Encore un record de vitesse ? On est loin, certes, de l’éloge de la lenteur dont nous parlait Charles Dubouloz après son ascension en solitaire réalisée en janvier. Mais l’enchaînement réalisé par les alpinistes français, Sébastien Ratel, Léo Billon et Benjamin Védrines de la légendaire trilogie alpine – Eiger, Grandes Jorasses, Cervin – par les voies les plus directes, en moins d’un mois dans des conditions hivernales, début février, est bel et bien d’une sacrée performance comme on n’en voit plus beaucoup, menée avec l’art et la manière, en style alpin.
Jeudi 9 février, Sébastien Ratel, Léo Billon et Benjamin Védrines arrivent au sommet du Cervin après voir gravi la voie Cerruti-Gogna, à la journée, ce qui n’a encore été jamais fait. « Les trois grimpeurs du Groupe Militaire de Haute Montagne (GMHM) savaient qu’en partant vraiment légers, en grimpant à un rythme soutenu, c'était jouable. Avec cette ascension, le trio boucle la fameuse trilogie alpine – Eiger, Grandes Jorasses, Cervin, sommets considérés comme les "trois plus grands problèmes des Alpes" – par les « directissimes », c’est-à-dire par les voies les plus directes et donc les plus difficiles. Une performance réalisée avec l'art et la manière, en style alpin, le plus épuré, parfaitement résumée par Benjamin Védrines sur Instagram : "Trois copains, trois voies, trois styles différents".



Les trois plus grands problèmes des Alpes, c’est quoi ?
Réputées pour leur difficulté et leur technicité, les « trois plus grands problèmes des Alpes » représentaient, au début du XXe siècle, la limite des possibilités humaines en matière d’alpinisme. Les faces nord de l’Eiger (3 967 m), une exigeante paroi de 1600 mètres, des Grandes Jorasses (4 208 m), située dans le massif du Mont-Blanc, et du Cervin (4 478 m), à la forme pyramidale imposante, composent ce mythique triptyque qui demeure tout aussi prestigieux aux yeux des alpinistes d’aujourd’hui.
Après de nombreuses tentatives ayant abouti à de nombreux drames, les « trois plus grands problèmes des Alpes », sont respectivement gravis pour la première fois dans les années 30. Il faudra attendre les années 50 pour qu’un alpiniste arrive à toutes les ajouter à son palmarès - Gaston Rébuffat vient au bout de cette impressionnante entreprise en 7 ans, de 1945 à 1952, dans des conditions estivales.
De décembre 1977 à mars 1978, le Français Ivano Ghirardini réussit la trilogie en hivernale où glace et neige viennent s’ajouter à l’extrême difficulté technique de ces parois exigeantes. Un véritable exploit ! Dix ans plus tard, Christophe Profit réussit également mais en jouant, lui, la carte de la vitesse. En mars 1987 il réussit donc l'enchaînement en 41 heures, ralliant les pieds de chaque sommet tantôt en parapente tantôt en… hélicoptère. Mettre l'hélicoptère dans la boucle en ferait bondir plus d'un aujourd'hui, mais à cette époque, cette performance marque l’avènement du « fast and light » (« rapide et léger ») en alpinisme.
"Trois copains, trois voies, trois styles différents"
Des dizaines d’années après, ces parois continuent de faire fantasmer les alpinistes en quête de nouvelles aventures. A commencer par Sébastien Ratel, Léo Billon et Benjamin Védrines. Trio d'amis qui vient de réaliser l’enchaînement de cette trilogie en moins d’un mois, par les directissimes, exigeant chacune un style de grimpe différent : « la Harlin (sur l’Eiger ndlr) dans un style classique, un peu laborieux ; la Directe de l’amitié (Grandes Jorasses, ndlr) avec l’idée de faire du libre (atteindre le sommet d'une voie d'escalade en utilisant uniquement les prises du rocher, sans s'aider du matériel, ndlr) ; et le Cervin, dans une optique de légèreté et de vitesse.
Le 16 janvier, le trio arrive ainsi au sommet de l’Eiger, la face réputée la plus difficile avant de se dresser, dix jours plus tard, le 26 janvier, sur la face nord des Grandes Jorasses et de terminer le triptyque alpin. le 9 février, sur le Cervin, via la voie Cerruti-Gogna qu’ils graviront à la journée ( première ascension du Cervin pour Léo et Benjamin ), la météo ne leur offrant aucune autre possibilité. La vitesse étant de mise, l'équipement est réduit au minimum, 4 kg maximum.
"Pour cette dernière aventure à l'ombre, nous avons sauté sur l'occasion d'un créneau extrêmement court qui nous a tendu les bras en début de semaine", raconte Benjamin Védrines sur Instagram . "Le vent, la neige fraîche, les éléments étaient déchaînés la veille de notre départ et nous avons hésité jusqu'au dernier moment. Sans bivouac, avec le vent annoncé pour la nuit du mercredi au jeudi, il fallait sortir coûte que coûte ! Nous n'avions pas le droit à l'erreur. Un pari audacieux. "
Au final, les alpinistes auront gravi cette trilogie, par les directissimes, en moins d’un mois, un record non loin de celui de 2011 où le duo Patrice Glairon-Rappza et Cédric Périllat Merceroz, avait réussi ces ascensions dans un temps plus long, en presque deux mois, ayant cependant dû se rabattre sur la voie Heckmair – un itinéraire moins direct – dans le haut de la face de l’Eiger.
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