C’était l'énigme la plus difficile de l'Himalaya. Jackson Marvell, Alan Rousseau, and Matt Cornell, trois alpinistes américains l'ont finalement résolue en style alpin. Ils racontent leur périple, depuis l’hôpital de Katmandou où deux d’entre eux étaient hospitalisés après leur descente le 13 octobre dernier.
Blottis les uns contre les autres dans leur minuscule tente, Jackson Marvell, Alan Rousseau, and Matt Cornell tentaient de se réchauffer tout au fond leur duvet trois places quand un rocher a soudain transpercé le double toit de leur tente. Les trois hommes étaient installés au-dessus de 7000 mètres sur la face nord du Jannu (7709 mètres), dans le Kanchenjunga Himal, à l'extrême est du Népal. Ils venaient de passer trois jours à escalader la voie et bivouaquaient sur une vire enneigée très exposée. Leur tente était en partie suspendue en équilibre précaire, et toute la nuit elle avait été bombardée de chutes de pierres. "J'ai dormi non stop avec mon bras autour d'Alan, coincé au milieu, en essayant de me maintenir sur la plate-forme", se souvient Jackson. Et voilà que la dernière projection venait de faire une entaille de 15 cm dans la tente. "Nous avons pris deux mousquetons à verrouillage pour la recoudre", explique l'alpiniste. "On les as utilisés un peu comme des pinces à linge", ajoute Alan en riant. "Franchement, ça nous a étonnés que ça marche ! ». Cet incident qui aurait pu être dramatique n’a pas été le seul au cours de leur ascension. Leur tente s’est aussi retrouvé quasi engloutie dans une rimaye. Des chutes de pierres et de glace, déclenchés par des vents violents les avaient bombardés, sans parler de l’effondrement d’un sérac et de l'escalade extrêmement technique qu’il ont dû affronter à très hautes altitudes.
Lorsque « Climbing » (magazine du groupe Outside, ndlr) s'est entretenu avec Alan Rousseau et Jackson Marvell, tous deux se trouvaient dans un hôpital de Katmandou. Ils se remettaient de leurs engelures, mais leur moral était bon. Ça faisait longtemps que le Jannu, également connu sous le nom de Kumbhakarna, était un dans le viseur des trois alpinistes. Jackson Marvell et Alan Rousseau avaient déjà fait une tentative remarquée en 2021, atteignant 7193 mètres. L’année d’après, en 2022, Rousseau y était retourné, accompagné cette fois de Matt Cornell et étaient parvenus à la même altitude. En 2023, le trio avait enfin pu se réunir et obtenu une aide de 8 000 $ de l'AAC (The American Alpine Club), il s'était lancé à corps perdu dans ce qui allait devenir la plus grande réalisation de toute leur carrière. "En fait, toutes les planètes étaient alignées. Notre équipe était gonflée à bloc et le temps était parfait », raconte Jackson Marvell.

Également connue sous le nom de "mur des ombres", la face nord du Jannu, un mur à pic s'élevant presque jusqu'au sommet, a été le théâtre de certaines des ascensions en haute altitude les plus techniques de l'histoire. La face a été partiellement escaladée pour la première fois en 1976, par une équipe japonaise qui s'est détournée vers l'arête Est afin d'éviter le mur final, très raide. En 1989, un soliste slovène controversé, Tomo Česen, aurait réalisé une ascension directe : un mensonge dit-on dans la communauté des alpinistes, très sceptique suite à plusieurs autres prétendus exploits revendiquées par le grimpeur.
La première ascension directe vérifiée de la face nord a eu lieu en 2004, on la doit à une équipe russe dirigée par Alexander Odintsov. Ce qui a d’ailleurs valu à la cordée un Piolet d'Or… mais a déclenché une controverse, l’équipe ayant laissé une grande quantité de matériel sur la paroi, sans parler de son très lourd mode opératoire : 55 jours d’ascension, dix grimpeurs, une quantité impressionnante de cordes fixes, etc.) Aux antipodes donc de l’approche des trois américains.

