Dans sa biographie, Jordi Corominas raconte que c’est à l’âge de deux semaines qu'il a fait son premier bivouac. Le jury des Piolets d'or a retenu, lui, les quelque 30 ans de carrière d'un Catalan au carnet de courses vertigineux. Mais au-delà de ses exploits, c’est l’adepte du style alpin, le passeur dont se réclame un Kilian Jornet, et l’écrivain à la plume aussi alerte que l’esprit qui sont honorés. Au final, un singulier personnage, disciple de Bonatti, auteur d'un très personnel « dictionnaire de l’alpinisme », qui va sans doute être bien embarrassé de se retrouver sous les sunlights au festival international de San Martino di Castrozza dans les Dolomites en décembre, lors de la remise d'une des plus hautes distinctions en alpinisme.
« Je ne suis pas le meilleur alpiniste espagnol, mais peut-être suis-je le plus persévérant... », aime à dire Jordi Corominas, 66 ans. Si, fidèle à sa réputation, Corominas joue profil bas, le Jury du Piolet d'or 2024, ne s’y est pas trompé et vient de mettre les choses au clair en lui décernant un prix pour l’ensemble de sa carrière. Récompense que Kilian Jornet, a saluée hier d'un « Félicitations, Coro, ets el Jefe ! [C’est toi le boss.] En ces temps où le 'quoi' éclipse le 'comment' et où les mots parlent plus fort que les actes, 'Coro' est resté fidèle à l'essence de ses valeurs », dit-il, ajoutant : « Ses réalisations, comme la ligne magique du K2, et son style audacieux et sans compromis ont inspiré plusieurs générations. J'ai eu la chance d'apprendre de lui lors de mon initiation à la haute montagne, ce qui a profondément influencé ma vision de l'escalade ».
Un hommage qui n’étonnera guère dans le petit monde de l’alpinisme espagnol, où Jordi Corominas est une légende vivante. Plus d'un alpiniste devant beaucoup à ce guide de montagne vivant à Benasque, sur le versant sud des Pyrénées. Car le Catalan est un passeur dans l’âme. « Parents, amis et enseignants ont façonné la personne que je suis aujourd'hui », confie-t-il dans sa biographie.
« J'ai toujours cru que la transmission de la connaissance, comprendre par la connaissance les références qui forment notre savoir, ce qui nous permet de prendre de meilleures décisions dans notre vie, se fait toujours de maître à disciple. Au début et pour toujours, nous sommes tous des disciples, plus tard, dans certaines occasions, nous devenons des maîtres et nous pouvons transmettre notre savoir à d'autres. En lisant la vie de Milarepa, le plus célèbre magicien et mystique tibétain, nous voyons comment il a cherché jusqu'à ce qu'il trouve son maître réputé, Marpha. Il a formé son disciple individuellement et avec force. Dans mon cas, les personnes qui m'ont le plus formé, en particulier dans le monde de la montagne, ont été mes parents. Par la suite, j'ai eu des amis et des professeurs qui ont forgé ce que je suis aujourd'hui, ou ce que je peux encore devenir ».
Le génial passeur entre deux générations
L’alpiniste n’aura de cesse toute sa vie de tracer la route à d'autres, une fois maîtrisées toutes les gammes de l'alpinisme. Né à Barcelone, c’est dans ce massif et dans les montagnes de La Rioja qu’il passe sa jeunesse à grimper. Là, qu’il commence à ouvrir de nouvelles voies, à une époque où les premières ascensions hivernales se développent sur les sommets pyrénéens.
« Jordi a apporté une contribution significative à de nombreux domaines de l'alpinisme, qu'il s'agisse de ses ascensions personnelles de haut niveau dans un style pur, de sa longue carrière de guide professionnel [plus de 30 ans de guidage dans les Alpes], de son rôle de directeur de l'équipe nationale espagnole d'alpinisme de 2002 à 2010, ou de la formation de nouveaux guides. », explique l’organisation des Piolet d'Or dans son communiqué de presse. « Et cela continue. Récemment encore, il a guidé son ami, le célèbre alpiniste et chef d'expédition espagnol Jordi Pons, 90 ans [premier alpiniste espagnol à avoir escaladé l'éperon Walker et la face nord de l'Eiger], jusqu'au Mönch, 4 107 m, dans l'Oberland bernois. Son rôle le plus important est peut-être d'avoir utilisé sa vision de l'alpinisme - un style léger, libre et progressif - pour influencer la transition entre deux générations d'alpinistes espagnols ».
