Une chose est sure, si l’alpiniste qui en 2019 bouclait les 14 sommets de plus de 8000 mètres en moins de sept mois - pulvérisant ainsi le précédent record qui était de plus de 7 ans - avait publié sa biographie avant de lancer sa « Mission Possible », personne n’aurait douté qu’il atteindrait son objectif. Pas convaincu ? Plongez-vous dans sa bio, tout juste sortie en version française aux Editions du Mont-Blanc.
En novembre 2020, nous découvrions dans sa version originale, en anglais, chez Hodder & Stoughton, l’autobiographie de Nirmal Murja, alias Nims Dai, dont le titre annonçait la couleur : « Beyond Possible. One soldier, fourteen peaks. My life in the death zone ». ( Au-delà du possible, un soldat, quatorze sommets. Ma vie dans la zone de la mort ».
Près de deux ans plus tard, sort aujourd’hui la version française, aux éditions du Mont-Blanc. Pour l’occasion, la maison d’édition de Catherine Destivelle l’a titré « Au-delà du possible. 14 sommets. Ma vie dans la zone de la mort ». Exit le « soldat ». Un « détail » auxquels les lecteurs seront peut-être moins sensibles (voire moins favorables) que les lecteurs britanniques, a peut-être pensé l’éditrice, mais qui a pourtant son importance. Beaucoup d’importance en fait, se rend-on compte à la lecture de cette biographie. Car s’il est quelque chose qui anime l’ancien Gurkha et l’ancien soldat d’élite de la Royal Navy britannique, c’est bien l’esprit de corps et le sens de la mission. Deux paramètres qui toute sa vie l’ont conditionné, apprend-on dans ce passionnant ouvrage, extrêment détaillé, auquel, à peine achevé « Mission Possible », Nims Dai s’est attellé avec la détermination qui le caractérise. On y découvre de nombreuses facettes peu connues de ce personnage haut en couleur qui tour à tour irrite ou fascine, mais qui jamais ne laisse indifférent. « Your extremes are my normality », écrit-il en préambule ». Ce que l’on pourrait traduire ainsi : « Ce qui pour vous est extrême, est tout simplement normal pour moi ». Prétentieux ? Et bien non. Qu’on en juge.
Une foi en lui inébranlable
Pour ceux qui l’auraient oublié, Nims Dai - qui, lui n’oublie rien, et surtout pas ceux qui l’ont descendu – rappelle dans sa biographie qu’en 2019 on pouvait lire sur le site de Red Bull que « Mission Possible » était aussi plausible que « nager vers la lune ». L’histoire prouvera le contraire.
Des capacités physiologiques exceptionnelles
Nims Dai se lance dans l’alpinisme à 29 ans seulement. Mais très vite, raconte-t-il, il se sent particulièrement à l’aise en très haute altitude, et montre une capacité de récupération exceptionnelle qui lui permettra, contre toute attente, d’enchaîner les 14 sommets en moins de sept mois. Avec approche en hélico parfois, et avec oxygène, certes, mais cela reste incontestablement un exploit.
Mais la génétique n’a rien à voir avec ça
Son truc à lui, ce qui coulait dans son sang : ce n’est pas l’alpinisme, mais l’armée, et plus précisément les Gurkhas, corps d’élite de l’armée britannique « considéré dans le monde entier comme des soldats extraordinaires (…) Des soldats connus pour leur bravoure et leur loyauté, servant sous la Couronne britannique. Son père en était. Ses deux frères ainés, Ganga et Kamal, aussi. Il se devait de marcher dans leurs pas. Alors le mythe du Népalais taillé d’office pour s’attaquer aux 8000 m il n’y croit pas, lui qui rappelle qu’il est né le 25 juillet 1983 dans le petit village de Dana, à l’ouest du Népal, situé à 1600 mètres d’altitude. « Ce n’est pas comme si j’étais né des crampons aux pieds ! ».
Il débute sur le tard en montagne
En 2003 l’ex Gurkha rejoint les forces spéciales britanniques, les SBS (Special Boat Service), une deuxième étape qui le hisse plus haut encore dans la hiérarchie militaire, la crème de la crème de l’armée à ses yeux. Il est népalais, le premier à intégrer ce corps d’élite qui lui en a fait baver avant de l’admettre dans ses rangs, et pour tous ses camarades, il est évident qu’il a déjà gravi l’Everest. « L’Everest, c’est chez toi, mec. Et tu n’y as même pas mis les pieds ! On croyait que les Gurkhas étaient des vrais durs »… Or Nims Dai vient d’une famille pauvre, l’Everest est au moins à 12 jours de voyage de son village et coûte cher. Il n’en n'a jamais eu les moyens et ne les aura pas avant longtemps. Ce n’est qu’en décembre 2012 qu’il fera un trek vers la base de l’Everest. Il a alors 29 ans. Il lui faudra attendre encore deux ans, en 2014, pour faire sa première expérience de la zone de la mort sur le Dhaulagiri, à 31 ans. Et le printemps 2016, pour, enfin, atteindre le sommet de l’Everest. Trois ans plus tard, il bouclait les quatorze sommets de plus de 80000, à 36 ans.
Sa deuxième ambition secrète : être le « Robin des bois du Népal »
« Prendre aux riches pour donner au pauvre » , voilà ce qui, très jeune anime Nims Dai. « L’argent ne m’a jamais intéressé, mais dès l’enfance je rêvais d’avoir un métier où j’aurais de l’autorité. Un métier où je porterais l’uniforme. Pas pour le pouvoir ou le statut social, mais parce que j’aimais l’idée de pouvoir tirer l’argent des Népalais super riches, surtout les corrompus, pour le donner aux plus démunis ». Une philosophie que l’on retrouvera bien des années plus tard, quand au cœur de la pandémie, Nims Dai mettra tous les moyens à sa disposition pour soutenir la communauté népalaise, en détresse face à la désaffection des alpinistes occidentaux.