7100 mètres : "c'est là que l'escalade technique commençait"
Le trio est monté en style alpin, léger et rapide, transportant un portaledge et un sac de couchage sur mesure pour trois personnes. "C'était la première fois que nous faisions équipe à trois [dans un seul sac de couchage]", raconte Alan. "C'était génial". Le 7 octobre, les alpinistes sont partis d'un camp situé à 4693 mètres, ont traversé un glacier rocheux avant d’escalader un contrefort de granit assez technique. "Au-dessus, nous attendaient une cascade de glace, puis une escalade à travers des séracs pour accéder à ce glacier suspendu", précise Alan. Cette nuit-là, l'équipe a dormi dans la rimaye sur la face nord, à 5791 mètres d'altitude, où elle a été alourdie par de grosse chutes de neige raconte Jackson Marvell. "la neige s’accumulait lentement, nous ne risquions pas d'être ensevelis, mais cela alourdissait sérieusement la tente, au point qu'elle s'affaissait. Nous avons donc dû sortir et creuser au milieu de la nuit.
Au matin, ils ont escaladé une rampe de "snice" (neige dure et gelée) sur la paroi, passant de 5791 mètres à près de 6705 mètres. Les 300 premiers mètres étaient presque verticaux, mais ils ont pu se protéger correctement. Et l’équipe a pu établir son bivouac sous un éperon rocheux. Le troisième jour, ils sont montés à 7100 mètres. "C'est là que techniquement ça s'est compliqué", raconte Alan : de du mixte difficile [escalade sur rocher et glace avec des crampons et piolets]. C'est cette nuit-là qu'ils ont « mousquetonné » le double toit de leur tente et, au matin du quatrième jour, la partie technique a commencé pour de bon. Au-dessus d'eux se trouvait une zone inconnue pour eux, jamais atteinte au cours de leurs deux saisons précédentes. Pour ouvrir la voie, chaque membre s'attaquait généralement à trois ou quatre longueurs de 45 mètres à la fois.

Le premier jour le trio a parcouru à peine 150 mètres sur la face, mais tout s'est bien passé. "C'était vraiment bien, nous avions une belle fenêtre", raconte Jackson Marvell. "Le temps ne cessait de s'améliorer, nous n'avions pas besoin d'aller vite". Mais par la suite, le mixte est devenue encore plus difficile, sans pour autant décourager l'équipe. Alors que Matt Cornell avançait en tête, Jackson Marvell et Alan Rousseau ont été heurtés au relais par un gros bloc de neige qui s'est effondré juste au-dessus d'eux. L'effondrement, qui a totalement enseveli Jakson et Alan, a heureusement épargné Matt, qui ne pouvait plus voir ses compagnons cordée. Cette nuit-là – celle du premier bivouac suspendu - ils se sont installés dans la cavité béante laissée par la neige. "Le cinquième jour s'est déroulé de la même manière", poursuit Alan. "Nous avons commencé par une partie très dure sur une dalle verticale. Matt a fait un pas de bloc impressionnant en mixte qui nous a finalement amenés à l'endroit où nous avons dormi à [7498 mètres], sur un autre relais suspendu.
Impossible de bien s'alimenter et le manque de sommeil s'accumule
Le trio avait prévu 2 500 calories par jour, mais à ce stade, leur consommation de calories n'était plus que de 800 à 1 000. "Arrivés en altitude, nous avons vraiment perdu l'appétit", a expliqué Jackson. "Je n'arrivais plus à avaler de barres énergétiques pendant la journée. Ce n'était pas seulement un problème d'appétit. Les barres et les gels gelaient tout comme l'eau, malgré les bouteilles isothermes. "Sur une paroi aussi verticale, il est vraiment difficile de s'arrêter, de sortir un réchaud et de faire de l'eau", explique Jackson. Aussi, arrivés en haut de la paroi, ils ne mangeaient qu'un repas déshydraté en fin de journée, et parfois une barre le matin.
Comme peuvent l'imaginer tous ceux qui ont dormi (ou essayé de dormir) sur ce type de terrain, les nuits sont généralement mauvaises, et au fil des jours, cela ne fait qu’empirer. "Le moral était toujours au beau fixe, mais au fur et à mesure que nous prenions de l'altitude, la situation s'est rapidement dégradée", se souvient Jackson. Heureusement, l'itinéraire était assez bien protégé, ce qui, malgré un cruel manque de sommeil, limitait les risques de blessures ou de chute mortelle. À la cinquième nuit, le groupe était épuisé. "Je me souviens vous avoir dit : 'Je sais qu'il nous reste encore beaucoup de chemin à parcourir, mais j'ai l'impression que nous venons de faire quelque chose d'incroyable'", raconte Alan. "Et vous m'avez fait un signe de tête silencieux. Genre, 'Ouais mec... C’est sûr, mais on a encore un putain de long chemin à parcourir'. Ça m'a vraiment marqué", se souvient-il en riant. "Je crois bien qu’on était tous détruits, encore que très enthousiastes, même si tout ce que nous espérions, c’était de survivre à ce moment-là".
Le jour suivant, le dernier prévu dans l'itinéraire, s’est avéré "faussement difficile", raconte Alan. "Nous avons en quelque sorte tourné autour du versant sud de la montagne. Nous pensions que ce serait plus accessible, mais en fait, ça restait une vraie partie technique pratiquement jusqu’au sommet. Dans la nuit du sixième jour, le 12 octobre, l'équipe est descendue en rappel du sommet et a dormi dans son dernier bivouac à 7498 mètres d'altitude. À la fin du septième jour, les trois hommes étaient de retour à leur camp de base.

