Gabriel Medina suspendu dans les airs tel un super-héros, sa planche de surf flottant derrière lui en guise de cape. Que vous soyez surfeur ou non, ce cliché - considéré comme « l’image » des JO Paris 2024 - ne vous aura sans doute pas échappé. La composition est parfaite, le surfeur et le spot sont emblématiques. Pourtant, la communauté pure et dure du surf ne peut s’empêcher de décrier cette photo. Déçue qu’elle devienne un symbole du surf aux yeux des non-initiés. À raison, ou à tort ? S'interroge notre journaliste, elle-même surfeuse.
Une photo qui marquera les Jeux
Le surfeur brésilien plane au-dessus de Teahupo’o avec sa planche, droit comme un « i ». Le leash qui les relie est suspendu au-dessus de l’océan, et en toile de fond, les nuages cotonneux font ressortir le surfeur et sa planche tel un tableau. Le doigt de Medina levé en l'air parle de lui-même. Pas besoin d’avoir vu son run pour savoir qu'il a été victorieux. Le shot est fabuleux, tout comme le tube que le triple champion du monde vient de prendre.
La houle pour le troisième tour des finales de surf masculin a été exceptionnelle lundi dernier. Les photographes ont immortalisé des scènes dantesques : le surfeur tahitien Kauli Vaast fléchi sur sa planche recraché par un tube super profond, l'Australien Ethan Ewing en chute libre la tête la première dans une déferlante terrifiante, ou encore Medina magistral sur sa vague devenue iconique.
#Paris2024 | 🌊 C'était l'image de la nuit : Gabriel Medina a réclamé le 10 après son impressionnant passage dans le tube.
— francetvsport (@francetvsport) July 30, 2024
🏄🏽♂️ Il a finalement signé un nouveau record olympique avec la note de 9,9 !
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Après avoir vu la photo de Medina, une amie m'a demandé si les surfeurs étaient notés sur leurs « sorties » comme les gymnastes. Non, lui ai-je répondu, la note de 9,90 obtenue par le Brésilien - la plus haute note attribuée sur une seule vague depuis que le surf est devenu un sport olympique à Tokyo en 2020 - n'avait rien à voir avec la manière dont il était sorti de la vague, une manœuvre appelée « kickout ».
Sa question m'a fait prendre conscience que la majorité des gens qui ont vu la fameuse photo ne connaissent probablement pas grand-chose au surf, et cette image ne les aidera certainement pas à comprendre les compétences et les qualités physiques requises pour s’engager (et survivre) dans une vague aussi puissante que Teahupo'o, tout en surfant avec style.
L'esprit de compétition, loin des valeurs du surf ?
J'ai été quelque peu déçu lorsque j'ai réalisé que cette photo emblématique serait à jamais associée au surf olympique. Pourquoi ? Cette année, la compétition olympique de surf se déroule sur l’un des plus beaux spots au monde qui bénéficie miraculeusement d’excellentes conditions pour l'événement. Tom Servais, un photographe de renom qui suit les meilleurs surfeurs du monde sur les spots les plus prestigieux depuis des décennies, a qualifié les vagues de lundi matin comme « un cadeau » du ciel.
Dans le surf, contrairement à la plupart des sports olympiques, l’engagement, le risque et les performances sont conditionnés par Mère Nature. Lundi, Teahupo'o, l'une des vagues les plus dangereuses au monde, a offert une démonstration impressionnante et inattendue de sa puissance. De solides séries de 3 mètres ont déchargé de longs tubes sur les récifs peu profonds et tranchants. Des conditions difficiles qui mettent en exergue l'esprit de compétition qui anime les Jeux olympiques et l'exaltation que ressentent les athlètes lorsqu'ils réalisent une performance presque parfaite. Et c'est peut-être pour cette raison que le monde du surf s'est rapidement moqué de la photo de Medina - le mème de The Inertia est d’ailleurs assez hilarant.
Il ne faut pas pour autant dénigrer ce moment envoûtant que le photographe Jérôme Brouillet de l'Agence France Presse a su capturer. Tom Servais aurait bien aimé la prendre lui-même admet-il. Et de déclarer : « Cette photo ne deviendra certainement pas iconique auprès des surfeurs purs et durs, c'est vrai, mais je pense qu’elle est iconique tout simplement ».
L'exubérance brésilienne
Si vous avez regardé la manche de Medina en direct, vous l’avez vu sortir du tube, bras tendus affichant les 10 doigts de ses mains grandes ouvertes, sûr de sa note parfaite de 10 (ce que deux des cinq juges lui ont décerné). Puis, lorsque le surfeur brésilien a poursuivi avec sa sortie immortalisée par Jeux, son attitude m’a semblé un peu prétentieuse au premier abord. Mais après avoir discuté avec des vétérans de l'industrie du surf, j'ai revu mon jugement.
Tom Servais, qui photographie les grands noms du surf depuis les années 1970, m’a fait remarquer qu'à l'époque, d’avant les réseaux sociaux, les surfeurs brésiliens ont toujours fait des gestes festifs en sortie d’une belle vague. « À l'époque, ce n'était pas cool d’exprimer ce genre de geste », explique-t-il. « Mais à l’heure des réseaux sociaux, c’est un moyen de célébrer sa fierté nationale. Les Brésiliens sont très passionnés et décomplexés ».
Un hommage à l'océan
En parcourant d'autres images prises lundi, on voit beaucoup d’autres athlètes les bras levés, le regard tourné vers le ciel, ou les mains jointes, la tête baissée en signe de prière. « Ça peut être interprété comme la célébration d’une performance, mais aussi, voire surtout, comme un signe de reconnaissance envers l’océan qui lui a offert une vague qu'il a pu exécuter correctement », explique le photographe de surf Matt Paul Catalano.
Ross Phillips, entraîneur de surf australien et fondateur de l'agence de voyage Tropicsurf, m’a confirmé que je n'étais pas la seule à avoir eu cette première réaction. « La photo est presque évangélique », a-t-il déclaré. « Beaucoup de gens détestent Medina, jugé trop grande confiant et arrogant, mais c'est un compétiteur et il détient la meilleure note du circuit sur Teahupo'o. Ce geste sur la photo montre toute la confiance qu’il a en lui, c'est important pour gagner une médaille dans ces conditions ».
La revanche de Medina
De son côté, l'ancien surfeur professionnel américain CJ Hobgood m'a rappelé à juste titre le parcours de Medina aux Jeux olympiques : « Cette photo incarne sa revanche sur les Jeux ». Il y a quatre ans, à Tokyo, le Brésilien a manqué de peu la médaille face au Japonais Kanoa Igarashi, qu'il a affronté et battu lors du troisième tour de cette année.
Medina a dû travailler dur pour se qualifier pour les Jeux de 2024. Il s’est rendu aux ISA World Surfing Games à Porto Rico en février où la houle n'était pas idéale. Il a remporté l'épreuve pour que le Brésil obtienne une troisième place chez les hommes - place qu'il a prise.
« Cette photo incarne son parcours, son retour aux Jeux et sa progression ». Une fois ça en tête, on ne peut s'empêcher d'applaudir la performance !
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