La pandémie n’est pas encore stoppée, que déjà le FMI fait les comptes : le COVID-19 pourrait nous coûter 9 trillions de dollars au niveau mondial, au cours des deux prochaines années. Colossal. Mais rien, ou presque, comparé à ce que nous coûterait d’ici à la fin du siècle notre inaction face au réchauffement climatique, conclut une étude qui vient d’être publiée dans la très sérieuse revue scientifique « Nature ». A méditer en cette « Journée de la Terre » et à la veille de la réévaluation de notre modèle économique.
Hasard des calendriers, à l’heure où la population mondiale se bat contre un virus dont l’émergence n’est pas sans liens avec les bouleversements climatiques, la Journée de la Terre fête ses 50 ans cette année; paradoxalement, sous le thème «Agir pour le climat ». 50 ans marqués par d’innombrables constats alarmants sur l’état de notre planète et autant de vœux pieux des gouvernements sur les deux hémisphères.
Si les arguments environnementaux semblent les laisser froids, seraient-ils plus sensibles aux arguments économiques ? C’est le postulat de base de chercheurs en climatologie, dirigés par une équipe du Centre de recherche en politique énergétique et environnementale de l'Institut de technologie de Pékin qui se sont attelés à calculer quel serait l’impact sur l’économie mondiale si nous ne respections pas les objectifs de l'Accord de Paris en matière de réchauffement climatique. Leur approche est totalement novatrice. Car si certaines études abordent la question sous l’angle de la rentabilité, et d’autres sous celui de l’équité, cette nouvelle analyse vise les deux objectifs à la fois.
Leurs travaux ont été rendus publics le 14 avril dans la très sérieuse revue scientifique britannique "Nature" , sous l'intitulé : "Stratégie d'auto-préservation pour approcher les objectifs de réchauffement climatique dans l'ère post-Accord de Paris".

Covid-19 : 9 trillions de dollars
Leurs conclusions font froid dans le dos. Si nous nous en tenons à l'Accord de Paris - contenir le réchauffement « nettement en dessous de 2 °C par rapport aux niveaux préindustriels », l'économie mondiale devrait croître de 336 000 milliards de dollars au cours des 80 prochaines années. Mieux, si nous l'empêchons de se réchauffer en dessous de 1,5 °C, le PIB mondial augmentera de 422 000 milliards de dollars. Mais si nous n’en faisons rien, il pourrait nous en coûter jusqu’à 600 000 milliards de dollars. Soit plus de 100 fois les 9 trillions de dollars que devrait nous coûter la crise due au COVID-19 au cours des deux prochaines années, selon les premières estimations du Fonds monétaire international. La perte annuelle moyenne du PIB s’élèverait alors pour les 134 pays pris en compte dans l'étude à 0,57 % par an. Autrement dit, nous serions dans un état perpétuel de récession pendant les 80 prochaines années
Comment les chercheurs ont-ils procédé pour arriver à ces conclusions ? L’équipe dirigée par Yi-Ming Wei, auteur principal de l’étude, a utilisé un modèle informatique, le "China’s Climate Change Integrated Assessment Model" (modèle d'évaluation intégré du changement climatique de la Chine), pour explorer différentes approches de réduction des émissions. Elle a recherché des scénarios optimaux permettant de répartir l'effort de réduction des émissions, de manière à atteindre les objectifs climatiques et à laisser toutes les régions du monde dans une situation économique plus favorable en 2100 que si l'on maintenait le statu quo. Ces scénarios, baptisés "stratégies d'auto-préservation", permettraient aux pays concernés de maximiser leurs gains économiques tout en évitant les dégâts climatiques.
Enfin, sur la base de ces calculs, ils ont sélectionné cinq des meilleures "stratégies d'auto-préservation" compatibles avec une augmentation de température de 1,5 °C et quatre compatibles avec une augmentation de température de 2 °C.
Et leurs conclusions sont claires : adopter une action climatique plus ambitieuse est plus rentable. Tous les pays auront à gagner un revenu net cumulé positif significatif avant 2100, s'ils suivent la stratégie d'auto-préservation », concluent les chercheurs."

Des investissement environnementaux rentables
Reste maintenant à savoir comment procéder. Et c’est là que ça se complique, lorsque l’on sait que les stratégies climatiques en cours de déploiement tendent vers au moins 3 °C de réchauffement planétaire selon l’ONG Climate Action Tracker.
Or, sans surprise, chaque pays devrait réduire ses émissions de carbone beaucoup plus rapidement et de manière plus drastique que ne le prévoient ses engagements actuels, notamment dans le cas des scénarios visant 1,5 °C. On sait que les investissements nécessaires à la décarbonisation sont coûteux et que, par rapport aux efforts actuels, la poursuite des « stratégies d'auto-préservation » entraînerait des coûts initiaux plus élevés pour de nombreux pays. Sans compter que les moins riches auraient alors probablement besoin d'une aide financière.
Complexe, donc, mais sans doute pas insurmontable. En revanche, il sera sans doute nettement plus difficile, reconnaissent les chercheurs, de parvenir à une "coopération internationale d’envergure majeure", or c’est la clef de la réussite de leur stratégie. « Sans ces investissements », insiste Biying Yu, principal instigateur de l’étude, "les émissions de gaz à effet de serre ne peuvent être réduites, et les dommages climatiques auront une plus grande probabilité de se produire, entraînant d'immenses pertes économiques. Si les pays sont conscients qu'ils vont encourir ces pertes s'ils ne réduisent pas leurs émissions, ne pourraient-ils pas se montrer plus rationnels dans leurs choix et renforcer leur réponse au changement climatique ? ». s'interroge le scientifique.
On est sérieusement en droit d’en douter, à l’heure où, "crise du Covid-19 oblige", de nombreuses voix réclament des assouplissements et des délais supplémentaires pour appliquer le programme environnemental européen. Ces règles pouvant, selon le très puissant AFEP (Association française des entreprises privées qui regroupe les 113 premiers groupes actifs en France) cité par Le Monde, « représenter un frein pour sortir de la crise économique ». Un discours visiblement bien entendu par le Sénat qui a entériné aujourd'hui, sans aucune condition au niveau climatique, un budget de 20 milliards d'euros pour recapitaliser des entreprises stratégiques en difficulté. "Un chèque aux grands pollueurs sans conditions" selon les ONG de défense de l’environnement, qui va à l’encontre des recommandations formulées hier dans un rapport par le Haut Conseil pour le climat, instance indépendante créée par Emmanuel Macron pour évaluer les politiques publiques de lutte contre le réchauffement climatique.
Un grand pas en arrière d'autant plus inacceptable en cette période de pandémie, que des chercheurs de Harvard viennent d’établir une corrélation entre pollution de l’air et létalité du virus aux États-Unis.

Heureusement, et pour rester optimiste, on apprend en même temps que l’Autriche a décidé de conditionner toute aide à Austrian Airlines, la compagnie nationale, à des objectifs environnementaux. Et que Milan, une des trois villes européennes où la concentration de particules fines est la plus dangereuse selon l'OMS, Milan qui a payé un très lourd tribu au Covid-19, vient de décider de transformer 35 kilomètres de ses rues en pistes cyclables et zones piétonnières. « Nous voulons bien évidemment faire repartir l’économie », déclarait le 21 Avril au Guardian Marco Granelli, Maire de la capitale lombarde, « mais nous pensons que désormais, nous devons le faire sur des bases différentes ».
Question de choix de vie, ou plutôt de survie. Et pas seulement économique.
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