"On faisait un, comme les rouages d'une machine"
L'équipe a baptisé "Round Trip Ticket" (billet aller-retour) son itinéraire - près de 2743 mètres d'escalade - effectué pratiquement tout en libre. Il s'agit certainement de l'escalade la plus impressionnante jamais réalisé sur le Jannu à ce jour, si ce n'est l'un des exploits himalayens les plus impressionnants de l'histoire récente, et le point culminant de la carrière de ces trois alpinistes.
Ce n'est pas peu dire, car Jackson Marvell, Matt Cornell et Alan Rousseau comptent déjà un beau palmarès. Au début de l'année, le trio a réalisé une première ascension du mont Dickey (2909 mètres), en Alaska, par l’"Aim for the Bushes", une voie de 1524 mètres, difficile et non protégée. L'année dernière, ils ont réalisé une ascension rapide (22 heures) de la fameuse "Slovak Direct" sur le Denali (6190 mètres). Impressionnant mais rien de comparable avec leur "Round Trip Ticket", explique le trio. "On a sans doute atteint là, un nouveau niveau par rapport à ce que nous avons fait auparavant », affirme Alan, "en raison de l'altitude, du fait aussi qu’il s’agissait d'une face nord sans aucun ensoleillement et du nombre de jours d'escalade particulièrement soutenue à cette altitude. Nous avons toujours considéré la face nord du Jannu comme une réalisation ultime en style alpin. Et ça s'est avéré vrai". "Plus dur que nous le pensions même", ajoute même Jackson.
Ce succès, ils le doivent à leur travail en équipe. Tous les trois s’accordent à dire que cela a été crucial, non seulement du point de vue du mental, mais aussi du point de vue logistique. "Moins de longueurs dures par personne, moins de poids à porter, tout est alors plus facile", explique Alan. Leur organisation ? "Tout c'est goupillé naturellement, c'était évident", selon Alan. Nous savions que chacun d’entre nous était capable de remplir tous les rôles, alors le matin, on se disait : "Yo, qui veut monter en tête ?".
Escalader une paroi de glace verticale technique et des pentes en mixte est une chose, bien sûr, mais lorsque cela se passe entre 6700 et 7620 mètres, cela devient un vrai combat mental. "Tout devient plus exigeant", explique Alan. "La marge de manœuvre est très faible. Vous ne pouvez pas vous permettre de paniquer parce que vous n'avez pas de réserves. Il faut se concentrer sur l'efficacité. Rester en contrôle, c’est la préoccupation principale. Conserver son énergie. À un moment donné, nous avons commencé à nous sentir comme les rouages d’une machine. Nous avons fait notre travail, et pas à pas, nous avons avancé. Et avant même de nous en rendre compte, nous avions atteint le sommet le plus intimidant que nous ayons jamais imaginé".
Chaque compagnons de la cordée semble avoir ressenti cette expérience de "faire un, comme les rouages d'une machine". Chacun l’a décrite à sa façon, mais tous ont évoqué la même expérience, " presque spirituelle" d'après eux. Matt a écrit sur Instagram : "happés par l'ascension, nous avons perdu le sens de l'individualité." Pour Alan, "la clé a été de s'abandonner à un état super profond dans lequel nous sommes entrés tous ensemble". "Ce qui était fou pour moi, c'est que quand j’étais en tête, je me sentais pleinement engagé", a ajouté Jackson. "Nous étions au maximum de nos capacités et nous avions la confiance de l'équipe. Lorsqu'on assurait, c'était l'inverse. C'est presque comme si nous pouvions nous reposer parce que toute notre confiance était dans la gars en tête". Peut-être que le fait de dormir dans le même sac de couchage les a aidés à entrer dans cet état de confiance réciproque, mais cela reste une hypothèse.

