfeur se trouve le fait que Bill Sharp, Scott Eggers et d'autres parties prenantes non nommées ( la plainte fait état d'une centaine d'autres personnes ) ont ignoré les inquiétudes d’Alex ainsi que celles d'autres concurrents. concernant la mise en œuvre du plan de sécurité de l'événement. Communiqué aux concurrents par Bill Sharp et Scott Eggers dans les mois précédents, ce plan à trois niveaux prévoyait que chaque surfeur disposerait d'un jet-ski et d'un conducteur ainsi que d'un jet-ski et d'un conducteur secondaires pour suivre l'équipe principale, sans oublier les sauveteurs d'urgence sur la plage. Un dispositif jugé insuffisant par Alex Botelho et les autres participants à la compétition. Contactés par Outside ces derniers ont refusé de faire des commentaires sur cette histoire.
Avant l'événement, Bill Sharp avait envoyé un mail aux surfeurs leur indiquant qu'un nageur-sauveteur serait également disponible en tant que membre de l'équipe d'urgence à terre. Bill Sharp et Scott Eggers auraient alors informé les surfeurs que la WSL engagerait Kalani Lattanzi, un nageur expérimenté originaire de Nazaré, « largement reconnu comme étant la seule personne au monde capable d'opérer dans la zone de Nazaré en tant que nageur-sauveteur ».
Les avocats d’Alex Botelho ont déclaré avoir une copie du kit d'information de l'événement datant d'octobre 2019, mentionnant Kalani Lattanzi comme le nageur de sécurité officiel. Mais le jour de l'événement, il n'est pas là. « Il m’a dit qu'il n'avait jamais été contacté par WSL pour cette compétition », raconte Neil Fraser.
Avant le départ, de nombreux surfeurs avaient refusé de signer la décharge de responsabilité de la WSL parce qu'ils craignaient que le plan de sécurité soit insuffisant. Mais la veille de l'événement, Alex Botelho s’y résigne, malgré ses réticences. Selon son avocat, il se serait senti pris entre le marteau et l'enclume en raison de ses obligations envers les sponsors. Il signe donc la décharge, en partie parce que, selon lui, « Kalani serait là en tant que nageur de sauvetage et les mesures de sécurité seraient respectées ».
Or, non seulement ce dernier était absent, mais les jet-skis de secours de chaque équipe manquaient également, nous a déclaré Neil Fraser. « Certes y avait des jet-skis de sauvetage sur l'eau », a-t-il précisé. « Mais ils n'étaient pas assignés à une équipe particulière ». De plus, la WSL n'aurait pas donné à chaque équipe trois radios avec des canaux dédiés, comme cela avait été promis, ajoute la plainte. Au lieu de cela, « chaque équipe a reçu deux radios sans canaux dédiés, provoquant d’incessantes interférences".
« L'océan aurait pu m'entraîner vers le large »
Le directeur général du Big Wave World Tour n'a pas répondu à notre demande d'interview. Seul un porte-parole de l'organisation nous a envoyé la déclaration suivante : « La santé et la sécurité des athlètes, ainsi que celles de toutes les personnes associées à l’ensemble de nos événements, sont notre priorité absolue. Nous ne pouvons pas commenter les litiges en cours, mais de manière générale, nous sommes incroyablement fiers de nos résultats en matière de sécurité dans ce qui est un sport intrinsèquement dangereux ».
En définitive, la plainte accuse Bill Sharp, Scott Eggers et la WSL de « fausses déclarations matérielles, de dissimulation intentionnelle et de négligence grave ». En conséquence, Alex Botelho demande un dédommagement, dont le montant reste à déterminer, notamment en raison des "frais passés, présents et futurs, la perte de sa capacité de revenus ». En sachant que "l’intégralité des frais d’hospitalisation a été couverte par l'assurance du WSL » a toutefois souligné le surfeur.
Suite au dépôt de la plainte, le 17 février, la WSL dispose de 30 jours pour répondre, en admettant ou niant les allégations d’Alex Botelho ou en lançant diverses contestations procédurales. L'affaire peut donc faire l'objet d'un procès, mais « les tribunaux cherchent souvent à inciter les parties à participer à une sorte de médiation afin de déterminer si l'affaire peut être ainsi résolue directement », explique l’avocat du surfeur.
En attendant, qu'en est-il aujourd'hui d'Alex Botelho ? Dans une récente interview, le surfeur pro a laissé entendre qu'il retournerait à l’eau. Malgré les vaillantes tentatives des deux conducteurs de jet-ski pour le récupérer, ce sont finalement les vagues qui ont poussé son corps suffisamment près du rivage pour que les sauveteurs puissent intervenir. « L'océan aurait pu m'entraîner vers le large », a-t-il déclaré « mais il ne l'a pas fait… cela me conforte dans l'idée d’y retourner ».
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