Ce n’est pas un miracle et ce n’est pas non plus un secret, mais quand les études sérieuses le confirment, il faut le rappeler : le lien entre condition physique et risque de cancer est incroyablement fort, explique notre journaliste santé. Comme à son habitude, il a décortiqué les travaux scientifiques les plus récents: les conclusions sont bluffantes, notamment pour les cancers du poumon et pour le cancer colorectal.
L’une des premières choses qu’on devrait enseigner à "l’école de journalisme de la santé", si une telle école existait, ce serait de traiter avec la plus grande prudence les découvertes sur la prévention du cancer. Les malades et leurs proches ont désespérément besoin d’espoir, et monter en épingle la dernière découverte chez les souris ou les effets d’on ne sait quel champignon amazonien sur la maladie serait à la fois contraire à la déontologie et terriblement cruel.
Il n’empêche qu’un tweet récent de Marcas Bamman, chercheur en cancérologie à l’Université de l’Alabama à Birmingham, a attiré mon attention et je pense que le partager en vaut la peine. Il n’y est pas question de miracle et ce n’est même pas un scoop : il semblerait que la bonne forme physique protégerait contre certains types de cancer. En revanche, ce qui est à souligner ce sont les données massives qui quantifient à quel point la condition physique fait une différence.
Le tweet de Bamman mettait en avant une nouvelle étude publiée dans la revue Cancer par une équipe de recherche de l’Université Johns Hopkins et du Centre de Santé Henry Ford du Michigan. L’équipe du Centre Henry Ford avait à sa disposition les données provenant de près de 70 000 patients à qui on avait prescrit des tests à l’effort entre 1991 et 2009, un examen médical qui donne une mesure assez précise de la santé cardiorespiratoire. (Note méthodologique : ces chercheurs signalent l’aptitude en "équivalents métaboliques" — en anglais : Metabolic Equivalent of Task, MET-, définis comme le rapport de la dépense énergétique liée à l’activité physique sur le métabolisme de base. Le test évalue combien de METs on peut atteindre sur le tapis roulant avant l’épuisement. Pour ceux qui sont familiarisés avec le terme, ce qui est mesuré, sous une autre forme, c’est le Volume d’Oxygène Maximum ou VO2max, c’est-à-dire, la quantité maximale d’oxygène que le corps consomme lors d’un effort intense par unité de temps.)
Les chercheurs ont retracé l’évolution ultérieure de ces patients pour déterminer l’effet du niveau de forme physique sur l’évolution globale de la santé. Pour ce faire, ils ont croisé les données du Centre Henry Ford avec celles de la Sécurité Sociale – à travers un outil statistique sur la mortalité similaire à la base du CépiDc français. Rien de nouveau, encore une fois. Le lien positif entre forme physique et longévité a été démontré scientifiquement il y a quelques années. On apprenait dans cette autre étude que plus un sujet était en forme, plus il était susceptible de vivre longtemps. Cela paraît évident, certes, mais l’étude est opportunément apparue à un moment où l’on polémiquait tous azimuts sur les risques supposés d’un excès d’exercice. Et, à ce sujet, l’étude Johns Hopkins-Henry Ford ne révèle aucun effet négatif, même aux niveaux les plus élevés de condition physique.
77 % moins de risques
La nouvelle étude sur le cancer a analysé les données de 49 143 patients âgés de 40 à 70 ans chez qui on avait réalisé un dépistage de cancer du poumon et colorectal. Pendant la période de suivi, on a diagnostiqué 388 cas du premier et 220 cas du deuxième. Les sujets touchés ont ensuite été divisés en quatre groupes en fonction de leur condition physique. Après ajustement en fonction d’autres facteurs de risque tels que l’âge et le sexe, il apparaissait que ceux du groupe le plus en forme avaient 77 % moins de risques de développer un cancer du poumon et 61 % moins de risque de développer un cancer colorectal.
