Le rôle de héros lui allait à la perfection, du fameux sauvetage des Drus, en 1966, à sa mort romantique trois ans plus tard. Pourtant, derrière cet homme aux remarquables premières, dont la "Directe américaine" aux Drus avec Royal Robbins, ainsi que la célèbre face sud du Fou, une voie qui restera pendant longtemps la plus dure du massif du Mont-Blanc, se cache un vagabond, un éternel rêveur, nourrit de grands idéaux. Pour le meilleur et pour le pire. Instable émotionnellement, Gary Hemming n’aura réussi à trouver l’équilibre intérieur qu’en montagne, en témoignent ses écrits, publiés pour la première fois le 20 octobre, dans sa biographie "Un héros beatnik", éditée aux éditions Guérin.
Août 1966. La France des Sixties s’empare d’un simple fait divers : le sauvetage de deux alpinistes allemands dans la face ouest des Drus. L’un des hommes à y avoir contribué est un Américain au sourire d’ange. Gary Hemming, le nouveau héros des foules. Vêtements rapiécés, cheveux ébouriffés… Le phénomène, désormais présent dans tous les médias, est rapidement surnommé le "Beatnik des cimes". Difficile à vivre pour ce vagabond qui déteste les étiquettes, nie toute appartenance à un quelconque mouvement et recherche l’authenticité à tout prix. "Les journalistes veulent donner à leurs lecteurs une image toute blanche ou toute noire" déplore-t-il dans son journal. "Quelle chance j’ai ! On continue à me badigeonner de blanc. C’est très beau, mais très faux, et il arrive un moment où l’absence de vérité devient pesante".
À peine rentré à Paris, Gary fait un succinct détour par… la prison. La cause ? Violation du domicile de sa bien-aimée, Marie, une Lolita qu’il idéalise et qui le conduit de désillusions en désillusions. Rechercher la perfection, l’intensité et la pureté, que ce soit dans ses relations avec les femmes ou en alpinisme, fait de lui un héros tragique. Hemming, c’est au-delà du mythe romantique, un instable, un égoïste, un passionné, au sens philosophique du terme, mais surtout un torturé.




"C’est grâce à lui que les alpinistes américains se sont faits une réputation en Europe"
À y regarder de plus près, l’Américain, dont la vie est pleine de contradictions, a un criant besoin de reconnaissance. "Tout le monde connaît Gary. C’est un sacré alpiniste" écrit-il, en toute humilité. "Il a fait toutes les grandes voies vous savez. Dans les Alpes. C’est grâce à lui que les alpinistes américains se sont faits une réputation en Europe. Une grande réputation". Les mots, seul moyen de faire face à ses vertigineuses crises identitaires. De quoi révéler toute l’ambiguïté de cet anti-héros, aux zones d’ombres méconnues.
Alpiniste controversé, à qui l’on doit pourtant deux magnifiques premières dans les Alpes, sa terre d’accueil, la "Directe américaine" aux Drus avec Royal Robbins, ainsi que la célèbre face sud du Fou aux côtés de son ami de toujours, John Harlin, Gary entame une correspondance active avec Yvon Chouinard, le futur fondateur de Patagonia, avec qui il discute matériel d’escalade. Et ce, toujours guidé par un principe précurseur, une obsession novatrice pour l’époque : celle de ne laisser aucune trace de son passage en paroi.
Grand admirateur de Royal Robbins, qui prône une grimpe dépouillée, faisant ainsi le moins possible appel à l’usage de pitons fixes, il contribue à fonder, à ses côtés, les grands principes de l’escalade libre, énoncés dans "À la recherche d’un équilibre", un texte important pour le monde de l’alpinisme que Guérin n'a pas oublié d'intégrer dans le livre. Gary y parle notamment de sauvegarde de l’environnement et de protection de la nature. On l’aura compris, pour lui, l’escalade doit avant tout avoir du sens.
"Une belle mort. C’est la seule chose qui peut changer une vie ratée"
Dans un style épuré et fluide, la biographe, Mirella Tenderini nous dévoile des documents inédits, extraits du journal de l’alpiniste. De quoi adopter un regard nouveau sur cet homme bien souvent mystifié. Les sommets sont d’ailleurs bien souvent en arrière-plan du récit. Car au-delà de ses ambitions en montagne, Gary Hemming a toujours rêvé d’être un grand écrivain. Inspiré par les histoires de "vagabonds", Jack London, Mark Twain, Henry David Thoreau, John Muir ou encore Ernest Hemingway, il se lance dans la rédaction de son autobiographie, jamais publiée, qu’il nomme alors "Patchwork of Research", son journal.
"Une belle mort. C’est la seule chose qui peut changer une vie ratée" y écrit-il vers la fin. Malheureuse prédiction ? Ou véritable préméditation ? Quoiqu’il en soit, Gary Hemming est retrouvé mort, d’une balle dans la tête, en 1969, sur les bords d'un lac dans le Wyoming. "Suicide accidentel" conclura l’enquête. Difficile d’en savoir plus. Certains de ses amis refuseront de croire que cette étoile filante de l’alpinisme, à 36 ans seulement, ait pu accomplir pareil acte. D’autres y verront une ultime tentative visant à le libérer de ses démons. Une mort romantique qui ne peut que renforcer le mythe Gary Hemming, anti-héros immortel.
Film : "Gary Hemming, le beatnik des cimes"
Rencontrez l’un des meilleurs grimpeurs de sa génération, dans "Gary Hemming, le beatnik des cimes", un documentaire de 25 minutes, réalisé en 1996 par Jean Afanassieff. Des images permettant de prendre conscience de l’hypermédiatisation de l’Américain, à l’heure où soufflait un vent de liberté sur la France.
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