Trop dangereux ? "Notre réponse s'était un peu... fuck you !"
Pour baptiser cette ligne, le groupe s’est inspiré d'un commentaire fait par le Russe Sergey Kofanov dans un article paru dans "Alpinist" en 2007. Kofanov et son partenaire Valery Babanov avaient réalisé l'ascension d'une nouvelle voie sur le Jannu via le pilier ouest ("Magic Pillar") plus tôt dans l'année. Dans cet article, Kofanov évoquait l'attrait de la face nord. "Je ne pouvais pas en détacher mon regard (..). Son immensité était si fascinante qu'elle me donnait le vertige. Un froid si cosmique émanait de ses murs de granit gelé que même lorsque je lui tournais le dos, j'avais l'impression qu'elle m'observait. Peut-être qu'un jour, deux autres alpinistes escaladeront une voie directe de la face nord en style alpin, mais ils devront accepter la probabilité qu'ils s'achètent un aller simple".

Les trois Américains avouent d’ailleurs qu’au cours de leurs ascension du Jannu, ils ont dû faire face aux inquiétudes de leurs amis et de leurs proches. Cela partait peut-être d’une bonne intention, mais au final, cela a été un peu toxique". "Des gens m'ont dit ou ont dit à ma femme que je n'en reviendrais pas » raconte Alan. Notre réponse, c'était un peu... "fuck you !". Nous sommes venus ici, ensemble, trois fois, trois fois nous avons acheté des vols aller-retour. Et nous avions bien l'intention de revenir à chaque fois". "En style alpin, on dit souvent que si l'on veut grimper fort, il faut accepter la mort", poursuit Alan. "Je pense que c'est vrai dans une certaine mesure, mais c'est exagéré. L'importance excessive accordée à la mortalité dans l'alpinisme nous fait un peu reculer". Dans nos pratiques, on doit trouver un équilibre entre les risques acceptables et ceux qui ne le sont pas. Si l'on penche trop du côté de la prudence, on ne quittera jamais son canapé. Si l'on va trop loin de l'autre côté, on ne reviendra pas du tout. Naturellement, chacun trace sa ligne de démarcation à un endroit différent.

L'équipe Rousseau-Marvell-Cornell pense qu'un facteur important de son succès, est que tous les trois placent les curseurs au même endroit. Ils sont prêts à accepter un niveau de risque comparable et l'analysent de la même manière. Pour Jackson, l'astuce consiste à rester rationnel. "Si vous laissez votre cerveau vous dire que tout va mal, votre expérience sera mauvaise. En 2021, nous nous sommes rentrés alors que nous étions déjà assez haut sur la face parce que nous n'avions pas la fenêtre météo que nous voulions. C'était décevant, c’est vrai, mais c'est ce qu'il fallait faire. Nous n'avons donc jamais eu l'impression d'être coincés dans un piège mortel". "C'est la troisième année que nous venons sur le Jannu", ajoute Alan. "Nous commençons à bien savoir où les éboulements ou les avalanches peuvent se produire et du temps qu'il faut pour nettoyer la voie. Avant de nous lancer, nous analysons les choses de la manière la plus approfondie possible. Nous choisissons la meilleure fenêtre, les meilleures prévisions, et nous ne faisons aucun compromis. Mais une fois lancés, on grimpe, point barre. Il y a des moments, bien sûr, où on a dû faire une pause, comme lorsque l'importante chute de neige a frappé Jackson et Alan au relais. Mais une fois notre décision prise, nous ne nous permettons pas de douter", conclut Alan. "À moins que les conditions ne changent à nouveau - ce qu'il faut être prêt à accepter, on se concentre sur la grimpe et rien d'autre. "Il en faut pas se mettre à douter. L’idée c’est d’y aller. C'est tout".
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