C’était une tendance claire et sans ambiguïté, dans laquelle chaque degré de bonne condition physique apportait un avantage supplémentaire. Le graphique ci-dessous montre le risque relatif de cancer du poumon pour les quatre groupes de niveau de forme (le chiffre 0,23 dans le groupe le plus en forme correspond à une réduction de 77 % du risque par rapport au groupe le moins en forme) :

Les quatre groupes de forme physique correspondaient à des niveaux inférieurs à 6 METs, 6 à 9 METs, 10 à 11 METs et 12 METs ou plus. Pour faire une conversion approximative en VO2max, on multiplie par 3,5, ainsi, 12 METs correspondent à peu près à 42 ml/min/kg. C’est très bien pour quelqu’un de plus de 40 ans, mais ce n’est pas non plus signe d’une forme olympique. Quelques 10 000 des sujets de l’étude ont atteint ce seuil.
Une autre bonne nouvelle ressort des conclusions de l’étude. Chez les personnes ayant développé l’un ou l’autre des cancers, une meilleure condition physique semble avoir un effet protecteur supplémentaire, qui les rendrait moins susceptibles de succomber à la maladie pendant la période de suivi. Les personnes du groupe le plus en forme, souffrant d’un cancer du poumon ou colorectal, étaient respectivement 44 % et 89 % moins susceptibles de mourir pendant la période de l’étude que celles du groupe le moins en forme.
24 km de course à pied par semaine
Ces résultats soulèvent deux questions clés. La première : pourquoi la bonne condition physique est un facteur de protection contre le cancer ? Eh bien, les chercheurs l’ignorent, mais leur liste de possibilités inclut " l’amélioration de la fonction respiratoire, la diminution du temps de transit intestinal, une meilleure réponse immunitaire, ou la réduction de l’inflammation systémique".
La deuxième question, étroitement liée, est de savoir dans quelle mesure on peut la modifier. " Une bonne forme physique diminue le risque de cancer" n’est pas la même chose que "L’exercice diminue le risque de cancer". Selon certaines estimations, notre VO2max est déterminée à environ 50 % par nos gènes plutôt que par notre hygiène de vie. Cela entraîne une certaine ambiguïté dans les résultats. Le lien entre forme physique — c’est-à-dire le VO2max de chacun — et le risque de cancer est-il une conséquence directe de la capacité de notre corps à fournir rapidement de l’oxygène à nos muscles ? Si c’est le cas, ceux qui ont un VO2max relativement élevé grâce à la génétique ont de la chance. Mais on peut penser aussi que le lien entre la bonne forme physique et un moindre risque de développer un cancer viendrait du fait que la plupart des personnes avec un VO2max élevé font beaucoup d’exercice. Et, dans ce cas, avoir un VO2max élevé ne protège pas contre le cancer si on ne fait pas assez d'exercice et qu’on ne bénéficie pas des divers avantages qui s’y rattachent.
Dans ce sens, il convient de noter que d’autres études telles que la National Runners' Health Study avaient déjà établi des liens entre activité physique et cancer. À partir d’une analyse englobant 92 000 coureurs et marcheurs sur plusieurs décennies, les personnes courant plus de 24 km par semaine avaient 76 % moins de risques de développer un cancer du rein que ceux qui font moins de 8 kilomètres hebdomadaires, une analyse similaire a révélé une réduction de 40% du risque de cancer du cerveau. (Autre note méthodologique : dans ces études, comme dans celle d’Hopkins-Ford, des analyses de sensibilité ont été effectuées. On a exclu les personnes ayant reçu un diagnostic de cancer, dans les premières années suivant leur inscription, pour éviter le problème de causalité inverse: la prise en compte des personnes déjà malades non encore diagnostiquées qui feraient moins d’exercice ou dont les résultats au test de condition physique seraient inférieurs précisément à cause de la maladie.)
Mis à part ces ambiguïtés, l’essentiel à retenir est qu’une bonne condition physique diminue le risque de cancer et que la meilleure façon de l’améliorer est de faire de l’exercice. Vous le saviez sans doute, mais peut-être que, comme moi, vous ignoriez l’importance du lien exercice-cancer. Des scientifiques du monde entier cherchent à l’heure actuelle à décoder quelle combinaison moléculaire ou génétique cause le cancer dans le but d’en trouver la cure. Chacune de leurs avancées donnera lieu à des manchettes optimistes dans la presse. Bien entendu, j’espère, comme nous tous, qu’ils trouveront bientôt ce qu’ils cherchent. Mais en attendant, le seul conseil que je donnerais, puisque je ne crois pas aux miracles, c’est de faire fi du bruit médiatique et de se concentrer sur un bon programme de remise en forme.
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