L’autre casquette de Nims Dai ? “trauma medic »
Au sein des forces spéciales britannique - corps d’élite qu’il parvient à rejoindre en 2009 à l’issue d’une sélection drastique - Nims Dai se spécialise en médecine et devient « trauma medic » Devenu expert, il interviendra alors dans des zones de combat. Une expérience qui s’avèrera capitale en montagne, où à plusieurs reprises, dès 2016, on le verra sauver des alpinistes en grande difficulté. Quitte à prendre du retard sur le timing déjà très serré de sa « Mission possible ». De quoi faire taire (un peu ) tous ceux qui s’insurgent sur ses ascensions menées en mode commando et sous oxygène.
Un premier Everest fait en douce
Au printemps 2016, entre deux missions, le Népalais dispose de quatre semaines de vacances. Un miracle. Il a bien promis à sa femme Suchi quelques jours au bord de la mer, mais le farniente n’est pas trop son truc à lui, et surtout se présente alors la possibilité de faire l’ascension de l’Everest. Il n’a pas d’équipe ni de sponsor, encore moins d’économies, mais il a déjà engrangé le Dhaulagiri, l’Ama Dablam et le Makalu. Il fonce à la banque, emprunte 15 000 livres sterling à son banquier « pour acheter une voiture » dit-il, et file au Népal avec la ferme intention de faire son ascension en solo et en quatre semaines seulement. Ce qui veut dire peu ou plutôt pas de temps pour s’acclimater. On l’en décourage. En vain. Sa première tentative se soldera par un œdème pulmonaire, au camp 2. Le diagnostic est confirmé trois fois, mais il n’en a cure. Pas question d’abandonner. Pressé par le temps, il reprend son expédition, mais accompagné cette fois de Pasang, un simple porteur, qui n’a pas plus d’expérience que lui. Moins cher sans doute qu’un Sherpa déjà aguerri, et surtout, explique Nims Dai, il sait que si ce dernier réussit avec lui il sera propulsé dans la hiérarchie et pourra facturer trois fois plus cher ses prestations. Le duo réussira et sauvera même au passage une alpiniste en difficulté, Seema, grâce à sa réserve d’oxygène. Un exploit qu’il taira dans un premier temps car… il n’était pas censé s’aventurer sur l’Everest pendant sa permission et risquait de perdre son job. C’est donc quasi incognito qu’il fera sa première ascension. Pour l’officielle, il devra attendre l’année suivante avec une équipe de Sherpas. Il y gagne « respect et crédibilité », écrit-il. Deux mots clefs dans son vocabulaire personnel, d’autant que dans la foulée cette année-là il battra le record de l’enchaînement Everest-Lhotse-Makalus (48 heures et 30 minutes).
Le potentiel d’une « high altitude machine »
C’est ainsi que Nims Dai se définit alors qu’il continue d’enchaîner les sommets et les records. Et que commencent à pleuvoir les honneurs… mais aussi les critiques pour son usage de l’oxygène. Commentaires qui, quoi qu’il en dise, sont loin de le laisser de marbre. « « Autant que je sache, aucune règle n’est imposée pour évoluer dans la zone de la mort. Chacun travaille à sa façon et ceux-là même qui me critiquent sur ce point ne se plaignent pas de marcher dans ma trace et d’utiliser mes cordes fixes ! » rappelle-t-il, agacé par tant de « snobisme ». Piqué au vif, le Népalais décide alors de monter encore d’un cran son ambition. Le projet « Mission Possible » a commencé à germer. Il a 35 ans.
Un joueur très gonflé
Une fois le projet « Mission Possible » en tête, plus rien n’arrêtera Nims Dai. Même pas ses engagements auprès des forces spéciales britanniques. En mars 2018, il en démissionne … à quelques mois de boucler son contrat lui ouvrant droit à une pension. Dans sa famille, très traditionnelle, dont il est naturellement le soutien en tant que plus jeune fils, c’est le tollé. Il se brouillera avec ses frères. Mais ne reviendra pas sur sa décision. Arrive la recherche des fonds : il met dans la balance sa propre maison. Dès lors, il risque très gros : sa réputation, sa famille, son couple. Et surtout son honneur. De fameux aiguillons qui le 29 octobre 2019 le conduisent à gagner son pari, haut la main.
Un show man doublé d’un meneur d’hommes
Avec du recul, on peut se demander pourquoi Nims Dai a fait tant de bruit à l’annonce de son projet, mais aussi tout au long de son défi qui dura presque sept mois, s’attirant ainsi une avalanche de critiques. Ce Népalais sorti de nulle part dérangeait, cassait les codes et en plus multipliaient ses interventions dans les médias et sur les réseaux. Pas très classe. « En fait, explique-t-il j’aurais bien aimé le faire plus discrètement, mais le problème, c’est que je partais de zéro au niveau financier. Pour drainer des fonds, j’avais besoin de sponsors. Et pour les dégoter, je devais faire mon show… tout en continuant d’accumuler les sommets, un à un », explique-t-il.
Cela dit, alors qu’il n’avait plus rien à prouver, Nims Dai s’offre en 2021, le K2 en hivernale et surtout sans oxygène, histoire de montrer, que quand il veut, il peut. Un exploit qu’il signe avec tous ses hommes, ceux qu’il appelle ses « Special forces of high altitude mountaineering », ces Sherpas qu’il entendait définitivement et durablement inscrire dans l’histoire de l’alpinisme. Mission accomplie dans ce récit qui fait revivre, sommet après sommet, l’une des aventures les plus impressionnantes de ces dernières décennies.
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