Un dictionnaire de l'alpinisme très personnel
Une approche qu’il n’hésite pas à théoriser. Car ce taiseux, aussi peu enclin à claironner ses hauts faits qu’à répondre aux interviews, se montre bien plus loquace à l’écrit. Sur son site, il multiplie les articles sur les thèmes les plus variés, et se lance même dans la rédaction d'un dictionnaire de l’alpinisme.
Au chapitre de la lettre « A », on trouve bien sûr ABALAKOF, ABRUZOS, AIGUILLE, ANTAMATEN, ALASKA, ALLAIN, ALMER, ANETO, ANGLADA, ANTARTIDA, APOLABAMBA, ARNOLD, ASSELIN, ASSINIBOINE, AUDOUVERT, AVENTURA, ETC.
Mais, aussi, chance, ALPINISME, qu’il définit ainsi :
« L'alpinisme est l'option minimale pour affronter un obstacle-problème de la nature, généralement une montagne, et le résoudre soi-même en étant responsable du résultat. C'est-à-dire souffrir de la faim, du sommeil et de la peur et survivre. Le reste n'est pas de l'alpinisme, mais les excuses que l'on trouve pour justifier notre propre incapacité. » Développant sa pensée, il précise : « Pour moi, c'est faire un maximum d'activités en montagne avec un minimum d'attirail, et nous compensons cette différence de paramètres par notre technique personnelle et notre gestion des risques. C'est le résultat d'une histoire d'exploration et de conquête, à la fois de soi et de la nature. ». Le pourquoi de tout cela ? « L'alpinisme nous amène à nous découvrir dans l'incertitude, à être prêts à apprendre en permanence, à nous adapter à un environnement naturel qui nous dépasse, à chercher de nouvelles solutions dans des conditions en constante évolution, la haute montagne comporte aussi un risque qu'il faut assumer et savoir gérer. »
Au sommet de son Panthéon personnel : Bonatti
À la Lettre « B », on trouve BAFFIN, BALMAT, BALTORO, BARMASSE, BAVARESA, BEGHIN, BELLEFON, BLANCHARD, BOHIGAS, BONINGTON, BRAMANI, BRIDWELL, BUHL, BURGENER, BUZZATI, etc.
Mais c’est « BONATTI » qu’il développe :
« Pendant longtemps, j'ai eu une photographie en couleur sur la table de mon bureau, entourée d'autres reproductions qui allaient et venaient selon la saison, mais celle-ci est restée. C'était une photo d'escalade sur les murs de la vallée d'Ordesa et elle était clouée avec une punaise brillante qui, avec le temps, vieillissait et rouillait sur le mur peint en vert ; de cette couleur originale de la pièce, seuls quelques espaces étaient restés intacts car tout le reste était plein de graffitis, de dessins et de découpages sur le thème de la montagne. Sur cette photo était inscrite une phrase à l'encre bleue, dont je ne sais plus d'où elle vient ni si son attribution est correcte : « peering into the abyss of oneself » (regarder dans l'abîme de soi-même), je la cite de mémoire. Elle ne parlait pas de héros ou de prouesses alpines, elle parlait seulement du sommet le plus difficile à conquérir : se connaître soi-même. Aujourd'hui, il semble que l'on recherche plutôt le contraire, l'important étant d'être vu. Ouvrir une voie n'a de valeur que si elle est photographiée ou publiée, enchaîner un itinéraire c'est pour être vu, gravir une montagne c'est important si on en parle et s'il y a aussi des polémiques les magazines ou les sites internet seront plus intéressés, les trompettes de la renommée assourdissent la réalité. À la fin de la phrase figurait le nom de son auteur : Walter Bonatti.
(…) Pour ma part, la principale raison de me rendre aux Piolets d'Or de deux mille dix était de pouvoir serrer la main de cette personne qui représente, sans aucun doute, l'héritage vivant de l'alpinisme le plus remarquable, « peut-être l'alpiniste le plus pur qui ait jamais vécu », selon les termes de Doug Scott. Pouvoir lui serrer la main et le regarder dans les yeux pour essayer d'entrevoir quelque chose de la raison de cette passion, absorber un peu de ce courage lorsqu'il parle d'escalader des montagnes et que ses yeux brillent d'intensité. Pour un instant, sentir entre ses doigts la palpitation de ce sang irrépressible, de cette âme imbattable, bien que logée dans un corps déjà voûté mais vigoureux ».
14 ans plus tard, c’est au tour de Jordi Corominas de recevoir ce 16e Piolet d'Or Carrière après Walter Bonatti, Reinhold Messner, Doug Scott, Robert Paragot, Kurt Diemberger, John Roskelley, Chris Bonington, Wojciech Kurtyka, Jeff Lowe, Andrej Štremfelj, Krzysztof Wielicki, Catherine Destivelle, Yasushi Yamanoi, Silvo Karo et George Lowe.
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